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« Supernanny », un sujet controversé

Nous publions ci-dessous la traduction d’un article d’Alfie Kohn sur l’émission américaine Supernanny, concept qui a été repris dans de nombreux pays, dont la France. En tant que personnes engagées contre la violence éducative, nous notons que Supernanny ne préconise pas les châtiments corporels (bien qu'elle ne le précise que lorsque l'occasion se présente, sans qu'on sache donc ce qui se passe le reste du temps), qu'elle apporte à des parents en détresse des solutions à des problèmes concrets et urgents, et qu'elle conseille aux parents d'accorder à leurs enfants plus de temps, d'attention et d'affection.

A l'inverse, nous sommes nombreux à penser, comme Alfie Kohn, que les solutions apportées constituent une sorte de modèle d'éducation stéréotypé présenté aux spectateurs, certes sans châtiments corporels, mais avec d'autres formes de violence éducative évidentes (punitions) ou plus insidieuses (amour conditionnel, apprentissage de l'obéissance, fixation de règles arbitraires, non-prise en compte d'un certain nombre de besoins affectifs ou autres de l'enfant...). A chacun de se faire son opinion.

Nous serions intéressés par des témoignages de spectateurs de l'émission, mais surtout, nous aimerions avoir des nouvelles des personnes y ayant participé (parents, enfants), donc des témoignages sur la façon dont l'intervention de Supernanny a été ressentie (en particulier par les enfants), et sur les conséquences à moyen et long terme. Pour nous écrire sur ce sujet : contactez_nous@oveo.org. (On peut cependant lire quelques témoignages à la fin d'une page du site d'une association de victimes de la téléréalité reprenant, entre autres, un article de l'hebdomadaire Marianne paru le 18/2/2006...)


Les consternants conseils de “Supernanny”1

par Alfie Kohn

L’émeute est toujours bienvenue pour un despote. Le désordre fournit l’occasion de restreindre les libertés afin de restaurer le calme. Après tout, n’est-ce pas, il n’existe que deux possibilités : le chaos ou le contrôle. Même les créateurs de Max la Menace l’ont compris.

Et aussi les créateurs des émissions Supernanny [sur la chaîne ABC] et Nanny 911 [sur TV-Fox]. Chaque semaine, ils introduisent leurs caméras dans la maison d’une famille dysfonctionnelle de banlieue, où les enfants courent dans tous les sens et où les parents ne sont pas loin de grimper aux rideaux. On pleure, on crie, on frappe… mais il n’y a rien à faire avec ces enfants. Rien ? Regardez là-haut le petit oiseau ! Une vraie gouvernante anglaise, strictement vêtue, prête à rédiger son ordonnance pour un bon contrôle à l’ancienne mode. Les parents américains désemparés ne tarderont pas à reprendre confortablement les rênes, les enfants seront calmes et obéissants et tout le monde débordera de gratitude. Envoyez la musique sirupeuse, les accolades au ralenti, le coup d’œil sur la famille de la semaine prochaine, un cas encore plus désespéré.

Ces émissions élèvent la manipulation du spectateur au rang d’une forme d’art. Tout d’abord, le choix d’enfants particulièrement odieux nous fait frissonner de soulagement : au moins, mes enfants n’en sont pas là – ni moi comme parent ! Mais surtout, le spectacle de ces familles anarchiques nous prépare à accepter des solutions totalitaires. Tout sera mieux que l’émeute.

On nous encourage à faire comme si le fait de vivre avec une équipe de télévision n’avait aucune influence sur les relations entre parents et enfants, à passer sous silence ce que nous apprend sur ces gens le simple fait qu’ils acceptent qu’on filme leur humiliation. On nous demande de croire que des familles peuvent être complètement transformées en quelques jours, et que les dernières images de rédemption témoignent des capacités exceptionnelles de la nanny – et non de celles de l’équipe de montage. Aujourd’hui, dans les dramatiques télé et même les feuilletons, on essaie souvent d’éviter de nous servir des happy ends invraisemblables : il arrive que le patient meure, que l’accusé soit plus malin que le procureur, que le pauvre type ne s’en sorte pas. Mais dans le domaine des programmes de non-fiction, il faut absolument trouver une jolie solution avant la fin de l’émission. Peut-être est-ce dans la télé-réalité que l’on trouve le divorce le plus grand d’avec la réalité.

