Il ne peut y avoir plus vive révélation de l'âme d'une société que la manière dont elle traite ses enfants.

Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté.

Mesures sanitaires – L’usage de la « carotte » et du « bâton » : une logique malsaine ancrée dans l’enfance

Alors que le pass sanitaire est sur le point d'être demandé non seulement dans les lieux de culture et de loisirs, mais aussi dans les cafés, les restaurants, les hôpitaux et pour emprunter certains modes de transports1, on entend dans les médias des discours de justification assez symptomatiques d'une culture de la punition et de la récompense. Ainsi, le professeur Bruno Mégarbane2 expliquait dans une interview que les mesures prises par le gouvernement – c'est-à-dire les mesures interdisant l'accès à certains lieux (voire à certaines professions) aux personnes non-vaccinées – visaient à « encourager » ces dernières à se faire vacciner (et non pas à vacciner toute la population)3, ou, pour le dire autrement, visaient à priver une partie de la population de certaines activités pour la contraindre à faire quelque chose. En effet, on a entendu le président Emmanuel Macron déclarer qu'il fallait « faire porter les restrictions sur les non vaccinés plutôt que sur tous » et que les tests PCR deviendraient payants « afin d’encourager la vaccination plutôt que la multiplication des tests »4 expliquant de manière à peine cachée que l'objectif était de faire pression sur les non-vaccinés jusqu'à ce qu'ils obtempèrent, « restriction » étant dans ce contexte synonyme de « punition ».

D'où vient donc aux dirigeants, aux experts, aux personnalités publiques l'idée que l'on pourrait obtenir des gens qu'ils fassent ce que l'on souhaite d'eux en les contraignant ? Est-ce ainsi que nous dialoguons avec nos amis ou que nous aimons négocier avec nos collaborateurs ? Par le rapport de force, la contrainte et la répression ? Nous faisons l'hypothèse que l'immense majorité des gens sont habitués à un tel système de punition/récompense pour l'avoir éprouvé dans l'enfance. Cette logique se retrouve un peu partout dans notre société, dans différents domaines5.

Pourtant, ce mode de fonctionnement pervertit les relations humaines. Il ôte sa dignité à la personne qui subit aussi bien les punitions que les récompenses (et même à celle qui les impose, dans une certaine mesure). Même les récompenses, qui pourraient apparaître comme quelque chose de positif, contribuent à mettre en place ou faire perdurer une relation descendante et de dépendance : une personne (ou un groupe) a le pouvoir de décider si un(e) autre personne ou groupe a le mérite d'être récompensé(e) ou a le déshonneur d'être sanctionné(e). Ce système n'est pas de nature à permettre des choix éclairés et anéantit la réflexion. Il bloque toute perspective d'évolution de la part de la personne qui impose ainsi sa volonté puisque la remise en question n'est plus nécessaire. Il est source de frustration et il provoque un sentiment d'impuissance chez la personne qui le subit.

On entend et lit ici et là des commentaires tels que : « Si les gens ne veulent pas comprendre, il faut bien en arriver là », ressemblant étrangement aux propos de certains parents dénigrant leur enfant ou de certains enseignants parlant d'un élève « récalcitrant » : « Il ne veut rien comprendre, il n'y a que ça qui marche ». Ce point de vue trahit surtout un manque de confiance en l'autre, un jugement de sa personne et de ses choix, un défaut d'empathie et, bien souvent, une forme d'arrogance : celui qui se donne le droit d'exercer une contrainte physique ou psychologique pour faire plier l'autre, quel que soit son âge, ne peut justifier sa posture que par la prétendue supériorité de ses décisions. Pour cette raison, certains journalistes ont parlé d'infantilisation du peuple français, renvoyant d'ailleurs ainsi l'idée qu'infantiliser les enfants – dans le sens péjoratif de traiter comme une personne immature et incapable de prendre de bonnes décisions6 – est normal, une idéologie que nous remettons en cause à l'OVEO.

Ne pourrait-on imaginer un monde où tous, adultes comme enfants, nous pourrions bénéficier des deux composantes essentielles pour faire des choix lucides et prendre les décisions justes nous concernant : l'accès à une information complète, claire et transparente (connaissances, faits) et la possibilité de dialoguer, discuter, échanger, questionner ? Une société où l'argument de l'incompétence, de l'incapacité à comprendre ou de l'immaturité de l'autre ne serait plus invoqué par les uns pour prendre le pouvoir sur les autres, quel que soit leur âge ? Une société qui ne construirait plus l'impuissance de la majorité de ses membres ?


  1. www.gouvernement.fr/pass-sanitaire-toutes-les-reponses-a-vos-questions []
  2. Bruno Mégarbane est chef de service en réanimation médicale et toxicologique à l'Hôpital Lariboisière et professeur de médecine intensive réanimation à l'université de Paris. []
  3. Interview du 24 juillet 2021 sur RT France www.facebook.com/RTFrance/posts/3290172751215237 []
  4. Emmanuel Macron déclare le 12 juillet 2021 : « Reconnaître le civisme et faire porter les restrictions sur les non vaccinés plutôt que sur tous. » De plus, les tests PCR deviendront payants « afin d’encourager la vaccination plutôt que la multiplication des tests ». (www.liberation.fr/politique/macron-un-vaccin-sinon-rien-20210712_A2ZRMTAB5JFWRL4SC7XWEMLDVM/). []
  5. C'est ainsi que beaucoup trouvent cohérent et juste qu'une personne soit molestée par un contrôleur ou la police de la SNCF si elle n'est pas en mesure de présenter un titre de transport valide ou qu'un manifestant reçoive des coups de matraque s'il participe à une manifestation non déclarée ou s'il s'est livré à des dégradations de biens, pour ne citer que deux exemples. []
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Infantilisation []

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Déclaration de philosophie de l’OVEO – Avril 2021

Illustration Gregory Nemec

Illustration : Gregory Nemec, Teachers College Reports, Columbia University, vol. 3, n° 1, hiver 2001 (www.nospank.net).

Violence éducative ordinaire : au-delà des gestes, des mots, un système de domination à déconstruire

À ce jour, la loi du 10 juillet 2019 d’interdiction des violences éducatives ordinaires n’a pas encore été suivie de mesures précises (non-prise en compte dans le plan de lutte contre les violences faites aux enfants, pas de campagne d’information de grande ampleur…). Il s’agit pourtant d’un enjeu central, dans un contexte sanitaire qui met à mal la situation des enfants (augmentation des violences intrafamiliales, difficultés psychologiques, violences institutionnelles…).

Cet enjeu de société est dans la plupart des cas envisagé sous l’angle d’une série de gestes ou d’attitudes qu’il s’agirait de bannir de l’éducation (« les » violences éducatives ordinaires). Bien souvent, le principe de l’obéissance aux adultes n’est pas remis en question, aboutissant parfois à des conseils éducatifs relevant de la manipulation. En cela, les neurosciences, aujourd’hui mises en avant, peuvent malheureusement être utilisées dans le but que les enfants se conforment plus facilement aux demandes des adultes.

Or, la notion de violence éducative ordinaire va plus loin : il s’agit bien d’une violence systémique, relevant d’une logique de domination des adultes vis-à-vis des enfants. Ce système de domination apparaît d’autant plus difficile à déconstruire qu’il est considéré par la société comme normal, voire naturel. Ce schéma de pensée influence notre rapport au monde, notre rapport aux autres, notre rapport à nous-même, entretenant les mécanismes de la violence. À noter qu'il est particulièrement à l’œuvre dans les affaires de pédocriminalité et d’inceste (soumission inconditionnelle à l’autorité de l’adulte, enfants qui ne sont pas écoutés, pas crus…).

