Vos enfants ne sont pas vos enfants, ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous et non pas de vous. Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Khalil Gibran, extrait du recueil Le Prophète.

La fessée

[...] J'ai écrit ce poème à la suite d'une insomnie résistante (ça ne m'arrive que très rarement) : dans ces moments-là, je peux décider de m'endormir et de ne plus y penser, ou d'aller prendre un crayon et une feuille (ou un ordinateur !) et de 'm'y mettre'. Je suis toujours prise par surprise, non pas des mots ou du contenu, mais de la façon dont ÇA se dit si je laisse ma main faire, en quelque sorte.

J'ai écrit ce poème pour moi, par nécessité, par impulsion, par poussée intérieure.
Et parce que je me demandais ce qui freinait ma relation avec mon conjoint.
Je me suis aperçue, entre autres, qu'il y avait certaines situations dans lesquelles je me retrouvais écrasée à l'intérieur, sans ressources, démunie, impuissante, et cela tout d'un coup, sans prévenir. J'ai essayé de sentir de quoi j'avais peur dans ces situations, et je n'ai pas réussi à trouver. Je me suis alors demandé à quoi ressemblerait cette peur si elle se manifestait non pas comme un danger émotionnel mais comme un danger physique.

Et une image m'est venue : le fait d'être poussée violemment en arrière, avec la personne en face qui me regardait d'un air froid puis détournait le regard.

Deux scènes me sont alors remontées en mémoire: la première était une scène que j'ai vécue avec un homme qui m'attirait, dans la chambre duquel j'étais ; mais je voulais partir de cette chambre et me suis levée du lit. Lui m'y a repoussée une première fois, il semblait que c'était un jeu. Je me suis quand même relevée, et il m'a repoussée. J'ai un peu ri, mais l'inquiétude commençait à monter. Je me suis relevée mais il m'a repoussée une troisième fois, beaucoup plus fort, j'ai atterri sur les coussins, et l'inquiétude a fait place à la colère et à la peur. La suite n'a pas d'intérêt ici, disons simplement qu'il ne s'agit pas d'un viol à proprement parler.

L'autre scène, c'est celle que je raconte dans mon poème. Celle avec mon père. Celle de la fessée.

Je n'aurais jamais cru que recevoir une fessée puisse mettre en péril ma relation amoureuse.

Pourtant le lien intérieur, une fois ressenti, est évident. Et douloureux.


LA FESSÉE

Voyage :
Un trou noir
Un couloir
Et puis
De la lumière
Je pousse la porte
Et ça y est, tout est là : autre temps, autre moi
Je suis dans mon lit, NOTRE grand lit- car je dors avec ma sœur-
Il entre
D’un coup
-j’avais entendu son pas nerveux, mais il m’a surprise quand même-
Il allume brusquement la lumière
M’attrape – je suis la plus proche de la porte-
Me retourne -j’étais sur le dos-
Baisse mon pantalon de pyjama – je me débats, je crie, ma sœur pleure, je tire mon pantalon de toutes mes forces vers le haut, -je sais ce qui m’attend
Mais bien sûr ça ne sert à rien
Je sais que tout est déjà joué
Tout est déjà déroulé
Je regarde le drap blanc, en-dessous,
Mon ventre se replie de l’intérieur
Je connais déjà la sensation, elle est déjà en moi avant que
Sa main lourde
Sur ma fesse
-un temps, puis une flamme
qui enfle-
Je me débats, je crie, je tente de me retourner
Mais je suis la seule à bouger dans cette lumière jaune qui m’éblouit, la main qui me tient, elle, ne bouge pas, le bras tient fort, très fort, trop fort pour moi -c’est tellement fort, un papa !-
Une brûlure fulgurante éclate dans ma fesse, nue, les jambes bloquées par un pyjama trop bas
Le corps écrasé, la joue contre le matelas -c’est plus pratique pour me tenir que sur son genou, je bouge tellement-
Roselyne me regarde de ses yeux de feutre bleu
Pendant qu’alternent le choc, la flamme qui enfle, le choc, la flamme qui enfle, le choc…
Je ne comprends pas, tout est terrible, rien n’a de sens -que se passe-t-il ?
Car ces mains, ce sont elles toute à l’heure,
Lorsque nous étions en bas, à la fin du repas, déjà en pyjama
Qui nous ont soulevées de terre, ma sœur et moi
Qui nous ont portées jusqu’aux bras solides
Contre la poitrine, à hauteur de sourire
Du sourire de mon papa qui nous emmenait en haut des escaliers à pas mesurés
Pour nous emmener au lit
Ses mains enroulées autour d’une de nos cuisses pour que l’on ne glisse pas
Nous sommes des petits oiseaux perchés sur ses branches
Notre papa est un arbre qui monte les escaliers le soir pour nous coucher
Ses mains sont nos amies
Alors…
-choc, flamme-
Que font-elles ?
La main lourde redescend, mon autre fesse a mal, TRÈS MAL
Une seconde avant, c’était juste des fesses
Et maintenant c’est un gros bloc derrière moi, un gros bout de moi qui a mal, mal, mal
Une masse informe et étrangement, atrocement douloureuse
Je veux que ça s’arrête -comment fait-on pour que ça s’arrête ?-
La brûlure gonfle -elle est autonome-, elle ravage mes cuisses, mes jambes, remonte dans mon dos
Qu’est-ce que tu fais, papa ?
Pourquoi elles me font ça, tes mains ?
Nous riions, ma sœur et moi, avant que tu ne montes
Nous riions fort
Trop fort pour l’heure tardive
Et parce que tu étais agacé, fatigué, dépassé…
Est-ce que ça vaut ?
Et combien tu m’en as donné, pour quelques rires étouffés ?
Et pendant que mes fesses pleurent
J’entends ma sœur qui crie
Elle aussi
-pas de jalouses, quelle chance-

