C’est seulement quand se produit un changement dans l’enfance que les sociétés commencent à progresser dans des directions nouvelles imprévisibles et plus appropriées.

Lloyd de Mause, président de l'association internationale de Psychohistoire.

Le Modèle standard ou Comment s’occuper d’un nourrisson

par Amandine, Marianne et Soline, membres de l’OVEO

Le livret Le Modèle standard ou Comment s’occuper d’un nourrisson, par Sarah Bussenot, reprend les étapes évoquées dans For the Love of Children et Au dodo les petits ! d’Anna Wahlgren.

Ce modèle est décrit dans le livre Au dodo les petits ! d’Anna Wahlgren, réédité à l’automne 2016, et dans une interview au sujet de ce livre du couple qui l'a réédité en France. Il est expliqué sommairement sur le blog ParentsBienveillants et plus en détail dans le livret préparé par Sarah Bussenot, Le Modèle standard ou Comment s’occuper d’un nourrisson.

père avec son enfant dormant tous les 2Un modèle de rythme est proposé, et ce dès la naissance : nourriture (diversification vers 4 mois), socialisation, participation, sieste, nourriture... en tendant vers des nuits de 12 heures et des siestes de 2 h 30 au maximum, fût-ce en réveillant l'enfant. Le cododo est arrêté dès que le sevrage de nuit est amorcé.

L'enfant, dès 4 mois, est mis à dormir dans un berceau dans une chambre sans les parents, à un moment décidé par le parent qui fait le coucher, puis ce dernier lui indique qu'il va partir au moyen d'un petit rituel sur un ton ferme et s’en va. Si le bébé pleure, le parent signale sa présence derrière la porte, éventuellement ouverte, mais sans se faire voir ; en cas d'enfant plus grand, celle-ci est même bloquée pour que l'enfant ne puisse pas aller retrouver son parent. Éventuellement, le parent va toucher son enfant, le bercer ou le tapoter, mais en le laissant dans son lit.

La justification donnée à cette façon de faire est qu’aller chercher un bébé et l’emmener lorsqu’il pleure le conforterait dans l'idée que le lit et sa chambre sont des endroits dangereux dont le parent l’a sauvé. C'est une théorie séduisante : prendre l'enfant dans son lit alors qu’il appelle, c’est lui signifier qu'il n'y est pas en sécurité, il suffirait alors de le rassurer ou de le convaincre que son lit est l'endroit adapté pour qu'il fasse ses nuits. Dans l'interview, un exemple adulto-centré est proposé : répondre à un bébé en lui proposant une tétée ou un biberon dans la nuit serait comme de proposer une tisane à un adulte dormant dans la jungle qui se réveille par moments et vérifie qu'un autre veille bien à la sécurité.

Or, un bébé pleure pour de multiples raisons : faim, soif, inconfort physique, besoin de présence par l'odeur, le contact corporel, les bruits... Cette multiplicité n'obtient qu'une réponse standard, avec une présence a minima. Au final, seule la demande de présence obtient une réponse partielle informant l'enfant qu'il ferait mieux de trouver dans son environnement un objet réconfortant, le fameux doudou. Et un bébé ne raisonne pas. Dans son immaturité neurologique et son extrême dépendance à l'autre, il est dans le lien et s'épanouit quand ses parents apportent une réponse adéquate à ses besoins, qu'ils répondent à son appel, qu'ils sont en lien avec lui. Il est dans la perception ; il perçoit leur empathie, leur stress ou leur indifférence ; il perçoit notamment la chaleur de leur corps. Comme dans toute situation, il n'y a pas une seule réponse possible, et c'est peut-être dans la perception justement que l'adulte retrouvera sa capacité innée à apporter la réponse adéquate aux besoins de chacun.

L'acclimatation soudaine de l'enfant (qui, après avoir pleuré régulièrement pendant deux ou trois nuits, s'adapte totalement au système), le surplus de sommeil (plusieurs articles mettent en avant que les enfants deviennent de gros dormeurs y compris en journée), ou encore les fièvres décrites par une maman et a priori par l'auteure du livre elle-même, nous questionnent, voire nous alertent.

En effet, des informations intéressantes sur la physiologie sont en train d'être découvertes, par exemple : « Un bébé qui pleure, s’il est ignoré, sécrète du cortisol (hormone du stress). Cette sécrétion amène l’enfant à passer par plusieurs phases de stress, dont la dernière, l’inhibition, peut ressembler à un retour au calme. Il n’en est rien. C’est bien un état de stress que vit l’enfant qui s’endort après avoir hurlé sans être écouté. Si l’enfant est cajolé et rassuré la nuit, il devrait augmenter petit à petit la durée de ses plages de sommeil. »

Et le sommeil est fluctuant pendant les premières années, par exemple lors de certaines étapes de développement comme l'apprentissage de la marche, pendant lequel nombre parents ont remarqué un sommeil plus agité, comme si leur enfant marchait dans son sommeil. De même, une étude, relatée dans Quelques conséquences du « laisser pleurer » (de Claude Didierjean-Jouveau), a montré le stress constant d'un bébé après trois nuits de méthode Ferber alors qu'il ne pleurait plus, démontrant que ce n'est pas parce qu'un bébé ne pleure plus que son stress est bas, et signale que le stress de la maman a, lui, baissé, car elle n'entend plus de pleurs de son bébé.