À travers cette déclaration de philosophie, l’OVEO entend clarifier ce qui constitue son ADN – la dénonciation de toutes les formes de violences, et la déconstruction des principes de supériorité et de domination des adultes vis-à-vis des enfants – et mettre en lumière les ressorts de cette violence systémique, dont la prise de conscience sociétale reste encore à venir.

Notre déclaration de philosophie – Avril 2021 (pdf)

Déclaration de philosophie – Avril 2021

L’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO) est une association à but non lucratif menée par des bénévoles. Apolitique, aconfessionnelle, elle est économiquement et idéologiquement indépendante de tout groupe d’intérêts ou de pression.
L’OVEO a été créé en 2005 à l’initiative d’Olivier Maurel. Sa philosophie plonge ses racines dans les travaux d’Alice Miller, qui a dénoncé la violence exercée sur l’enfant « pour son bien1 ».
Toutefois, l’OVEO demeure à la fois un observatoire et un groupe de recherche et de réflexion qui ne préconise aucune méthode d’éducation ou de communication particulière. Que l’on soit parent ou non, que l’on exerce une activité professionnelle dans le domaine de l’enfance ou non, chacun·e peut apporter son témoignage et sa contribution à la réflexion sur le rapport de l’adulte envers l’enfant, l’ayant vécu ou le vivant encore.
Depuis sa création, de nombreuses ressources, références scientifiques2, témoignages et discussions entre membres ont fait progresser notre appréhension du phénomène, nous permettant d’affiner notre observation de la violence exercée à l’encontre des plus jeunes par les adultes et les institutions.

Nous utilisons le terme de « violence éducative ordinaire » au singulier3 afin de souligner le caractère structurel de celle-ci et d’englober sous son concept la multiplicité de formes que peuvent prendre cette structure de domination et les rapports de force qu’elle induit. En effet, la violence éducative ordinaire ne consiste pas en une liste de pratiques, comportements ou propos qualifiés de violents et qu’il s’agirait d’énumérer exhaustivement et de bannir. Elle s’exprime sous diverses formes (châtiments corporels, humiliations, intimidations, punitions, jugements, chantage, etc.) mais doit avant tout être comprise comme la volonté de l’adulte de contrôler l’enfant, même sous couvert de bonnes intentions.

Nous considérons ainsi que 100 % des jeunes sont confrontés à la violence éducative ordinaire4. Si certains enfants la subissent moins fortement dans le cadre familial ou scolaire, les institutions (enseignement, loisirs, sport, médecine, protection de l’enfance, etc.) et la majorité des adultes qu’ils rencontrent (professionnels, famille, amis, inconnus) sont imprégnés de ce modèle hiérarchique de la relation de l’adulte envers les plus jeunes.
La notion de « violence éducative ordinaire » est finalement une mise en lumière de la domination adulte en général, omniprésente, dont peu de personnes ont conscience. Notre culture et notre société entretiennent la croyance selon laquelle les adultes seraient supérieurs aux jeunes, auraient le droit et le devoir de les éduquer5, et que les jeunes seraient par nature incapables de savoir ce qui est bon pour eux. Jusqu’à 18 ans, un être humain est désigné comme « mineur » et considéré comme tel : assigné à un statut socialement inférieur et le privant de certains droits.

Nous pensons que l’idée même d’attendre l’obéissance de la part d’un enfant est problématique, et qu’il faut remettre en question collectivement le regard que la société porte sur lui, sa condition et son statut.
La domination adulte, comme les autres dominations – masculine, de classe, raciste et coloniale, sur le vivant et la nature, etc. – s’exerce, selon les cas, par la contrainte, l’appropriation, la subordination, la privation de droits, la violence, qu’elle soit physique, psychologique, sexuelle ou symbolique. Elle est à la fois la condition et le résultat des autres formes de domination, notamment par l’intégration des rapports de force dès le plus jeune âge.

Une des particularités de la domination adulte est que chacun·e l’a subie, d’une façon ou d’une autre, parce que tous les adultes ont été des enfants. Elle s’impose à tou·te·s telle une évidence, comme ce fut si longtemps le cas de la domination masculine. De la même manière qu’on a pu identifier et décrire une culture du viol et des violences contre les femmes, on peut identifier et décrire une culture de la violence éducative. À l’instar des luttes pour les droits des femmes qui font reculer la domination masculine, la lutte pour le respect des droits des enfants doit faire reculer la domination adulte.

La violence éducative ordinaire est reproduite selon des processus tant individuels (reproduction de schémas connus, incompréhension des réactions et des besoins de l’enfant, facteurs psychologiques, psychotraumatiques, transgénérationnels, etc.) que systémiques (droit, coutumes, culture patriarcale, attentes sociétales, organisation sociale, etc.).
Elle inhibe le développement et les apprentissages de l’enfant et le fragilise sur le plan émotionnel comme sur le plan physiologique6. La violence éducative ordinaire entrave la construction du sentiment d’identité de l’enfant, le développement de ses capacités d’empathie et d’autonomie, et le prive en partie de son propre jugement sur lui-même et le monde. Elle altère la sensibilité et conditionne les personnes dès leur plus jeune âge à nier leurs propres besoins, leurs perceptions et leur aptitude à prendre des décisions, afin de se plier aux injonctions qui leur sont adressées.

Nous soutenons ainsi que la domination adulte et les violences subies dans l’enfance engendrent la violence de et dans la société, en légitimant les rapports de force et de pouvoir entre les individus et entre les groupes humains.

Certaines violences, qui pourraient être qualifiées de « violences sexuelles ordinaires » (considérées comme mineures et non pénalisées, telles que forcer à donner ou accepter des marques d’affection, sexualiser la tenue de l’enfant, s’immiscer dans son intimité, moquer les manifestations de sa puberté, etc.) ne sont possibles que parce que l’adulte considère généralement que l’enfant lui appartient et qu’il est en droit de le contrôler.
Ancrer en chacun·e un devoir de soumission, justifié par les principes d’obéissance, de bienséance et de politesse, contribue à la construction d’une vulnérabilité de l’enfant vis-à-vis de la maltraitance, de l’inceste, de l’agression sexuelle, du viol.

Il nous paraît important de souligner que les plus jeunes ne sont pas des victimes uniquement passives de la domination adulte, ils résistent sous des formes multiples (opposition, désinvestissement, fuite…), les seules à leur disposition dans un contexte familial, institutionnel et sociétal de répression.

Lorsqu’on comprend profondément l’origine systémique et individuelle de la violence faite aux plus jeunes, mettre celle-ci en lumière conduit nécessairement à agir sur toute forme de violence et de domination. Reconnaître ce processus c’est reconnaître que la violence est socialement construite, c’est rompre avec la croyance en une humanité naturellement violente.

L’OVEO a pour missions :

  • d'observer de façon critique les pratiques, les discours, l’évolution du droit et de la recherche concernant la violence éducative ordinaire et la domination adulte, ainsi que leurs modes de reproduction et de transmission.
  • de dénoncer toute décision ou disposition légale, politique ou institutionnelle qui porterait atteinte à l’intégrité physique, affective ou psychique des enfants, ainsi qu’à leurs droits fondamentaux7.
  • de contribuer à développer la prise de conscience de la réalité de la violence éducative ordinaire et de la domination adulte, de leurs différentes formes et de leurs conséquences au niveau individuel et sociétal.
  • de participer à reconsidérer les principes de la relation de l’adulte envers l’enfant.
  • de mettre à disposition du public des ressources et supports permettant de diffuser des informations sur la violence éducative ordinaire et la domination adulte.
  • de favoriser la prise de parole et la capacité d’agir des jeunes êtres humains.