Nous pourrions nous contenter de rire du côté invraisemblable de ces émissions, si elles n’enseignaient pas à des millions de spectateurs comment élever leurs vrais enfants. En ce sens, le fait qu’elles nous vendent des remèdes de charlatan n’est pas sans conséquence.

Considérons Supernanny, l’émission de la chaîne ABC (l’émission Nanny 911 qui en est inspirée n’en diffère guère que par le fait que plusieurs « nannies » se partagent l’affiche). Le spectacle est strictement conventionnel : Jo Frost, la nanny en titre devenue auteur à succès, arrive, observe, grimace, constate l’évidence et impose un emploi du temps ainsi qu’une liste de règles et de punitions. Les parents hésitent un peu au début, puis finissent par piger le système. A la fin, tout le monde est content.

Cependant, ce qui pose le plus de problèmes n’est pas tant les limites de l’émission elle-même que celles de sa star. La façon dont Mrs Frost gère les crises familiales est d’un simplisme stupéfiant. C’est le caractère restreint de son répertoire, et non les contraintes du médium, qui la conduit à ignorer les questions essentielles. Par exemple, elle ne prend jamais le temps de se demander s’il ne serait pas plus facile de concilier travail et enfants s’il existait des modes de garde de qualité à un coût abordable. Elle ne se pose même pas de questions d’ordre psychologique. Les attentes des parents sont-elles adaptées à l’âge de l’enfant ? N’y a-t-il pas de raisons plus profondes que la maladresse des parents pour expliquer qu’ils réagissent – ou ne réagissent pas – de cette façon avec leurs enfants ? Eux-mêmes, comment ont-ils été élevés ?

Nanny ne regarde jamais en dessous de la surface, son analyse est identique dans chaque famille. Le problème est toujours que les parents ne contrôlent pas leurs enfants avec assez d’énergie. Elle n’a pas de réserves sur le pouvoir, du moment que ce sont les grands qui l’exercent. Les gamins sont l’ennemi à vaincre. (Au début de Nanny 911, le commentateur nous avertit d’une voix de stentor que nous allons voir des bambins « prendre le pouvoir dans la maison » ; dans un épisode, les enfants sont qualifiés de « petits monstres ».) Les parents apprennent comment les obliger à faire la sieste immédiatement. Et tant pis s’ils ne sont pas fatigués.

Les mots favoris de Supernanny sont « technique » et « cohérence ». On commence par établir un emploi du temps – ils vont tous manger à six heures, parce qu’elle l’a dit – et par donner aux enfants une liste de règles générales. L’important est de respecter la loi et l’ordre, pas d’apprendre ni de réfléchir. Ainsi, plutôt que d’aider un enfant à réfléchir sur les effets que cela entraîne lorsqu’on agresse les autres, on l’informe simplement que frapper est « inacceptable » ; la raison et la morale n’ont rien à voir là-dedans. Puis on l’oblige à « aller au coin ». Ensuite, la nanny explique au père qu’il doit ordonner à l’enfant de s’excuser. Les mots souhaités sont marmonnés sous la contrainte. Les adultes paraissent contents.

Pour garantir l’équilibre, on contrôle les enfants aussi bien par des récompenses que par des punitions. Ceux qui ne mangeaient pas ce que le parent voulait (ou quand il voulait, ou autant qu’il voulait) sont couverts de louanges dès l’instant où ils s’exécutent – on leur dit : « C’est bien ! » à chaque bouchée. Le fait est qu’ils enfournent un peu plus de nourriture. Ces enfants ont souvent un tel besoin d’approbation qu’ils se résignent au renforcement contingent comme substitut à l’amour inconditionnel dont ils auraient besoin en réalité.

