Il ne peut y avoir plus vive révélation de l'âme d'une société que la manière dont elle traite ses enfants.

Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté.

Les jeux de la mort à l’école

Par Olivier Rolland, membre de l’OVEO.

Selon Jacqueline Cornet, de l’association “Ni claques ni fessées”, « il existe un lien incontestable entre la violence éducative subie et la propension à avoir des accidents » (propos recueillis dans un article de 1996 du journal Libération sous le titre “Enfants battus, malchanceux à vie. Les récidivistes des accidents ont souvent reçu des coups, jeunes”). D’autre part, il nous paraît incontestable que la carence affective ressentie par l’enfant consécutive à la violence éducative ordinaire crée le besoin d’être aimé et de chercher une certaine reconnaissance ou une attention de la part de son entourage. L’enfant soumis ne saura dire « non » de peur d’être rejeté, alors que l’enfant agresseur exprimera la violence dont il est l’objet à la maison pour jouir d’un pouvoir sur les autres et avoir l’impression d’exister dans leur regard.

A partir de ce constat, il nous a paru intéressant d’évoquer les conduites à risque nommées à tort « jeux dangereux », dont on constate la recrudescence depuis une quinzaine d’années (Internet favorisant leur propagation). A tort, car l'association des deux mots sème la confusion en atténuant le caractère dangereux de ces « jeux ». Plusieurs chercheurs qui ont travaillé sur la définition de l'activité de jeu ont posé comme condition première que le jeu est une activité sans conséquence sur la vie réelle. Dans un article qui résume les travaux de Gilles Brougère sur le jeu, on peut lire :

    « Pour qu'une activité soit interprétée comme une activité de jeu, cinq critères peuvent être retenus : le caractère de “second degré” de l'activité dans son rapport aux mêmes activités de la vie ordinaire (Je sais que “ceci est un jeu”), la libre décision d'entrer dans le jeu (“jouer, c'est décider de jouer”), l'existence de règles implicites ou explicites partagées, la non-conséquence du jeu dans la vie “réelle”, l'incertitude quant à l'issue du jeu. »

Le jeu est une activité spontanée et saine chez l'enfant. Il lui permet de mieux comprendre le monde qui l'entoure (notamment à travers le jeu symbolique), il l'aide à exercer sa motricité, ses capacités cognitives, et permet d'entrer en relation avec les autres. On comprend mieux alors pourquoi un enfant peut tomber dans le piège de ces pratiques, car pour lui ce sont bien des jeux qui lui sont proposés sous les noms de : « jeu de la tomate », « rêve indien », jeu du « sourire de l'ange »... Il n'est donc pas étonnant que presque tous les enfants puissent être amenés une fois à y participer. Lorsque l'enfant continue à être impliqué dans (ou acteur de) ces pratiques, cela nous paraît une conséquence de la violence éducative ordinaire.

En fait, plusieurs attitudes peuvent être observées : soit l’enfant subit le jeu sans en être l’instigateur (contrainte), soit l'enfant participe à un jeu dont il sait que la règle implique des violences (intentionnelles), soit enfin l'enfant recherche de nouvelles sensations par asphyxie.

Dans un article intitulé “Prévention contre les jeux dangereux”, il est précisé qu’« il n’existe pas de profil-type pour les participants à ces jeux. Les victimes peuvent être aussi bien des enfants timides, soumis et influençables que des enfants qui attisent une jalousie de la part des autres parce qu’ils sont bons à l’école, qu’ils possèdent certaines qualités, etc. Les agresseurs sont principalement des garçons dominateurs et violents. Certains le deviennent sous l’influence des copains, se sentant puissants en groupe. »

Ces deux « profils » reflètent les conséquences de la violence éducative ordinaire et expliquent qu’un enfant puisse être pris au piège dans le cycle infernal de ces pratiques. L'enfant qui se sent humilié et rabaissé, qui est régulièrement frappé lui-même ou spectateur de violences, peut prendre le profil du soumis ou peut reproduire les gestes violents à sa manière, sans ressentir la moindre empathie. Dans les pratiques par asphyxie, la notion d'addiction intervient également. En effet, le fait d'arrêter la circulation sanguine et donc l'irrigation du cerveau provoque des hallucinations et une sensation d'euphorie. La pratique devient une façon d'évacuer une tension, une frustration. Le bien-être ainsi ressenti ne dure pas longtemps et provoque de nouvelles tensions qui accroissent le besoin de compensations. Le cercle vicieux des troubles compulsifs s'installe (dépendance, TOC, etc.). Or, le lien entre la violence éducative ordinaire (VEO) et les troubles compulsifs n'est plus à faire, puisque la VEO provoque des frustrations, des difficultés, tensions et troubles affectifs. De plus, elle provoque l'incapacité de faire face correctement à l'adversité. De ce fait, au lieu de surmonter les difficultés, l'enfant ou l’adolescent se sent submergé et tente des dérivatifs qui deviennent des rituels dont il ne peut plus se passer, qui eux-mêmes aggravent la situation et demandent encore plus de rituels, et ainsi de suite.

La violence à l’école est l’expression du mal-être des enfants, dont les « jeux » dangereux sont la partie visible. Les enfants qui se construisent dans un environnement où leurs besoins sont négligés, où leurs émotions sont refoulées par la violence éducative ordinaire chercheront un dérivatif pour satisfaire ces besoins ou exprimer ces émotions sous la seule forme qu’ils connaissent, à savoir la violence. Les enfants élevés dans le respect de leur personne, sans violence éducative (physique, psychologique), ne sont pas intéressés par ces pratiques, ils n’en ont pas besoin et ne peuvent y être entraînés que sous la contrainte. Ne serait-il pas temps de s’interroger sur l’origine de toute cette violence au lieu de se contenter de chercher des semblants de solutions aux symptômes ?