  1. Alice Miller, C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation des enfants (1984) ; L’Enfant sous terreur (1993). []
  2. De très nombreuses études ont démontré les conséquences néfastes du stress et de la peur, ont permis d’approfondir notre compréhension du développement cérébral de l’humain, clarifient les mécanismes psychologiques mis en place lors de traumatismes, explorent la construction sociale de la violence éducative, etc. Pour plus d’informations voir : www.oveo.org/etudes-scientifiques-sur-les-effets-de-la-violence-educative-ordinaire []
  3. Alors que l’expression est souvent utilisée au pluriel, notamment depuis le vote de la loi du 11 juillet 2019, par d’autres associations, de nombreux militants et la presse. []
  4. Les textes rapportant que 85% des enfants subissent la violence éducative ordinaire – laissant croire que 15% y échappent – s’appuient généralement sur l’étude de Bussmann et al. (« Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels », Déviance et Société, 36, (1), 2012, pp. 85-106), réalisée en 2007 et publiée en 2012. Or cette étude (et les autres) ne questionne(nt) les parents que sur les châtiments corporels et non, plus largement, sur les punitions, le chantage affectif, la mise au coin et toute autre forme de rapport de force et de manipulation exercée à l’encontre de leurs enfants. []
  5. Dans le sens d’agir sur l’enfant dans une visée éducative en le contrôlant, en lui inculquant des normes, en le contraignant pour modifier son comportement ou sa personnalité. []
  6. Une méta-analyse de 75 études (sur 50 ans, 13 pays, 160 000 enfants) révèle que les punitions corporelles favorisent des troubles du comportement, des troubles anxieux et mentaux, une baisse de l’estime de soi, une baisse des capacités d’apprentissage, et ont des liens avec des blessures physiques (Gershoff E.T., Grogan-Kaylor A., 2016, “Spanking and child outcomes : Old controversies and New Meta-Analyses”, Journal of Family Psychology, 30(4), 453-469.) Également Polcari 2014, Teicher 2010, Tomoda 2014, Van Harmelen 2014, Wang et al. 2014, etc. []
  7. Droits fondamentaux consacrés par la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH), dus à tout être humain, sans distinction d’âge, de sexe, d’origine, etc. Ce texte, ratifié par la France, est juridiquement contraignant. www.echr.coe.int/Pages/home.aspx?p=home []

Encore la résilience…

Par Catherine Barret, membre de l’OVEO

Dans un remarquable article paru sous le titre « Assignés à résilience ? » dans la rubrique « Penser autrement » du dernier numéro 2020 du magazineTélérama1, la journaliste Juliette Bénabent retrace l’historique de la notion de résilience et les critiques dont elle fait l’objet.

“Resilience” by Kelsey Broich

À bien des égards, ces critiques rejoignent celles d’Olivier Maurel et de l’OVEO – voir entre autres2 cet article d’Olivier Maurel datant de 2008, à propos du livre de Boris Cyrulnik Autobiographie d'un épouvantail, qui venait de paraître : La théorie de la résilience a encore frappé (ou comment la violence éducative est méconnue par les chercheurs sur la violence), et le chapitre V « Une source d’illusion : la résilience » de son livre Oui, la nature est bonne ! Il y a tout juste vingt ans, dans son article La résilience, une notion réconfortante3, Olivier Maurel critiquait déjà l’usage fait par Boris Cyrulnik de ce concept de résilience.

Comme l’écrit l’auteure de l’article de Télérama – qui cite son origine dans la physique des solides, « capacité du métal à reprendre sa forme après avoir subi un choc » –, « depuis une vingtaine d’années, le terme a envahi tous les champs du quotidien ». Elle rappelle qu’il a d’abord été théorisé dans les années 1960 par « de nombreux psychiatres et psychologues anglo-saxons […] parmi lesquels le Britannique John Bowlby, qui soulignait après la guerre, dans sa théorie de l’attachement, le rôle crucial des liens affectifs tissés dans l’enfance pour traverser les épreuves de la vie », et la façon dont il a été popularisé en France par Boris Cyrulnik à partir de la fin des années 1990.

La suite de l’article s’appuie sur deux ouvrages que nous n’avons pas pu lire, mais qui nous paraissent a priori recommandables, ne serait-ce que parce qu’ils sont l’œuvre de deux sociologues qui ont étudié l’évolution de l’usage de ce concept en France : Xavier Briffault pour Santé mentale, santé publique (PUG, 2016), et Nicolas Marquis pour Du bien-être au marché du malaise (PUF, 2014).

Le second signale l’évolution récente qui consiste à « [appliquer] ce concept psychologisant à des phénomènes collectifs, comme la réaction au terrorisme, au réchauffement climatique, aux crises diverses. Cela témoigne d’un raisonnement libéral qui opère une nouvelle répartition des responsabilités entre individus et collectif, en insistant sur les premiers. » Il cite comme dernier exemple en date « le discours de lutte contre la pandémie de Covid-194 » et dénonce la fascination pour « le potentiel caché de notre cerveau, ce dernier Far West et ses merveilles inexplorées que les neurosciences nous font miroiter5 ».

« Le niveau d’action le plus efficace, poursuit Nicolas Marquis, est désormais celui de l’individu, avec ses ressources psychiques, ses gestes barrières, son tri des déchets, etc. Si chacun fait sa part, l’ensemble en bénéficiera : c’est la vocation politique du développement personnel, et en son sein de l’idée de résilience. »

Les deux sociologues soulignent donc que le problème avec la « résilience », au-delà de son passage dans le langage courant et de son usage abusif, c’est l’idéologie à la fois individualiste et doloriste véhiculée par ce mot :  la valorisation du « récit personnel »  ne serait pas en soi un problème (après tout, c’est la base de tout travail de reconstruction après un traumatisme), si elle ne s’accompagnait pas, écrit Xavier Briffault, d’une « valorisation du traumatisme et de la douleur, qui met l’accent sur une énergie vitale, innée, curative en elle-même. Chacun disposerait de cette énergie et, en l’activant, pourrait se soigner. »

« Le revers de cette compréhension de la résilience, poursuit Xavier Briffault, c’est le risque de dévaloriser et de culpabiliser ceux qui ne surmontent pas leur souffrance. » Dans ses livres, Cyrulnik éprouve le besoin de donner à son « merveilleux malheur » une valeur thérapeutique universelle dont l’efficacité est pourtant très loin d’être prouvée, et qui relève bien davantage de la croyance religieuse, ou au minimum d’une philosophie volontariste, que de la méthode scientifique.

« Sous les traits de l’individualisme américain conquérant, écrit Nicolas Marquis, le concept n’aurait pas eu tant de succès en France. Ici, la résilience a prospéré comme une manière de faire de ses fragilités des forces, pour soi-même mais aussi au service du collectif. » C’est donc au nom du service des autres que l’on est invité (à titre individuel !) à faire sien ce que l’auteure de l’article appelle le « célèbre aphorisme nietzschéen Ce qui ne me tue pas me rend plus fort6 ». Mais « la résilience, avec sa promesse de seconde chance et l’idée rassurante que le malheur, pour peu qu’on sache comment s’y prendre, constitue une occasion d’apprentissage et même de progrès, ne recèle-t-elle pas quelques pièges » ?

