La violence n'est pas innée chez l'homme. Elle s'acquiert par l'éducation et la pratique sociale.

Françoise Héritier, anthropologue, ethnologue, féministe, femme politique, scientifique (1933 – 2017)

Il n’y avait pas de place pour moi

Témoignage reçu en réponse au questionnaire du site.

Avez-vous subi vous-même de la violence éducative au cours de votre enfance ? Sous quelle forme ?

Mes parents m’ont laissée en nourrice à ma naissance et m’ont reprise quand j’ai eu 5 ans. J’étais heureuse chez ma nounou. Tout a commencé quand je suis arrivée chez mes parents, des adultes dont j’avais très peur.
Un peu de violence physique, beaucoup de violence psychologique. Physiquement : ma mère me donnait des tapes sur la tête et me claquait les cuisses très souvent. Elle m’attachait à la chaise pour que je me tienne droite à table et cousait mes manches pour que je ne suce pas mon pouce. Elle est méchante, manipulatrice. Mon père m’a mis quelques coups de pied au derrière en public (la honte devant les gens), il m’a donné une telle raclée quand j’ai redoublé ma 4ème que, de la cuisine, j’ai été projetée à plusieurs mètres, je me suis écrasée contre le miroir de l’entrée… J’ai pris des gifles… Tous deux n’avaient de cesse de me dévaloriser en privé comme en public. Humiliations, dévalorisation, insultes… J’étais régulièrement mise à l’isolement dans ma chambre. Pas le droit de sortir dehors, en dehors des cours, jusqu’à 18 ans. Ils ne me parlaient quasiment pas, surtout ma mère qui ne me donnait que des ordres.

A partir de et jusqu'à quel âge ?
A partir de 5 ans jusqu’à l’âge adulte.

Par qui ? (père, mère, grands-parents, autre personne de la famille ou de l'entourage, enseignant...)
Père et mère. Mon ex-mari est un pervers narcissique. Il m’a frappé une fois sans raison et à chaque retour de maternité (j’ai 2 enfants). La 1ère fois, j’ai pris une gifle qui m’a mise à terre (je n’étais pas remise de l’accouchement et j’allaitais) et la 2ème fois, il m’a jetée au bas du lit à coup de pied dans la poitrine et dans le ventre, j’étais rentrée à la maison seulement depuis 8 jours.

Cette ou ces personnes avaient-elles elles-mêmes subi de la violence éducative dans leur enfance ?
Je ne sais pas. Je crois que mon père a été élevé « à la dure » comme il l’a dit parfois. Ma mère ne m’a jamais parlé d’elle.

De quel type, pour autant que vous le sachiez ?
Je ne sais pas.

Vous souvenez-vous de vos sentiments et de vos réactions d'alors (colère, tristesse, résignation, indifférence, sentiment d'injustice ou au contraire de l'avoir “bien mérité”...) ?
Colère intérieure, grande tristesse, sentiment d’injustice, envie de « me venger plus tard quand je serai grande ». Je serrais les dents jusqu’à en avoir du sang dans la bouche. C’était le prix à payer.

Avez-vous subi cette(ces) épreuve(s) dans l'isolement ou avez-vous eu le soutien de quelqu'un ?
Dans l’isolement le plus total.

Quelles étaient les conséquences de cette violence lorsque vous étiez enfant ?
Je ne comprenais pas. Quand je regardais les enfants dans la cour d’école, j’avais l’impression d’être différente. J’avais beaucoup de mal à me faire des amis. « Se faire des amis » était une épreuve, un défi à relever, quelque chose de presque insurmontable. C’est toujours le cas aujourd’hui. Mais dans mon travail, les gens me remercient, me font des compliments.

Quelles en sont les conséquences maintenant que vous êtes adulte ?

Impression que rien n’a changé. Je connais plein de gens mais je n’ai pas d’amis ou très peu. On me dit toujours la même chose. « Tu es trop gentille… occupe-toi de toi… protège-toi… ».