Alors, est-ce qu'une voix au loin, répétant le même message en boucle, et cela systématiquement, sans toucher, sans être visible, ou un toucher répétitif avec le minimum de présence, un comportement mécanique, est suffisant, suffisamment rassurant pour un bébé, et garantit que son « retour au calme » n'est pas de l'inhibition, mais le signe d’un réel bien-être ?

De plus, laisser son bébé pleurer sans agir directement peut ne pas être aidant pour la relation entre le bébé et sa mère – voir Pourquoi les femmes qui allaitent trouvent que leur bébé pleure plus.

Il s'agit d'éduquer l'enfant à ne pas déranger le sommeil des parents, à être « sage », cela au détriment de ses besoins – sécurité, attachement, nourricier aussi d'ailleurs1 – et de plus en devant ne pas montrer à ses parents que cela ne va pas. Le problème du manque de sommeil des parents, ou le fait qu’il puisse être difficile pour eux de trouver de l'intimité, sont considérés comme étant de la responsabilité de l'enfant.

C'est encore une méthode contre le cododo, l'allaitement la nuit, qui oppose père et bébé. Voir l'article du docteur Spears Sept choses que les parents doivent savoir à propos des pleurs du bébé.

Des besoins physiologiques du bébé, comme celui de téter encore pendant la nuit, sont souvent mis à mal par des attentes irréalistes. Ces attentes (véhiculées par une grande partie de notre société, et bien souvent par notre éducation) peuvent nous faire nous sentir mauvais parent car n'arrivant pas à répondre aux besoins de notre bébé, et participer à l'épuisement ressenti. Mais ce n'est pas inéluctable et de plus en plus de livres, d'articles et de témoignages sont publiés qui aident à remettre en question nos croyances et à nous reconnecter à nos enfants.

Nous invitons les lecteurs à se méfier de l’idée qu'un auteur, parce qu’il est suédois, aurait le label « anti-VEO », à plus forte raison quand il est critiqué dans son pays2.

Nous avons conscience que le sommeil haché des premiers mois est difficile, et que cela peut durer longtemps. Tout parent recherche, tâtonne entre son histoire, les informations dont il dispose et son environnement plus ou moins aidant et même très souvent déstabilisant sur ces questions cruciales comme celle de « il fait ses nuits?? non???! ahhh mais alors... » etc. Il n'est pas question d'opposer sommeil des parents et besoins de l'enfant ni de stigmatiser quiconque. Par contre, c'est important de savoir ce qu'il en est des méthodes et informations et de leur fiabilité.

Des pistes qui peuvent aider :

  • chercher des informations fiables sur les besoins des tout-petits en proximité et les rythmes physiologiques (sommeil, nourricier ...),
  • chercher à quoi cela renvoie pour soi.

Nous estimons important que les besoins des parents soient véritablement considérés, et éventuellement pris en charge autrement par notre société, mais que ce ne soit pas au détriment des enfants.

Un pays qui a remis en question la violence éducative ordinaire il y a plus de trente ans, la Suède, a d'ailleurs mis en place des congés parentaux plus longs, avec une partie réservée aux pères, et favorisé la mise en place de groupes d'entraide de parents.

Nous dénonçons ici une forme de dressage au sommeil calqué sur les besoins des adultes et ne prenant pas en considération la voix du tout-petit, pour qui on sait mieux que lui. Une forme de violence éducative ordinaire.


Détail de la méthode sur Au dodo les petits !

Interview du couple qui a réédité le livre Au dodo les petits ! Le sommeil des enfants... et de leurs parents !

Articles de notre site en lien avec le sujet :

  1. Le non-allaitement : une situation fréquente en France :
    « Certains anthropologues ont depuis longtemps remarqué que l’être humain, comme tous les grands singes, semble physiologiquement adapté à un nourrissage au sein quasi continu, avec contact permanent entre la mère et son enfant. »
    « Une étude menée par l’OMS montre que dans tous les pays de cette enquête (Nigéria, Inde, Chine, Guatemala, Chili, Australie, Suède), le bébé tète au moins une fois la nuit, et ce jusqu’à 18 mois au moins. Elle souligne également que la fréquence des tétées nocturnes est plus élevée dans les pays en développement qu’en Suède et en Australie. On pourrait multiplier les exemples qui montrent que les bébés tètent la nuit bien au-delà de la première année dans les contextes où l’allaitement maternel est la norme culturelle »
    « Dans une étude multicentrique, Hélène Stork montre que 72 % des nourrissons français présentent des troubles du sommeil, contre 27 % des nourrissons japonais et 57 % des nourrissons taïwanais. Pour ces trois populations, les taux de partage du lit des parents sont respectivement de 12 %, et de 72 % pour le Japon et Taïwan »
    []
  2. Présentation de l'auteure sur le site de vente de l'interviewer, fan de la méthode : « Elle est une experte reconnue dans le domaine de l’enfance en Scandinavie et est réputée pour ses cures de sommeil. »
    Mais, d'après sa présentation sur Wikipédia en suédois, les conseils d’Anna Wahlgren pour traiter les troubles du sommeil chez les enfants décrits dans Dormir toute la nuit ont été critiqués à la fois par des psychologues pour enfants et des pédiatres. Les psychologues estiment que la méthode peut conduire à l'attachement précaire lorsque l'enfant ne reçoit pas le réconfort dont il a besoin. []