« Quelques pièges »... C’est le moins qu’on puisse dire au vu de toutes les dérives entraînées par cette idéologie, au nom de laquelle tant de psychothérapeutes (et avec eux beaucoup de donneurs de conseils) affirment, par exemple, que nous avons « choisi » notre famille7 (serait-ce pour consoler, par une curieuse inversion, ceux qui ont la pénible impression de n’avoir pas été « choisis », eux, par leurs propres parents qui ne leur donnent guère de « preuves d’amour » ?), ou que les épreuves que nous subissons ont « quelque chose à nous apprendre » – cela arrive parfois… mais à quel prix ? Et la leçon est-elle nécessairement celle que l’on voudrait nous voir tirer de l’épreuve ? Les relations de cause à effet sont-elles vraiment ce que d’autres croient ou imaginent à notre place, et les solutions réellement de notre ressort – moyennant quoi ne pas réussir à sortir de la souffrance sera notre échec individuel et la preuve de notre incapacité ?

Sans surprise, l’article n’aborde pas la question de la violence éducative, si ce n’est indirectement (à propos de la théorie de l’attachement de Bowlby), et nous ne savons pas si les livres mentionnés en parlent. Mais de tels articles, comme l’entretien avec Eva Illouz cité en lien8, aident à comprendre pourquoi, au-delà des difficultés causées par la situation sanitaire actuelle, il est si difficile d’obtenir la mise en œuvre de véritables mesures collectives (campagne d’information, formation de professionnels…) pour accompagner la timide loi dite « d’interdiction des violences éducatives » votée en juillet 2019. Il suffit de lire (en pensant aux enfants et à notre propre enfance) la conclusion de l’article de Juliette Bénabent :

« La résilience est offerte à tous, mais tous n’y parviennent pas. Il faut se distinguer, d’abord par un traumatisme suffisamment grave, ensuite par la capacité d’activer le processus. Le prestige de la résilience vient aussi du fait qu’elle n’est pas une condition commune, mais reste réservée à certains. » (Nicolas Marquis.)

« Dans ses usages politiques comme psychologiques, la résilience valorise l’action sur la passivité, entretient l’espoir de chacun quelles que soient ses difficultés, et redonne le sentiment d’une marge de manœuvre de l’individu en toutes circonstances: il s’agit de prendre le contrôle de sa vie, sans attendre de miracle des autres (les proches, le patron, la société, l’État…). Quitte à servir une vision néolibérale, et à fournir un caricatural alibi pour délester le collectif de tout rôle dans la protection d’individus qui, résilients par nature, n’auraient besoin de personne. »


  1. N° 3702-3703. Article disponible sur le site de Télérama sous le titre Et si trop de résilience tuait la résilience ? (réservé aux abonnés). []
  2. Un autre article sur le site de l’OVEO : « Lettre ouverte à Sandrine Garcia », auteur de Mères sous influence, livre paru en janvier 2011 (Olivier Maurel : « Ce n’est pas la résilience que nous remettons en question, mais l’importance que lui attribuent ceux qui la présentent comme la panacée »). []
  3. Publié  le 1er février 2001 sur le site d’Alice Miller, un mois après l’article de celle-ci « À propos de la “résilience” » rendant hommage à l’image de l’iceberg, suggérée par Olivier Maurel pour désigner la maltraitance « visible » aux dépens de la violence éducative ordinaire, qui en est la partie « immergée ». D’autres articles d’Alice Miller citent la résilience, en particulier La dépression ou l’art de se leurrer (2005), et un certain nombre de témoignages. []
  4. Comme l’indique l’article, Emmanuel Macron a baptisé « opération Résilience », en mars 2020, la mission de soutien de l’armée aux autorités civiles dans la lutte contre la pandémie, et le Haut comité français pour la défense civile (association loi 1901) est devenu « Haut comité français pour la Résilience nationale (Résilience France) » (sic !), présenté sur son site comme « une plateforme d’échanges entre l’État, les assemblées parlementaires, les collectivités, les entreprises et les experts sur les questions touchant à la sécurité-sûreté et à la résilience organisationnelle et structurelle des organisations publiques et privées »  qui « participe in fine à la protection des populations et à l’objectif de résilience nationale défini dans les livres blancs de la sécurité et de la défense nationale » (re-sic)… []
  5. Rappelons qu’il ne s’agit pas ici, bien entendu, de dénoncer « les neurosciences » elles-mêmes, mais l’usage qui peut en être fait. L’OVEO cite les neurosciences pour les preuves qu’elles apportent des dégâts causés par la violence éducative sur le développement des êtres humains, dégâts dont les conséquences se mesurent tant sur les individus qu’à tous les niveaux du collectif. Voir notre rubrique Etudes scientifiques sur les effets de la violence éducative ordinaire. []
  6. Aphorisme qui revient si souvent et depuis si longtemps dans les discussions entre membres de l'OVEO que nous lui consacrerons prochainement un article à part entière. []
  7. Voir par exemple, sur notre site, l’article La violence faite aux enfants dans les traditions religieuses et spirituelles. []
  8. « Sois heureux et travaille : quand le bonheur devient une injonction de tous les instants », article du 12 septembre 2018. Extraits : « La psychologie positive a transformé la quête du bonheur en tyrannie. Et les individus en bons petits soldats de la société néolibérale, explique la sociologue Eva Illouz. » « Ceux qui continuent à souffrir sont accusés d’être responsables de leur souffrance. » « L’aptitude à la félicité s’est transformée en qualité professionnelle, gage de productivité. » Le livre Happycratie, d’Edgar Cabanas et Eva Illouz (éd. Premiers Parallèles, 2018), est également cité en référence dans l’article de Juliette Bénabent. []

Sur le contrôle et la notation

Par Sophie Blum, membre de l’OVEO

Image extraite de l’épisode "Chute libre" de Black Mirror : via son téléphone, Lacie note Jack, à qui elle vient de passer sa commande de café-crème.

Alors que nous écrivions au sujet du port du masque obligatoire pour les enfants :  « Le contrôle adulte engendré par l’obligation entrave la construction de la relation de confiance avec l’adulte et de la confiance en soi, et donc toute possibilité de prise de conscience de son propre “pouvoir”, c’est-à-dire de ses capacités à exercer sa responsabilité et à prendre une place digne dans la société » et que la question se posait de la formulation « contrôle adulte » ou « contrôle » (tout court), m’est revenu en mémoire un épisode de la série Black Mirror.

L’épisode s’intitule « Chute libre » et le synopsis disponible sur Wikipédia le présente ainsi :

« Dans une société régie par la cote personnelle, Lacie veut tout faire pour obtenir l’appartement de ses rêves. Quand son amie d’enfance au statut irréprochable lui demande d’être sa demoiselle d’honneur, Lacie voit l’opportunité d’améliorer sa note et réaliser ses rêves.

« L’histoire se déroule dans un monde où chaque personne note les autres de 0 à 5, les mieux notés ayant accès à de meilleurs services. Lacie ne vit que pour améliorer sa note de 4,2 […]. Elle se montre donc extrêmement polie et recherche toujours à obtenir l’approbation générale, quitte à mal noter un collègue qu’elle apprécie. »

Bien entendu, tout cela dégénère et les quelques faux pas de Lacie, sous pression, lui valent rapidement de voir sa note chuter, engendrant une dégringolade hors de contrôle. Au plus bas, elle rencontre une camionneuse ayant choisi d’ignorer ce système (elle-même notée à 1,4), prête à lui venir en aide quand tous les autres la rejettent.

Si les gens perçoivent en général assez bien la perversité du système de notation (notamment des salariés1), ces réflexions – chargées d’inquiétude pour l’avenir et souvent d’indignation – semblent le plus souvent totalement évacuées lorsqu’il s’agit de leur application aux enfants.

C’est là certainement une des conséquences de la domination adulte et un frein à sa dénonciation générale. Comme toute forme de domination (racisme, sexisme…), le simple fait de ne pas s’être formulé explicitement le concept empêche de voir le phénomène.