En particulier vis-à-vis des enfants, et notamment si vous êtes quotidiennement au contact d'enfants (les vôtres, ou professionnellement) - merci de préciser le contexte ?

Pour mes enfants, j’ai tout donné sans compter. C’est grâce à eux si je suis en vie. Et c’est pareil pour mon petit-fils, je lui donnerai tout ce que je peux lui donner. L’amour est une source intarissable. Je ne veux pas que ceux que j’aime vivent ce que j’ai vécu. Je ne supporte pas qu’on s’en prenne physiquement à un enfant. C’est pareil pour les animaux que j’adore. LE MONDE DOIT CHANGER.
Conséquences sur le plan professionnel : je voulais être psychorééducatrice pour enfants. Mes parents ont refusé que je fasse ce type d’études. Depuis 17 ans, je m’occupe d’accompagnement de public en difficultés, d’orientation professionnelle, de relation d’aide et de thérapie transgénérationnelle.

Globalement, que pensez-vous de votre éducation ?

Education stricte, sans beaucoup d’amour. Aucune pédagogie, ni psychologie. Au foyer de mes parents, il n’y avait pas de place pour moi.

Viviez-vous, enfant, dans une société où la violence éducative est courante ?
Je ne sais pas, peut-être. Mais dans ma famille, dans certains foyers (pas tous), c’était normal de donner des corrections aux enfants. Dans la famille qui m’a élevée de 0 à 5 ans, je n’ai jamais été frappée, j’étais aimée tout simplement et je n’ai que de bons souvenirs. D’ailleurs, j’ai toujours gardé le contact avec ma famille nourricière, en secret.

Si vous avez voyagé et pu observer des pratiques coutumières de violence à l’égard des enfants, pouvez-vous les décrire assez précisément : quel(s) type(s) de violence ? par qui ? à qui (sexe,
âge, lien de parenté) ? en quelle circonstance ? pour quelles raisons ? en privé ? en public ?
Je n’ai pas beaucoup voyagé mais je n’ai rien constaté de particulier lors de mes séjours à l’étranger. Je n’ai pas vu de parents frapper leurs enfants. Je n’ignore pas pour autant la souffrance des enfants dans le monde.

Qu'est-ce qu'évoque pour vous l'expression « violence éducative ordinaire » ? Quels types de violence en font partie ? Et quelle différence faites-vous, le cas échéant, entre maltraitance et « violence éducative ordinaire » ?
Les mots « violence » et « éducative » accolés comme ils le sont, me choquent. Comment la violence pourrait-elle être éducative ? C’est de l’anti-éducation. Même le mot « ordinaire » me gêne, la violence ne devrait être qu’extraordinaire, elle ne devrait même pas être du tout. Par contre, je comprends très bien le sens qui est donné globalement à l’expression « violence éducative ordinaire » et il faut lutter contre ça, c’est évident. Mais cette expression me met tout de même mal à l’aise… peut-être à cause de ce que j’ai vécu, dont je n’ai pas tout dit.

Avez-vous des objections aux idées développées par l'OVEO ? Lesquelles ?
Pas pour le moment.

Comment nous avez-vous connus : site ? livre d'Olivier Maurel ? salon ? conférence ? autres ?
Je suis allée sur le site d’Alice Miller et j’ai lu un article d’Olivier Maurel. Ensuite, j’ai cherché Olivier Maurel sur internet et j’ai trouvé le site OVEO. Une belle trouvaille !

Ce site a-t-il modifié ou renforcé votre point de vue sur la violence éducative à l'égard des enfants ?
Il a complètement renforcé mon point de vue sur la violence éducative à l’égard des enfants. C’est un combat qu’il faut mener sans relâche.
Je n’ai pas pris le temps de lire tous les articles, parce qu’à chaque fois, ça me remue profondément. D’un autre côté, il y a urgence à les lire ! MERCI POUR TOUT CE QUE VOUS FAITES. MERCI POUR LES ENFANTS.

Si vous acceptez de répondre, merci de préciser sexe, âge et milieu social.
Femme – 56 ans – classe moyenne.
Vanessa.