La violence n'est pas innée chez l'homme. Elle s'acquiert par l'éducation et la pratique sociale.

Françoise Héritier, anthropologue, ethnologue, féministe, femme politique, scientifique (1933 – 2017)

L’assignation violente à la virilité

Témoignage reçu en réponse au questionnaire du site.

1) Avez-vous subi vous-même de la violence éducative au cours de votre enfance ? Sous quelle forme ?

Evidemment, comme quasi tout le monde.
J'ai reçu quelques claques et fessées. Beaucoup plus de menace de coup et de violence verbale. En fait toute "l'éducation" de mes parents étaient basée sur un système de violence : oppression autoritaire, soumission par la peur…

En plus de cette violence parentale, j'ai subi la violence de l'assignation au genre masculine. La violence "éducative" entre pairs. Comme il s'agit plus encore ici d'éducation (formation et formatage) que celle de mes parents, je l'ajoute à la violence parentale. Quand on naît "garçon" (mâle), on est formé et conditionné dans "la maison des hommes" (voir les travaux de Daniel Welzer-Lang sur la virilité, par ex sur http://www.traboules.org/pages/textes.html ). La violence est double. D'une part ce qui est appris c'est principalement la violence masculine (et l'injonction à revendiquer soi-même sa virilité). D'autres part, il y a la violence dans la formation même, donc une violence éducative proprement dite ; puisque l'assignation à la virilité se fait dans la brutalité, la négation de la sensibilité, souvent les coups (les "tapes fraternelles"…) voire les viols.
J'ai relativement échappé à cette violence. J'ai été bousculé•e, insité•e à m'endurcir, forcé•e physiquement à certaines choses, etc. Mais je n'ai pas trop été humilié•e (ou très difficilement pliable aux regards des autres ?). J'ai été exempté•e du service militaire (juste assez jeune) et ainsi éviter le viol, que j'aurais presque certainement subi.
Cette assignation à la virilité (en secret vis-à-vis des femmes) est le lot de tous les "garçons". C'est d'une grande violence dans un lieu privilégié (et forcé) de socialisation. C'est tout autant et malheureusement ordinaire (la norme même). C'est donc bien une violence éducative ordinaire, et pas des moindres. Ce qui ne réduit en rien celle des parents et autres adultes sur les enfants.
A noté que l'assignation à la féminité ne se fait pas dans la violence, plutôt dans la revendication de la "douceur". Mais indirectement c'est violent dans le rôle qui est assigné : soumission, vie pour les autres (surtout pour un homme)…

2) A partir de et jusqu'à quel âge ?
A partir de bien avant que je sois en mesure de m'en souvenir. Probablement dés que j'ai fait quelque chose qui déplaisait à mes parents.
Jusqu'à ce que mes parents cessent d'essayer de m'influencer (alors qu'ils n'avaient plus d'autorité sur moi depuis longtemps), vers 18 ans. En fait comme la violence et l'éducation sont confondues, la violence éducative a cessé avec "l'éducation".
Si on entend par violence éducative les seuls coups, menaces de coups et cris ; elle a cessé plus tôt. Mais la volonté d'imposer ses règles par la force est une violence particulièrement destructrice pour un humain en construction justement.
Pour la violence de la virilisation, il est bien difficile de dire jusqu'à quel âge. L'injonction à la virilité et sa revendication ne cesse jamais. En tant que violence éducative, elle s'arrête quand elle n'apprend plus mais cherche à maintenir ce qui est supposé acquis ou du moins compris.

3) Par qui ? (père, mère, grands-parents, autre personne de la famille ou de l'entourage, enseignant...)
Pour la violence parentale, principalement par ma mère, puisque mon père ne s'est quasiment pas occuper de moi. Il servait juste de temps en temps à donner des coup plus fort et humiliant (fessée) et surtout il servait de menace supérieure quand ma mère se sentait dépassée.
Pour la violence de la virilisation, c'est avant tout par des garçons de mon âge ou à peine plus.

4) Cette ou ces personnes avaient-elles elles-mêmes subi de la violence éducative dans leur enfance ? De quel type, pour autant que vous le sachiez ?
Oui pour mes parents. Je ne sais pas trop si la violence parentale qu'ils ont subie était différente de celle qu'ils ont dispensée. Par contre ils ont subi une plus forte violence dans le milieu scolaire, en particulier des châtiments corporels qui ne sont plus en vigueur actuellement.
Pour la violence de la virilisation, c'est le lot de tous les "garçons" qui la répercutent généralement sur les plus jeunes ou faibles au fils de leur virilisation (la violence envers les plus faibles est un constituant essentiel de la virilité).

5) Vous souvenez-vous de vos sentiments et de vos réactions d'alors (colère, tristesse, résignation, indifférence, sentiment d'injustice ou au contraire de l'avoir “bien mérité”...) ?
De ce que je me souviens (à partir d'un âge "de raison") : sentiments d'injustice et de colère envers mes parents.