Pourtant, la notation et le jugement porté sur les enfants sont quotidiens et permanents (notes à l’école bien sûr2, mais aussi jugements tels que : « C’est bien mon chéri », « Ton dessin est très beau », « Il n’est jamais content celui-là »…), et induit les mêmes effets pernicieux que ceux mis en lumière dans cet épisode de science-fiction (pas si fictionnel) : recherche de l’approbation des autres (pour obtenir éventuellement des faveurs – récompenses), perte du discernement et de la capacité de juger de sa propre valeur pour adopter le jugement de la majorité.

L’idée que l’enfant DOIT être contrôlé (parce qu’il est jeune, parce qu’il ne sait pas, parce qu’il est imprévisible, bruyant, ne maîtrise pas les codes sociaux…) est un moteur essentiel de ce que l’on nomme « violence éducative ordinaire » et plus largement de la domination adulte.
L’adulte se pose à la fois en « sachant » (« je vais t’apprendre et te montrer le bon chemin »), en protecteur (« je suis là pour faire valoir tes droits ») et en vigile (« si tu dérapes, je sévirai »). L’enfant est en conséquence privé de son autonomie (peu d’opportunité à décider pour lui-même), devient vulnérable (n’a pas les mêmes droits que les adultes et dépend de l’efficacité des adultes pour faire appliquer ceux censés le protéger), et est obligé de se soumettre (dépossédé des droits fondamentaux accordés aux autres humains, il doit subir les mesures jugées nécessaires à son contrôle mises en place par les adultes autour de lui)

Sans faire l’effort de penser le « pourquoi » de cette différentiation adulte/enfant permettant de remonter le fil de la domination, peu de chances de voir le statut de l’enfant évoluer dans notre société.
Quand on commence à penser l’enfant comme un individu humain à part entière, au même titre que l’on considère une femme ou un Noir comme des individus dominés par un système, une petite lumière de conscience s’éclaire et le « peuple adulte » apparaît sous son plus mauvais jour : un colonisateur venu porter sa parole et sa foi par la force (et sous couvert de « bonnes » intentions ?).


Lire aussi quelques extraits des livres d’Alfie Kohn publiés sur notre site : Pourquoi beaucoup d’amour (ou de motivation) ne suffit pas ; Pourquoi  l’autodiscipline est surévaluée.
Un extrait du chapitre “Contraints à réussir” du livre Aimer nos enfants inconditionnellement d’Alfie Kohn (Éditions l’Instant Présent, 2015) est disponible à la lecture sur le site de l'éditeur.


  1. Voir par exemple l’extrait du spectacle de Blanche Gardin, Je parle toute seule, sur la notation de la propreté dans un aéroport : « L’humanité n’a plus de valeur… J’ai vu des bornes à la sortie des toilettes dans les aéroports – lieux fréquentés par 10 % des plus riches d’entre nous – où l’on invite les usagers à appuyer sur des smileys pour évaluer le niveau de propreté. En fait, les riches notent les pauvres qui se lèvent à 5 heures du matin pour nettoyer leur merde. Et on trouve ça “ludique”… »
    Réactions en commentaire : « Cette manie de tout noter de nos jours c’est compulsif », « Contente de voir que je ne suis pas la seule à avoir été choquée quand j’ai vu ce dispositif immonde. Pour moi ça s’apparente à de la délation… », « Avec des smileys comme ça c’est moins traumatisant pour l’employé qui se fait virer !! »
    N.d.A. : pour les enfants aussi la tendance est à la notation par smileys… []
  2. (Un site pour l’abolition des notes et examens à l’école sur lequel on peut lire un article d’Alfie Kohn à ce sujet, pointant point par point les conséquences de la notation : Du constat des effets dévastateurs de la notation à sa suppression. []

Le masque obligatoire, une nouvelle soumission imposée aux jeunes

Dessin de Lily-Rrose, réalisé pour notre article

À la rentrée 2019, l’instruction a été rendue obligatoire (et contrôlée) à partir de l’âge de 3 ans.

Depuis la rentrée 2020, la formation des jeunes est obligatoire de 16 à 18 ans.

Le 2 octobre 2020, le président de la République annonçait sa volonté d’imposer l’école à tous les enfants dès septembre 2021, projet s’orientant actuellement vers une transformation de la déclaration d’instruction en délivrance d’autorisations.

Depuis le 2 novembre 2020, le port du masque est obligatoire dans les établissements scolaires, dès 6 ans.

Malgré l’évolution des mœurs concernant la place « à part entière » accordée aux enfants – amorcée notamment par Françoise Dolto avec le concept « le bébé est une personne » –, « obligatoire » reste et s’affirme comme un mot convenu pour régir l’enfance et l’adolescence. La jeunesse demeure une entité malmenée à laquelle on impose, au gré des actualités, des devoirs plutôt que des droits, sans considération des conséquences pour le public directement concerné. En effet, l’ensemble des mesures énumérées ci-dessus ne répondent en rien aux besoins des plus jeunes, de l’absolu besoin physiologique de respirer aux besoins essentiels d’estime et d’accomplissement, mais servent bien plus la tranquillité des adultes et le maintien de l’économie telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Le contrôle engendré par l’obligation entrave la construction de la relation de confiance avec l'adulte et de la confiance en soi, et donc toute possibilité de prise de conscience de son propre "pouvoir", c'est-à-dire de ses capacités à exercer sa responsabilité et à prendre une place digne dans la société.

Ces mesures, appliquées le plus souvent sous couvert du « bien des enfants »1, sont le résultat de la violence éducative institutionnalisée : à travers la coercition, l’institution cherche à infléchir préventivement les comportements, à imposer sa hiérarchie et à préserver l’ordre social des adultes (subi ou accepté comme une norme par la plupart d'entre eux).

Quant au port du masque à partir de 6 ans, nous savons qu'il sert en premier lieu à protéger les adultes, sans tenir aucun compte de l’étendue des conséquences délétères sur la santé physique, psycho-affective et sociale des plus jeunes.

L’inversion des proportions des responsabilités est tout simplement effarante : un jeune enfant est bien souvent dépossédé de sa capacité à gérer lui-même son habillement (obligation de porter un blouson en récréation même s’il dit avoir « trop chaud »), mais porte la responsabilité de l’état de santé de ses grands-parents – ou des adultes âgés ou malades – sans que cela choque. On pourrait même dire que, dans cette crise sanitaire, les enfants servent de variable d’ajustement. Loin de pouvoir participer aux décisions qui les concernent, les enfants subissent ces mesures comme une nouvelle forme de contrôle s'ajoutant à toutes celles qui existaient déjà.

Ainsi, contrairement à l’adage, dans la crise du Covid, les enfants passent après les adultes de façon très visible et explicite, et la formule « c’est pour ton bien » dévoile son sens de façon tout aussi visible et explicite.

Ce lundi 4 janvier 2021, enfants et adolescents sont toujours soumis à cette obligation de port du masque – bâillon politiquement correct – et nous attendons encore la justification scientifique par le gouvernement de cette mesure2, alors que, jour après jour, les dégâts et traumatismes seront en partie irréversibles pour de nombreux enfants.


Un collectif, Enfance & Libertés, s’organise pour obtenir la suspension de l’obligation du port du masque à l'école dès 6 ans et appelle à des rassemblements et manifestations le 9 janvier.