Dans une famille, la petite fille a l’habitude que sa mère s’allonge à côté d’elle à l’heure du coucher. N’y compte plus, décrète Supernanny, et on met fin à cette tradition sans préavis ni explication. Quand la petite fille se met à hurler, cela prouve seulement à quel point elle est manipulatrice. Plus tard, la maman avoue : « J’ai presque eu l’impression de la maltraiter. » « Ne cédez pas », insiste la nanny, et les doutes ne tardent pas à être remplacés par des « Ça marche ; elle se calme »… qui signifient que la petite fille a renoncé à l’espoir que sa maman viendrait lui faire un câlin.

Dans un autre épisode, un garçon joue avec un tuyau d’arrosage dans la cour de la maison, quand sa mère déclare soudain : « C’est fini ! » Comme le garçon proteste (« Je suis en train de nettoyer ! »), elle ferme le robinet. Il se met en colère et donne des coups de pied dans la voiture. Supernanny est incrédule : « Tout ça parce qu’elle a fermé le robinet ! » Aucun commentaire sur le comportement parental autocratique et irrespectueux qui a provoqué cette colère. Il faut dire que la parentalité autocratique et irrespectueuse, c’est sa spécialité.

Le côté superficiel de Supernanny n’est pas accidentel : il est idéologique. Ce que ces émissions nous vendent, c’est le behaviorisme. La question n’est pas d’élever un enfant, elle est de renforcer ou d’inhiber des comportements particuliers – chose suffisante si vous croyez, avec feu B.F. Skinner et ses adeptes survivants, que nous ne sommes pas autre chose que la somme de nos comportements.

Le behaviorisme est aussi américain que la tarte aux pommes pour récompenser les enfants. Nous sommes un peuple très occupé, qui a des fortunes à faire et des pays à conquérir. Nous n’avons pas de temps pour des théories ou des complications : donnez-nous simplement les techniques qui marchent. Si licencier des milliers d’employés réussit à faire monter les actions de l’entreprise, si imposer un programme préparé à l’avance et ennuyeux à mourir peut faire monter les notes des élèves aux examens, et si on peut faire obéir les enfants en les soudoyant et en les menaçant, alors, inutile de se poser la question : « Mais combien de temps cela va-t-il marcher ? Et à quel prix ? »

En faisant des recherches pour mon livre Unconditional Parenting, j’ai découvert des études troublantes concernant les effets néfastes de techniques comme la « mise au coin » (mieux connue aujourd’hui sous le nom de « mise à l’écart » ou « time-out »), qui sont essentiellement des formes de retrait d’amour. J’ai aussi trouvé bon nombre d’études montrant que les parents qui refusent un contrôle excessif et préfèrent compter sur l’affection et sur la raison ont plus de chances d’avoir des enfants qui font ce qu’on leur demande – et qui deviennent des adultes responsables, compatissants et équilibrés.

Si vous pouvez supporter de les regarder d’un bout à l’autre, les émissions Supernanny constituent un guide assez fiable de tout ce qu’il ne faut pas faire pour élever un enfant. Elles nous invitent aussi à réfléchir sur l’omniprésence du behaviorisme de bazar et sur notre goût pour les solutions rapides. Comme Supernanny l’explique avec le plus grand sérieux, quoique de manière tautologique, à un couple de parents : « Je vous le garantis : chaque fois que vous êtes cohérent dans votre message, [votre enfant] le reçoit. »

Sans doute. Mais quel message ?


1. Atrocious Advice from “Supernanny”. Cet article est une version légèrement augmentée de l’article “Supernanny State” paru le 23 mai 2005 dans The Nation.

© 2005 by Alfie Kohn www.alfiekohn.org
Traduit de l’anglais par Catherine Barret.

Du même auteur : L'agressivité est-elle innée chez les humains ? ; Quand "Je t'aime" signifie : "Fais ce que je te dis..." ; Les enfants gâtés, un sujet de plainte immémorial ; Pourquoi l'autodiscipline est surévaluée.