Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

La violence éducative assoit les adultes sur les corps et les âmes des enfants

Je viens d'une famille maltraitante, et violente, sur plusieurs générations. Mon père a été frappé par le sien, par sa mère peut-être aussi, ma mère a été frappé par son beau-père et aussi abusée sexuellement par lui.
Mon père était violent, ma mère absente, et brisée, physiquement, et moralemment. Nous étions 5 enfants, un de mes frères s'est suicidé, quand il était jeune adulte, et je suis moi-même passée par des tentatives de suicide, mon autre frère est alcoolique, et a eu des crises de délires paranoïaque (dont ma mère avait été victime quelques années auparavant), j'ai également deux soeurs, qui s'en tirent mieux que les 3 aînés.

Tout simplement car elles ont passé moins de temps dans l'environnement familial toxique, suite à une agression au couteau de mon père sur ma mère, nous avons été en foyer. Il y a eu des allers-retours, comme le veut la sacro-sainte loi française sur la protection - non pas à l'enfance- mais aux liens du sang...

Et le jour où j'ai vu mon frère menacer d'un couteau ma mère, j'ai fugué pour demander un placement en urgence.
Heureusement, ça a fonctionné. Nous avons été en foyer pour de "bon". Mais, j'y ai vu aussi beaucoup de violence éducative, des remarques qui confinaient au harcèlement sexuel, de la part de certains éducateurs.
J'ai eu l'énorme blessure, de ne même pas pouvoir m'appuyer sur des adultes autour de moi, car je me rendais vite compte, qu'ils avaient tous en eux aussi un enfant blessé, qui demandait à être entendu, et à chaque nouvelle rencontre, vouloir, y croire, mais à chaque fois, je voyais les failles... J'avais encore besoin d'un modèle indestructible, sur lequel compter, mais j'étais trop grande, et je voyais les failles, partout...
Et tant de dysfonctionnement, que je pensais:" tous pourris, tous les adultes sont en ligue, et pas moyen de leur échapper..."
Je les pensais égoïstes d'ammener un enfant à venir au monde sans son consentement. Je savais bien comment cela fonctionnait, mais je m'insurgeais contre cet état de fait!

Je me souviens d'une éducatrice qui, me comparant probablement aux autres jeunes, me disait: "Tu sais M, si tu es une fille aussi chouette, c'est aussi, parce que tes parents, ont fait certaines choses bien pour toi."
Sur le moment, j'enrageais d'entendre dire ça, car je n'obéissais pas aux règles, parce que je les trouvais bonnes, je le faisais parce que j'étais térrorisée. Je n'étais pas polie, et agréable, parce que j'avais été bien élevée, mais parce que je recevais en échange ce qui ressemblait le plus à de l'amour. Je ne travaillais pas bien à l'école parce que j'avais compris pourquoi c'était important, mais parce que je recevais, l'attention et parfois l'affection de mes enseignants. Je faisais tout ce que je faisais pour recevoir, l'amour et l'admiration de ceux qui pouvaient me voir briller.

La chose que je ne faisais pour rien de cela, c'était la cause des enfants, notre cause, je me souviens, j'arrivais toujours à voir le beau dans chaque enfant que je croisais, et à le regarder avec bienveillance, même les "caïds" du foyer (les seuls avec qui j'aurais pu avoir plus de difficultés, sont ceux qui auraient ressemblé de trop près à mon père - je pense à un en particulier- ):
En primaire, j'avais réagi fortement au fait qu'un petit Mickael, se retrouvait sans arrêt puni, parce qu'il perturbait la classe, et déjà alors, je me disais, qu'il y avait mieux à faire que le punir, comme comprendre son comportement, je m'entendais très bien avec lui, et voyais des aspects de lui, qui échappaient étrangment aux adultes...

Au collège, j'ai défendu en conseil de discipline un élève qui s'était battu avec un prof de musique. L'élève avait agréssé l'enseignant, humilié, et poussé à bout par les remarques désobligeantes de l'enseignant entre autre sur l'hygiène du jeune homme (il bricolait sur sa mob, et avait les ongles noirs de cambouis...).
Au foyer, où j'intervenais, plus efficacement que les éducateurs, pour séparer les bagarres entre jeunes, leur expliquant que nous avions tous déjà assez subi la violence pour ne pas se l'infliger les uns les autres.

Je me rends compte que je voyais le monde qui m'était présenté comme divisé en deux grandes factions qui se faisaient la guerre, les enfants, et les adultes. Et c'est je pense le problème de la violence éducative, ordinaire, ou pas d'ailleurs... Elle assoit les adultes sur les corps frêles, et les âmes mutilées des enfants.
Alors que la société pour ne pas marcher sur la tête devrait faire exactement l'inverse: Les corps des adultes devraient soutenir et protéger ceux des enfants, et leurs âmes devraient leur permettre l'élévation du monde de demain...

Aujourd'hui, je n'ai pas de métier, pas d'activité, je n'ai pas de but dans la vie. J'erre sans arriver à définir ce que je veux réellement. Je ne sais pas dire non, alors je m'engage sur des choses que je ne tiens pas ensuite. Ce qui m'a beaucoup isolée . Je ne sais pas vraiment faire confiance.
Tout cela parce que je n'ai pas eu ce regard d'amour inconditionnel...