Tribunes, pétitions et autres textes qui nous ont semblé intéressants et qui décrivent les enjeux de manière assez exhaustive (liens disponibles également dans notre Revue de presse) :


  1. « lutter contre les inégalités dès le plus jeune âge », « afin qu’aucun jeune ne soit laissé dans une situation où il ne serait ni en études, ni en formation, ni en emploi »… []
  2. Nous avons à ce jour trouvé deux questions au gouvernement à ce sujet : de Stéphane Peu (11 décembre 2020) et Jean Lasalle (22 décembre 2020). Si des articles récents confirment que le risque de contamination existe – voir par exemple sur le blog et le site du Monde ces articles du 2 novembre : Covid-19 : ce que l’on sait sur les enfants et adolescents et ce qu’il reste à apprendre et du 6 novembre 2020 : Covid-19 : les enfants et adolescents scolarisés risquent-ils de ramener le coronavirus à la maison ? –, il est nettement plus faible chez les plus jeunes. Dans un compte-rendu de séance de l'assemblée nationale du 4 juin 2020 qui rappelle que "les enfants ont davantage été contaminés par les adultes que l’inverse", un sénateur justifie le retour à l'école par sa fonction de garderie : "La reprise économique dépend en grande partie du retour des enfants à l’école. Les parents doivent être libérés pour aller travailler..." []

Prise de position sur l’obligation scolaire

© Fred Sochard

Le 2 octobre 2020, en présentant son « plan contre les séparatismes »1, le président Macron a annoncé l’école obligatoire pour tous les jeunes de 3 à 16 ans, dès la rentrée scolaire 20212. Malgré les protestations immédiates des associations d’instruction en famille, la mesure a été réaffirmée plusieurs fois à l’occasion de différentes interviews.

L’OVEO s’oppose fermement à cette mesure – prévue en lecture en conseil des ministres le 9 décembre 20203 – et affirme son soutien aux associations et familles dans leur contestation.

Une telle interdiction porte atteinte au droit des enfants à faire des choix pour ce qui les concerne. Ironie de la situation, si des enfants devaient être scolarisés contre leur gré, les parents, pour respecter cette nouvelle loi, se trouveraient de fait dans l’obligation d’en enfreindre une autre, votée en juillet 2019, qui spécifie dans l’article 371-1 du Code civil4 : « L’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques. » En effet, comment obliger un enfant à se rendre dans un établissement et lui imposer un enseignement sans exercer une forme ou une autre de violence (menace, chantage, manipulation ou toute autre manière d'obtenir l’obéissance) ?

Au nom des valeurs de la République, la loi contraindrait donc tous et toutes à se conformer à une unique norme éducative et pédagogique. Ceci est incompatible avec le respect des objectifs affichés de l’Éducation nationale (épanouissement de l’enfant, respect des différences, liberté de pensée et d’expression…).

Cette annonce démontre que l’État considère par défaut les familles comme défaillantes et s’estime plus à même de savoir ce qui est « pour le bien »5 des enfants que les principaux concernés.


Pour aller plus loin :

Quelques citations :

« Les enfants ne sont faits ni pour qu’on leur apprenne à être meilleurs, ni pour qu’on leur dise ce qu’il doivent faire, ni pour qu’on leur montre comment y parvenir. S’il leur est donné un accès suffisant au monde qui les entoure, ils verront assez clairement ce qui est vraiment important pour eux ou pour les autres et ils se fraieront un meilleur chemin dans le monde que celui que d’autres auraient préparé pour eux. » (John Holt) – Articles citant John Holt sur notre site.

« Ce qu’ont réussi à faire tous les systèmes éducatifs (un bémol pour la Finlande) c’est d’insérer dans les têtes (les neurones !) des citoyens « c’est grâce à l’école…. », rendant impossible le « c’est à cause de l’école… » et rendant la présence et la conception de l’école comme immuables. » (Bernard Collot)  – http://education3.canalblog.com/archives/2017/10/12/35761659.html


  1. En février, Emmanuel Macron parlait d’un plan de lutte contre le « séparatisme islamiste ». Le 4 septembre, au Panthéon, il évoquait « un projet de loi de lutte contre le séparatisme ». Son entourage emploie désormais le terme au pluriel. « Ce n’est pas un détail, car il s’agit d’englober ainsi toutes les formes de sécession vis-à-vis des lois de la République », indique l’Elysée. []
  2. Après lecture du projet par le Conseil d’État le 7 décembre, décrétant cette interdiction anticonstitutionnelle, le projet s’oriente aujourd'hui vers un régime d’autorisation annuelle de l’autorité académique accordée seulement pour certains motifs : l’état de santé ou le handicap de l’enfant, la pratique d’activités sportives ou artistiques intensives, l’itinérance de la famille en France ou l’éloignement géographique d’un établissement scolaire, ou encore « l’existence d’une situation particulière de l’enfant, sous réserve alors que les personnes qui en sont responsables justifient de leur capacité à assurer l’instruction en famille ». []
  3. Extrait de la déclaration d’E. Macron sur Public Sénat. []
  4. Pour rappel, l’article stipule non seulement que « l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques », mais aussi que « les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de maturité ». []
  5. Voir le livre d’Alice Miller, C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, dont nous avons publié sur notre site un large extrait du 2ème chapitre, Existe-t-il une « pédagogie blanche » ? []

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Marianne Roger, Sylvie Vermeulen, deux militantes inspirantes

Mise à jour le 19 avril 2021 concernant la parution du recueil de textes de Sylvie Vermeulen « sur les effets de la violence éducative et sur la nécessité de travailler sur soi, ses blessures et ses projections, pour ne pas reproduire la violence subie », Le Génie de l’être et autres écrits, aux éditions Le Hêtre-Myriadis.


Marianne Roger a été activement présente dans notre association pendant plus de dix ans, jusqu'en 2019.

Elle a également été pendant de longues années un membre actif de l’association Led’a (Les Enfants d’abord), avant de connaître la maladie qui l’a cruellement emportée en juin 2020 à l’âge de 59 ans.

Les membres de l’OVEO qui l’ont connue se souviendront toujours d’elle comme d’une personne d’une grande intégrité, prête à offrir ses grandes compétences et la rigueur de sa pensée pour servir les causes qu’elle défendait (la cause des enfants, le droit à la liberté d’instruction), mais aussi toujours soucieuse de tolérance envers ceux qui n’avaient pas fait un aussi long chemin qu’elle sur cette voie.

Lire l’hommage rendu à Marianne sur le site Led’a à propos de la Journée internationale pour la liberté de l’instruction (JIPLI, chaque 15 septembre), qu’elle avait contribué à lancer en 2007 : JIPLI 2020


Témoignages d’adhérents de l’OVEO :

"J’ai personnellement rencontré Marianne lors de notre assemblée générale de 2015 à Matour. Marianne prenait la parole dans une tonalité que je trouvais très paisible et en même temps très claire, dans une radicalité qui était pour moi une vraie richesse pour l’association.

Au moment des débats sur le vote de la loi [du 2 juillet 2019], j’ai particulièrement apprécié son insistance à défendre l’indépendance du point de vue de l’OVEO et son attachement à préserver un fonctionnement démocratique. Elle a eu pour moi un rôle très précieux par ses éclairages et sa vision résolument tournée vers un respect inconditionnel de la personne de l’enfant. Elle a une grande part dans ce qu’est devenu l’OVEO aujourd’hui, une association référente sur le sujet de la violence éducative. Sans aucun doute nous pouvons la considérer comme faisant partie de ces rares personnes qu’Alice Miller a nommées témoins lucides auprès des enfants."
Jean-Pierre Thielland (président de l’OVEO de 2018 à 2020)

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"Je n’ai rencontré Marianne que lors de l’AG 2015. Pour moi, c’était une personne extrêmement intègre et j’étais admirative de son aplomb détendu lorsque je l’ai rencontrée. Ses messages étaient toujours francs mais je me suis rapidement aperçue qu’ils étaient toujours constructifs et sans sous-entendus, ce qui me paraît rare et précieux. Je présente mes condoléances à tous ses proches."
Sophie Blum

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"C’est avec tristesse que j’apprends [...] le décès de Marianne.