Et puis plus rien
Au milieu de ma douleur, il y a le silence, la porte fermée,
Et le noir, la petite veilleuse clignote
Pas de mots
Juste des pas, la porte, la lumière, le pyjama, la joue, le matelas, l’éclatement derrière,
Et puis plus rien
Les pulsations dans les fesses, couchée sur le ventre -dans l’autre sens ça fait trop mal-, mes fesses mesurent trois mètres et pèsent 10 tonnes
Et moi
Je suis en colère pour elles
J’entends, quelque part derrière moi, ma sœur qui pleure
On ne se parle pas
On est toutes seules
Chacune repliée dans notre coin de lit
Avec nos fesses abîmées
Notre chagrin
Notre douleur
Notre révolte immobile
Alors
Alors pour ne pas que la douleur de mes fesses me remonte à la gorge
Je plie le dos, je serre les bras
Mon ventre se fait petit
Je respire à peine
Et j’y arrive bien, ça retient pas mal
Je garde le haut, je lui laisse le bas
Il a eu mes fesses, il n’aura pas mes larmes
-J’entends ma sœur qui pleure un peu : moi il ne m’entendra pas -
Et je reste avec
Mes bras, qui ont tout fait pour remonter le pyjama, alors eux je les garde
Et ma voix qui a dit ‘non !’ alors je veux bien la garder aussi -dans ma tête-
Et mes yeux, qui ont vu les mains se transformer, et qui n’oublieront pas
Mais de mes jambes, je n’en veux pas,
Elles sont restées dans la chambre au lieu de me porter loin, loin des mains qui montent et qui descendent
Alors je les laisse, tout en bas de moi, dans le lit, sous la couverture
Qu’elles se débrouillent
Et puis je les laisse aussi, mes fesses, qu’est-ce que ça fait de toute façon, ça sert qu’à s’asseoir, ça a pas besoin d’être aimé, des fesses
Et je laisse mon cœur aussi, tout seul -il l’a bien mérité !-
Ça l’apprendra, à lui aussi, à me faire croire
Que mon papa est un arbre
Et moi un oiseau
Alors que ce soir
Je suis un escargot écrasé avec de grosses fesses rouges abîmées

Et je m’endors comme ça
En silence, les yeux douloureux,
Le ventre à l’intérieur
La poitrine chuchotée
Les bras enroulés
La tête brûlante et les mains refermées
Je m’endors loin
Loin de mes fesses
Loin de l’arbre
Avec des pierres dans la bouche
Dans ma poitrine rétrécie ma colère et ma peur
Et dans ma gorge un chagrin
Grand comme un arbre.

Et cette nuit-là, dans le lit à côté de ma sœur s’est endormi
Mon corps à moitié.

Et c’est lui que j’ai récupéré
Et avec qui je vis depuis trente ans.

Marie-Anne, 9 octobre 2020.