Je n'ai plus de raisons de briller, puisqu'il n'y a personne pour m'admirer. Et le peu de gens qui reste autour, et qui me voyait accomplir d'immenses choses avec toutes mes capacités sont surpris, et probablement déçus. Je crois qu'ils ne comprennent pas. Moi-même j'ai du mal à comprendre, malgré toutes mes lectures (Alice Miller entre autre). J'ai parfois l'impression d'être une flemmarde bonne à rien, qui profite du système et de sa bonne poire de compagnon...

Nous avons un fils lui et moi, qui va sur ses quatre ans.

Ce que je connaissais de la manière d'éduquer un enfant, c'était toute la psychologie classique, Freud et compagnie, frustrations, castration, oedipe, les fameuses limites... Je disais souvent à mon compagnon, que s'il fallait jouer la sorcière, la méchante, le rôle ne me gênait pas. D'une part parce que j'étais convaincue de son bien fondé, et d'autre part, peut-être parce que j'avais besoin de rejouer des scènes du passé, en ayant l'ascendant cette fois-ci...

Cependant, je savais que je ne voulais surtout pas qu'il revive ce que j'ai vécu, persuadée que le vouloir suffirait à l'en prémunir. Je ne voulais jamais le frapper, pas l'humilier, respecter son corps, et son intimité (ma famille était aussi une famille incestueuse). Pour les cris, et les punitions, pas question pour moi de lui hurler dessus, ni de le punir physiquement. Mais je ne pensais pas trop grave de hausser le ton, ou de mettre au coin, ou confisquer, ou menacer, ou isoler.
Puis il est venu au monde, et malgré tout le savoir livresque que j'ai emmagasiné, c'est très dur, de combattre cet impulsion de vouloir soumettre l'enfant parce que nous avons décidé que les choses se passeraient ainsi... De ne pas crier, et même lorsque je suis à bout, et qu'il me frappe, ne pas le frapper en retour. Je lui ai déjà infligé deux fessées (à 20 mois, et 3 ans et 9 mois) et quelques autres fois, j'ai eu des gestes violents.

Je fais en sorte de réparer le lien, à chaque fois, mais j'ai quand même la douloureuse impression de le briser petit à petit, et de le rendre violent, il tape très régulièrement quand il est en colère.

Quand T avait 18 mois, j'ai découvert la parentalité bienveillante, ou positive,et Isabelle Filliozat et Alice Miller, et Maria Montessori et Marshall Rosenberg, et Olivier Maurel, et Brigitte Oriol, et Winicott, et Nicole guedeney, et Catherine Gueguen, et tant d'autres. T a été hospitalisé, suite à une crise d'asthme, et j'ai vu à ce moment-là le bras de fer quotidien qu'était devenue notre vie exposée au regard jugeant et désaprobateur de l'équipe soignante (sauf une exception). Un soir, j'ai craqué, j'ai pleuré comme jamais, sur la relation que j'avais avec T. Son Papa a pris le relais cette nuit-là à son chevet.

J'ai cherché toute la nuit à trouver comment être parent autrement, et j'ai trouvé Isabelle Filliozat d'abord, puis de citations en bibliographies, je me suis construis un nouveau cadre de référence.

Mais quand la violence du passé prend le pouvoir dans le coeur, et l'âme de l'enfant d'hier, l'adulte d'aujourd'hui tremble, et cherche à soumettre l'enfant d'hier. Sauf que dans la confusion, il soumet son enfant intérieur de nouveau, en même temps que son enfant d'aujourd'hui. Le cadre de référence vole en éclat, l'espace d'une seconde, une seconde de trop...

Je cherche de l'aide pour lui, pour nous, mais je ne trouve du soutien que dans mes lectures, rien de plus concret, et peu d'aide à la parentalité, qui soit réellement dans cet esprit bienveillant, et gratuit... et accessible... Ce qui est gratuit repart dans les rails, des limites, de la frustration, de la punition même si nécessaire, ne serait-ce que le mettre au coin... Rien qui aide réellement...

J'explique à T beaucoup de ce que j'ai appris de ce cadre de référence, et tout récemment, il m'a parlé d'un élève dans sa classe qui était violent avec lui, entre autre, et m'a demandé pourquoi. Je lui ai expliqué, que dans la famille de cet élève il y a surement de la violence, de quelque nature qu'elle soit, et que ça doit le rendre triste et en colère, et que les adultes en rajoutent en le punissant, ce qui le rend encore plus en colère etc... Il m'a dit que ces adultes aussi quand ils étaient petits avaient dû subir de la violence, etc. Je lui ai dit que c'était exactement comme ça que la violence et les mauvais comportements se perpétuaient.
Plus tard dans la soirée, il m'a dit que lui, quand il aurait des enfants, il ne les frapperait pas, ni ne leur crierait dessus, qu'il leur ferait juste des câlins et des bisous.

J'ai été très touchée, par ce qu'il m'a dit. Et c'est une phrase à laquelle je me raccroche lorsque je culpabilise pour toutes mes fautes, vis-à-vis de lui.
J'ai déjà réduit de beaucoup le niveau de violence dans lequel il baigne, par rapport à celui dans lequel j'ai baigné, mais j'ai vraiment besoin de trouver une écoute, et du soutien pour mener à bien mon travail de titan: remettre le monde à l'endroit, et ne pas m'asseoir sur le corps frêle et l'âme mutilée de mon fils...

Plume.