Je n’ai pas eu l’occasion de la rencontrer mais nous avons souvent correspondu et j’ai toujours apprécié son engagement, son sérieux, sa rigueur.

Son souvenir nous aidera à agir en faveur du respect des enfants."
Olivier Maurel

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"Marianne, tu n’es plus là pour échanger sur notre sujet de prédilection avec ton esprit averti et avisé.

Plusieurs fois par an par téléphone, de vive voix lors de mes passages à Montpellier, c’était toujours enthousiasmant, éclairant.

Avec toi je me sentais portée par cette avant-garde que j’aime tant, cette nécessité de voir plus loin que les conventions, les présupposés.

Après notre première rencontre dans un groupe La Leche Ligue, nous n’avons pas lâché notre fil, je poursuis mes discussions avec toi intérieurement.

Ton engagement était entièrement désintéressé, entier, sensible. Il était à la hauteur de ta personne et de tes idéaux.

Le vide est là, l’énergie tendre et délicate reste."
Cahty Malherbe


Marianne avait apporté sa contribution au site de l’OVEO, non seulement en tant que webmaster et informaticienne, mais aussi dans plusieurs articles et critiques de livres :

Marianne avait également apporté sa contribution à la critique de C’est pour ton bien, d’Alice Miller (mars 2009), à l’article Est-il juste de restreindre la liberté d’instruction (août 2016), et au compte-rendu critique de la soirée Thema du 6 décembre 2011 sur Arte, Arte « au pays de la fessée interdite », toujours d’actualité (mars 2015)

Elle a à de nombreuses reprises représenté l’OVEO sur des stands, en particulier à Montpellier, avec l’association Parent’AGE, qu’elle avait cofondée (voir par exemple en 2017)


Photo : © Robin Gervais.

Sylvie Vermeulen (1952-2020)

Sylvie Vermeulen nous a quittés le 10 mars 2020 après une longue maladie. Elle avait consacré toute sa vie à l’étude de la psychologie et à l’écoute des autres.

Depuis 2002, elle animait avec le psychohistorien Marc-André Cotton la revue et le site Regard conscient, sur lequel on peut retrouver ses articles ainsi que des témoignages dans le livre d’or à sa mémoire.

 

Quelques articles de Sylvie Vermeulen parmi bien d’autres à lire ou à relire :

Un recueil de textes de Sylvie Vermeulen « sur les effets de la violence éducative et sur la nécessité de travailler sur soi, ses blessures et ses projections, pour ne pas reproduire la violence subie », Le Génie de l’être et autres écrits, paraît aux éditions Le Hêtre-Myriadis en avril 2021.


Nous avons également appris la disparition dans la même période de Carine Phung, qui avait participé à la création en septembre 2006 de Grandir autrement (« premier magazine francophone consacré à l’écoparentalité »), dont elle a été rédactrice en chef jusqu’en  2012.

Fermeture de l’organisation Global Initiative to End All Corporal Punishment of Children

C’est avec beaucoup de tristesse et d'inquiétude que l’OVEO a appris la fermeture de Global Initiative to End All Corporal Punishment of Children, décidée pour septembre 2020.

Cette organisation née en 2001 avait pour but de mettre fin à toute forme de violence envers les enfants en soutenant la mise en place dans tous les États d’une loi abolissant les châtiments corporels et les traitement humiliants. L’action commencée depuis 19 ans est encore loin d’avoir atteint partout cet objectif pourtant nécessaire pour un monde vivant en paix. La disparition de Global Initiative ne peut que retarder le moment où les plus jeunes des humains seront considérés partout comme des personnes ayant des droits à part entière.

Les professionnels de Global Initiative sont des experts qui élaborent et diffusent  de nombreuses ressources indispensables, consultables sur leur site traduit en 5 langues. On peut notamment y trouver des recherches  juridiques sur la situation de chaque pays ou territoire dans le monde, avec des analyses sur l’application des traités relatifs aux droits humains et de la Convention internationale des droits de l’enfant, ainsi que des outils et appuis techniques pour soutenir dans chaque pays le plaidoyer pour une loi d’abolition des châtiments corporels.

Leur expertise est reconnue internationalement et l’ONU s’appuie sur leur analyse pour évaluer la situation d’un État lors de l’examen périodique des droits de l’enfant et lors du vote d’une loi relative à l’interdiction des châtiments corporels.

Leur soutien et leurs éclairages sont précieux dans beaucoup de pays. En 19 ans d’existence, le nombre de pays abolitionnistes est passé de 11 à 60 ! Leur action est incontournable, pertinente et salutaire. En France en particulier, l’accompagnement de Global Initiative a été constant pour dépasser de nombreux obstacles et aider au vote de la loi de juillet 2019.

L’OVEO a eu des liens étroits avec des experts de Global Initiative qui ont apporté leur éclairage juridique à chaque phase de l’élaboration de la loi et du plaidoyer envers les élus. L’OVEO a aussi été invité par Global Initiative à des conférences internationales et pour le programme Never violence.

Nous remercions vivement Global Initiative pour son engagement et ses actions ainsi que pour son aide active, et nous appelons à un soutien massif pour que ce travail indispensable à la cause des enfants et de la paix trouve les moyens de se poursuivre. Si vous-même ou votre organisation avez une idée pour soutenir la poursuite de cette action, vous pouvez contacter la responsable de Global Initiative to End All corporal Punishment of Children : Anna Henry anna@endcorporalpunishment.org


27 juillet 2020 : lire le communiqué d'adieu (en anglais) 19 years of unfaltering commitment to children’s right to freedom from violence (19 ans d'engagement continu pour le droit des enfants à ne pas subir la violence). Le site devrait continuer à exister et propose une partie de ses ressources en plusieurs langues.

Lire toutes les lettres d'information (en anglais) depuis 2008. (Il existe aussi un bulletin en français pour le continent africain depuis 2011.)

Voir la rubrique Global Progress : carte du monde, rapports sur l'évolution des législations dans le monde , liste des "États abolitionnistes" ou qui ont pris l'engagement de voter une loi d'interdiction du châtiment corporel des enfants en tout lieu (maison, école, institutions).

Lettre ouverte au ministre de l’Éducation nationale

Lettre ouverte de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO) contre les injonctions scolaires en période de confinement

Le 23 avril 2020

Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse,

Depuis 2005, L’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO) s’est donné pour mission de favoriser le plus largement possible l’information de l’opinion publique et des responsables politiques sur la pratique des diverses formes de violence utilisées quotidiennement dans les familles, les écoles, les institutions et dans toute la société pour éduquer les enfants.

Voilà plus d’un mois que des mesures drastiques de confinement sont prises pour éviter la propagation du virus Covid-19. Cette situation est stressante à tout âge ; elle réduit notre liberté d’action, oblige beaucoup d’entre nous à adopter un nouveau mode de vie, de travail, de relation. Derniers maillons de la chaîne de transmission des tensions, de nombreux enfants sont inévitablement atteints par le stress et l’inquiétude des adultes.

Malgré cette situation exceptionnelle, l’Éducation nationale, au nom de la continuité pédagogique, impose de poursuivre les apprentissages scolaires à domicile. Directeurs et chefs d’établissement, enseignants et enfin parents, se trouvent être tour à tour les relais de ces injonctions.

La forte charge émotionnelle et l’inévitable angoisse que peut générer la situation actuelle devrait inciter à privilégier toute mesure de nature à aider les familles à rassurer les enfants et à leur proposer des activités plus adaptées aux circonstances.