6) Avez-vous subi cette(ces) épreuve(s) dans l'isolement ou avez-vous eu le soutien de quelqu'un ?
L'isolement n'est pas le mot puisqu'il y a d'autres personnes autour, qui parfois subissent les mêmes choses. Seulement c'est la solitude au milieu de la foule. Je n'ai donc eu aucun soutien.

7) Quelles étaient les conséquences de cette violence lorsque vous étiez enfant ?
Le peu de souvenirs que j'ai de (menace de) claque, infirme totalement la prétention "éducative" de tels gestes. Probablement à un âge assez avancé, je me disais que ce n'est pas si terrible (la douleur) et qu'il est hors de question de céder à cause de cette violence. Au contraire, peut importe la cause première, la seule chose qui reste est un conflit d'autorité. Je me rappelle même m'être dit que si j'avais plus d'allonge je rendrais les baffes. Bref les messages que ça m'a fait passer sont que quand on peut physiquement dominer, autant le faire (égoïsme amoral) et que je ne dois pas faire confiance ni respecter mes parents qui ne doivent pas m'aimer tant que ça. Le "c'est pour ton bien" ou "c'est parce qu'on t'aime" est dur à avaler, surtout quand c'est pour instaurer l'autorité despotique des parents, imposer ce que eux veulent et qui parfois a plus rapport avec leur confort ou autres intérêts personnels qu'avec l'avenir de l'enfant : "tais-toi quand les grands parlent", "sois sage", etc.
Mon coté réfléchi et introverti m'a aussi épargné certaines souffrances issues de la virilisation. Peu influençables par les critiques, moqueries et injonctions normatives des garçons, j'ai été plut^pot isolé•e mais sans en souffrir trop et en portant un regard critique dessus. Je ne cherchais pas à me faire passer comme identiques aux autres, sur les points qui ne me convenaient pas pour être accepté•e.

8) Quelles en sont les conséquences maintenant que vous êtes adulte ? En particulier vis-à-vis des enfants, et notamment si vous êtes quotidiennement au contact d'enfants (les vôtres, ou professionnellement) - merci de préciser le contexte ?
Assez peu du fait que j'ai remis en cause beaucoup de chose, y compris dans ma construction. J'ai par exemple déconstruit mon genre : je suis devenu•e moi, simplement humain et non femme ou homme (ni blanc ou noir…).
Je n'ai pas été traumatisé•e.
Pour autant il me reste des difficultés affectives probablement dues en grandes parties à cette violence éducative. La violence des parents n'aide pas à se sentir aimer ni apprend à faire confiance. Indirectement en tout cas, cette "éducation" m'a rendu effacé et solitaire ("sois sage" "fais pas de bruit"…). Même si je me suis soigné•e et je continue ; c'est une réparation que je dois faire moi à cause (en partie du moins) de ce que j'ai subi dans mon enfance.

Je n'ai pas d'enfant mais je ne pense pas que la violence subie aura des conséquences directes sur mon éducation et plus largement mon rapport à mes enfants (si et quand j'en aurais).
C'est que j'ai remis en cause le modèle éducatif conventionnel que j'ai tout repris à la base ; en faisant, en quelque sorte, "table rase du passé".
A noté que la violence apprise par les parents (mais aussi par le climat culturel et médiatique) peut encore me donner des envies de frapper quand je croise un enfant en crise avec un parent. Seulement ce n'est pas l'enfant que j'ai envie de frapper parce qu'il refuse d'arrêter de pleurer mais le parent qui menace de le (re)frapper pour le faire taire.

9) Si vos parents ont su éviter toute violence, pouvez-vous préciser comment ils s'y sont pris ?

10) Globalement, que pensez-vous de votre éducation ?
Depuis le début du questionnaire, je mets des guillemets à "éducation". En fait, je ne considère pas la violence "éducative" comme éducative.
Ma mère s'est occupée de moi, a subvenu à mes besoins matériels. Mon père, bien que présent physiquement, ne s'est presque pas investi en tant que parent. L'éducation, au sens le plus positif selon moi, c'est accompagner le développement des facultés physiques, mentales et sociales (pour rendre autonome). Et mes parents m'ont bien peu éduqué. Le milieu scolaire en a fait bien plus. Je n'ai aucun souvenir, d'avoir reçu de mes parents la moindre estime. Au contraire, j'ai été rabaissé·e continuellement. Je n'ai pas été soutenu·e, ni mes projets ou passions encouragées. Sauf ce qui convenait et correspondait à mes parents (et ils ne s'intéressent pas à grand chose). Mes parents ne m'ont pas donné non plus d'exemples positifs. Ils passent leurs discussions à cracher sur les autres ou à dire « je l'ai bien eu ». Tout est conflit et dénigrement dans le dos. Pas non plus d'exemple culturel pour me donner le goût de la lecture, pour les fictions ni pour la recherche d'information, de la musique, du théâtre, du cinéma, des promenades dans la nature, etc.

11) Viviez-vous, enfant, dans une société où la violence éducative est courante ?
Maintenant que je reconnais cette violence, je la vois presque partout. Oui je vivais une société où la violence éducative est courante… comme tout le monde puisque c'est le modèle en vigueur.
De plus, né mâle, j'ai l'expérience de la condition masculine et de l'assignation à la virilité qui est une autre grande violence de la société. C'est une violence directe subie par les garçons pour qu'ils deviennent des hommes "des vrais". C'est une violence sociétale encore pire en ce que ça conduit à la violence masculine qui s'exerce principalement envers les femmes (et non hommes ou pas assez virils confondus avec l'homosexualité masculine) par la domination masculine, la violence conjugale… mais aussi entre hommes dans le cadre de leur concurrence et envers les enfants parfois, etc.

Ces deux formes de violences "éducatives" sont selon moi les principales causes des violences des adultes, y compris les crimes et les guerres.

12) Si vous avez voyagé et pu observer des pratiques coutumières de violence à l'égard des enfants, pouvez-vous les décrire assez précisément : quel(s) type(s) de violence ? par qui ? à qui (sexe, âge, lien de parenté) ? en quelle circonstance ? pour quelles raisons ? en privé ? en public ?
Violences physiques, morales (dans l’école), dans la rue.

13) Qu'est-ce qu'évoque pour vous l'expression « violence éducative ordinaire » ? Quels types de violence en font partie ? Et quelle différence faites-vous, le cas échéant, entre maltraitance et « violence éducative ordinaire » ?
Comme je suis contre la punition "éducative", j'ai du mal à établir une limite à la violence éducative ordinaire (véo). J'ai tendance à voir comme violent tout ce qui est destructeur pour l'enfant et son développement. Y compris donc l'idée même de punition "éducative".
Les coups (violence physique), les cris (violences verbales) et rabaissements (violence psychologique) en font partie. Mais aussi les menaces, les humiliations, les isolements, les privations.
Comme la virilisation est souvent dîtes "éducation en garçon", je pense que c'est aussi une véo même si (contrairement à ce qu'on pense généralement) elle est moins due à l'influence des parents que de celle des pairs (et ne pas oublier, le rôle des médias; telle la télévision). Cette véo revêt les mêmes formes que celle des adultes. Les bousculades et tape sur l'épaule remplacent les gifles et fessées mais reste des coups. Etc.

La véo est pour moi une forme de maltraitance. Mais peu le voit comme ça. C'est qu'on veut croire entre une limite et même un fossé entre frapper et battre. Il y a aussi une confusion commune entre maltraitance et malveillance. Effectivement les actes de malveillances sont particulièrement ignobles et peuvent être distincts de la véo. Seulement, il n'en reste pas moins que la véo, sans être malveillante, est une maltraitance puisqu'elle apporte la souffrance à l'enfant qui la subie. La maltraitance, ce n'est pas uniquement les actes de cruauté, c'est aussi les souffrances infligées même non intentionnellement.

14) Avez-vous des objections aux idées développées par l'OVEO ? Lesquelles ?
Dans le principe, aucune.

15) Comment nous avez-vous connus : site ? livre d'Olivier Maurel ? salon ? conférence ? autres ?
Dans une discussion sur un forum anti-sexiste, une expression m'a interpellé•e : "éducation non violente" (je crois). Comme je me préoccupe du sujet et que j'y ai déjà réfléchi mais n'ai pas eu l'occasion d'en discuter, j'ai demandé des précisions. L'internaute m'a orienté•e vers "la maison de l'enfant" et "parents conscients". De là j'ai demandé à signer la pétition http://web.archive.org/web/20090506145948/http://www.pasdefessee.com:80/ ), d'où j'ai suivi le lien vers l'OVEO.

16) Ce site a-t-il modifié ou renforcé votre point de vue sur la violence éducative à l'égard des enfants ?
Je n'ai pas fini de fouiller les sites (en particulier : http://www.wmaker.net/maisonenfant/Autorite-discipline-Reflexion_r5.html ). J'avais déjà mon point de vue. J'ai juste réalisé en lisant dans des articles, que certaines idées que j'avais déjà en tête n'avaient pas étaient formulées par écrits sur mon site d'opinion (http://membres.lycos.fr/crisyaves/educ.html). Je les ai donc ajoutées.
Pour autant la découverte de l'OVEO et des autres sites est enrichissante pour moi. C'est d'abord un énorme soulagement d'enfin trouver des mouvements préoccupés par cette question fondamentale (dans tous les sens du mot d'ailleurs). Et puis j'espère l'occasion de faire passer le message. J'ai déjà la possibilité d'orienter mes contacts vers http://web.archive.org/web/20090506145948/http://www.pasdefessee.com:80/. Et peut-être sera-t-il possible de faire plus près de chez moi.

17) Si vous acceptez de répondre, merci de préciser sexe, âge et milieu social.
Mon sexe (et non genre) est mâle. Je le précise comme ça induit le conditionnement de genre que j'ai subi•e, à savoir l'assignation violente à la violence masculine. Je ne suis pas/plus un homme et n'apprécie pas qu'on me colle un "M."
J'ai 30 ans et viens d'une classe moyenne.

Cris