Les inégalités sociales et les difficultés matérielles de certaines familles rendent d’autant plus injustes les injonctions scolaires dans cette période. Pour l’OVEO, cet impératif de continuité pédagogique s’apparente à un diktat qui, au lieu de renforcer le lien entre parents et enfants et d’apaiser les tensions, aggrave le risque de maltraitance parentale.

En effet, cette charge de travail scolaire sera à l’origine de mesures de coercition de la part de parents soucieux de répondre aux attentes excessives de l’institution. La continuité pédagogique, si elle signifie suivre un programme établi et subir des contrôles plutôt que simplement maintenir un lien social avec des adultes et/ou d’autres enfants ou adolescents, est donc  de nature à fragiliser le soutien moral et affectif dont les enfants ont besoin prioritairement dans ce contexte particulièrement anxiogène.

Nous dénonçons cette pression dont l’Éducation nationale se rend responsable : dans les circonstances actuelles, il est impossible pour de nombreuses familles de respecter ces exigences sans exercer une forme ou une autre de violence, visible ou non, directe ou indirecte, physique ou psychologique, interdite par la loi n° 2019-721 du 10 juillet 2019 relative aux violences éducatives ordinaires.

Par conséquent, nous vous demandons de lever toutes les injonctions scolaires, considérant que celles-ci portent atteinte à l’intérêt supérieur et à l’intégrité de l’enfant. L’instruction, est-il besoin de vous le rappeler, est un droit fondamental et non une obligation qui contreviendrait au respect des autres droits des enfants, notamment le droit à une éducation exempte de violence, qu’elle soit scolaire ou non.

Il vous appartient d’offrir aux enfants des moyens de s’instruire, de permettre aux jeunes de préparer leurs examens de la manière qui leur convient, et de proposer de l’aide aux familles, sans assortir cela de contrainte, délais et pressions.

Nous soutenons et soutiendrons les parents et les jeunes qui auront refusé ces injonctions au profit d’un quotidien plus adapté à leurs familles. Pour beaucoup, la disparition des contraintes liées à la scolarisation leur permet d’expérimenter un mode de vie plus paisible.

Nous encourageons les parents à être à l’écoute des besoins de leurs enfants et à exercer leur liberté individuelle pour faire des choix qui respectent ces besoins, la personnalité de leurs enfants et les intérêts qu’ils manifestent.

Les enfants ont besoin, avant toute autre considération, de pouvoir compter sur des adultes soutenants, de trouver du réconfort pour traverser cette période singulière le plus sereinement possible. Les devoirs et autres apprentissages scolaires ne sont pas essentiels, contrairement au bien-être et à la santé de nos enfants.

L'Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO) www.oveo.org


Voir les signataires de la lettre


Nous vous invitons à consulter aussi :


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Le confinement : un risque pour les enfants ?

Des enfants regardent par la fenêtre. (Photo by Kelly Sikkema on Unsplash)La pandémie de Covid-19 et le confinement imposé viennent bouleverser nos rythmes habituels, nous sommes toutes et tous obligés de modifier profondément nos manières de vivre.

Le temps semble s’être arrêté, les activités humaines de commerce, d’industrie, de déplacements motorisés sont fortement réduites. Nous vivons ce paradoxe d’évoluer dans un environnement plus silencieux, moins pollué.

La nature n’est pas confinée, et semble au contraire bénéficier d’un peu de répit du fait du ralentissement des activités prédatrices de notre système économique.

Une autre conséquence du confinement, et qui nous intéresse au premier chef, est la déscolarisation provisoire de tous les enfants en âge d’aller à l’école.

Pour un certain nombre d’entre eux, leurs parents restant à la maison, ils se trouvent moins exposés au stress des horaires et des activités scolaires imposés. Cette vacance d’école permet de respecter davantage les rythmes et les besoins des enfants. Leur temps et leurs activités sont plus souvent choisis, et l’espace familial, loin de se transformer en une école bis, est investi sur le mode du plaisir et de la créativité. De nombreux témoignages vont dans ce sens et nous invitent à réfléchir sur le fonctionnement de nos écoles et leur inadéquation aux besoins des enfants.

Quasiment toute la presse insiste sur l’importance de faire faire des devoirs aux enfants. À l’OVEO, nous invitons les familles à se démarquer de cette injonction et à privilégier des moments d’échange et de plaisir librement choisis autour de jeux ou de lectures. Dans ce contexte très particulier, le temps passé en famille doit rester un temps de réassurance et l’espace familial demeurer un espace sécure pour les enfants.

Nous savons que certaines familles vont se trouver démunies et en difficulté pour accompagner leurs enfants dans la durée. Celles qui vont se trouver confinées dans de petits appartements sans espaces extérieurs, avec parfois une baisse de ressources financières déjà très faibles, auront à gérer stress et inquiétudes supplémentaires. Une aggravation des difficultés pour celles et ceux qui ont le moins de moyens d’y faire face.

Et pour de nombreux enfants, le confinement va se rapprocher du calvaire, dans la mesure où l’espace familial est un espace où ils subissent habituellement de la violence, qu’elle soit physique ou (et) psychologique. Pour ces enfants, l’école représente une respiration et parfois un lieu de résilience qui leur permet de tenir le coup !

Nous savons bien que la grande carence des moyens d’action de la Protection de l’enfance ne permettra pas de venir en aide à ces enfants. Ils seront une fois de plus « les oubliés ».1

Le bouleversement que nous vivons doit servir à éveiller nos consciences, nous aider à sortir de cette cécité émotionnelle dénoncée par Alice Miller et qui nous fait abandonner de nombreux enfants à leur sort.

Un certain nombre de commentateurs nous disent que rien ne sera plus comme avant après la résorption de l’épidémie. Nous avons entendu qu’il allait falloir penser l’humain avant la finance, qu'« il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché2 ».

À travers son combat pour un regard et un accompagnement respectueux des enfants, l’OVEO, avec toutes celles et ceux qui voudront s’y joindre, portera cette exigence d’un ordre social qui donne enfin la priorité à l’humain.


Voir aussi l'alerte lancée par le Dr Hélène Romano sur Youtube pour informer largement l’opinion publique sur la réalité du terrain, avec l’espoir que le gouvernement réagisse.


Du 22 mars au 29 avril, l’association l’Enfance libre a proposé tous les jours de la semaine une heure de LIVECHAT VIDÉO animé par Jean-Guillaume Bellier, Manuèle Lang, Ophélie Perrin et Anne Salette. Intitulés "Comment accompagner nos enfants sans programme ni école, sans punitions ni chantage, sans claque ni fessée ?", ces rendez-vous ont accueilli de nombreux invités (dont certains membres de l'OVEO, voir Nos actions) pour échanger et répondre aux questions des internautes. Parmi les invités : Thierry Pardo, Bernard Collot, Emmanuelle Philip, Charlotte Darteil, Marion Cuerq, Laurence Dudek, Christine Schuhl, Amalia Escriva, Olivier Maurel, Jean-Pierre Thielland, Daniel Delanoë…


Le réseau Parentalité créative propose un numéro d’appel gratuit et confidentiel : 0 974 763 963. Des consultants, formés pendant deux ans par Catherine Dumonteil-Kremer, sont à l’écoute des parents pendant 15 minutes pour leur permettre de « relâcher la pression ». Ce numéro fonctionne depuis deux ans. Les horaires ont été étendus pour la période de confinement.


Les éditions L’Instant présent mettent à disposition un document intitulé « Pour un confinement respectueux de tous » donnant aux adultes (parents ou autres personnes) en compagnie d’enfants des clés de compréhension de certains comportements et des pistes pour réagir au mieux.


  1. Anne Turz, Les Oubliés. Enfants maltraités en France et par la France. []
  2. Discours d’Emmanuel Macron le 16 mars 2020. []

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