Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

Lettre ouverte à Sandrine Garcia

Nous publions ci-dessous le message adressé par Olivier Maurel, fondateur de l’OVEO, à Sandrine Garcia, auteur de Mères sous influence, livre récemment paru (janvier 2011) aux éditions La Découverte. Ce livre a fait l’objet d’un certain nombre d’articles dans la presse et d’émissions de radio qui montrent qu’il a largement été reçu par les médias dans le sens souligné dans cette lettre. Quelques jours plus tard, à France Inter, le sociologue et animateur d’émission Guillaume Erner questionnait un avocat en demandant s’il n’y avait pas une « conception rousseauiste de la Justice » où ce serait « la société » qui serait mauvaise (ce qui excuserait donc les criminels) – à quoi l’avocat répondait en parlant de « l’ADN [légaliste] des magistrats »… Où l’on voit donc que l’accusation de « rousseauisme » est ce qui permet dans tous les cas d’ignorer l’existence de la violence éducative ordinaire !


Lettre à Sandrine Garcia, auteur de Mères sous influence

Le 2 février 2011

Madame,

Je suis un de ces “entrepreneurs de morale” dont vous ne parlez pas avec beaucoup d’aménité dans votre livre Mères sous influence. Pire, je suis le fondateur de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire, que vous mentionnez deux ou trois fois. Et pire encore, j’ai été effectivement très marqué par la lecture des livres d’Alice Miller. Dernière circonstance aggravante : j’ai écrit trois livres sur la violence éducative !

J’ai lu votre livre, Mères sous influence, avec intérêt, bien qu’avec quelque irritation parfois, vous vous en doutez, surtout dans sa seconde partie qui concerne davantage mes centres d’intérêt et mes recherches.

J’essaierai de résumer les accusations que vous portez contre le courant issu des travaux d’Alice Miller et d’y répondre au fur et à mesure :

1. Nous pratiquons un “ethnocentrisme de classe” en diffusant des pratiques éducatives propres aux classes moyennes et en disqualifiant du même coup les classes populaires sur lesquelles nous tendons à établir une “police des familles”.

Il me semble que, sur ce point, votre livre, écrit d’un point de vue sociologique, manque passablement de perspective historique. Car existe-t-il un seul mouvement historique important allant dans le sens de la reconnaissance des droits de la personne qui n’ait pas eu sa source dans des milieux sociaux qui, d’une part, avaient accès au savoir, d’autre part, contrairement aux classes dominantes, n’avaient aucun intérêt particulier à conserver l’ordre établi ? Les idées des Lumières à l’origine de la Déclaration des droits de l’homme sont nées dans la bourgeoisie et chez certains aristocrates. Classes moyennes signifie classes relativement instruites, capables de diffuser les idées fondées sur les savoirs nouveaux de leur temps, et allant donc nécessairement à contre-courant de l’opinion publique marquée par la tradition et peu informée. Les premières suffragettes, dont l’action a abouti au droit de vote des femmes, étaient elles aussi issues de la classe moyenne, et même de sa partie la plus instruite. Croyez-vous que les pays africains où se pratique l’excision parviendront à se débarrasser de cet usage sans l’action de personnes issues des classes les plus instruites et les plus conscientes de ces pays ? Ou bien pensez-vous que les Africaines qui luttent contre l’excision cherchent aussi à « disqualifier les pratiques des classes populaires » ?

Si le mouvement en faveur des droits de la personne ne vient pas des classes populaires, ce n’est pas dû à une infériorité de ces classes, mais au fait que les traditions ont un immense pouvoir sur notre esprit, ce qui explique la durée plurimillénaire de l’esclavage, de la violence exercée sur les femmes, des sacrifices humains, de l’excision, et de multiples usages qui ne tiennent que par tradition. Pour se dégager d’une tradition très ancienne transmise de génération en génération, comme celle des punitions corporelles, il faut avoir eu accès à un minimum de connaissances, ce qui, malheureusement, est rarement le cas dans les classes populaires, et avoir été capable de remettre en question le mode d’éducation que l’on a subi de ses parents, ce qui est encore plus difficile.

Bref, il me semble un peu léger de stigmatiser des idées sous le prétexte qu’elles sont nées dans les classes moyennes. D’autre part, si nous souhaitons effectivement une interdiction des punitions corporelles et humiliantes, ce n’est pas pour établir une “police des familles”. Nous souhaitons que cette interdiction ne soit inscrite que dans le Code civil et non dans le Code pénal, où existent d’ailleurs déjà, sans que nous y soyons pour rien, des sanctions extrêmement sévères pour les coups et blessures, avec circonstances aggravantes lorsque les coups sont infligés par les parents.

2. Les pratiques éducatives que nous diffusons visent à moraliser les mères et à les réduire à leur fonction maternelle.

Il est vrai que c’est encore aujourd’hui sur les femmes que pèse le poids de l’éducation des enfants. Mais les choses évoluent et nous souhaitons qu’elles évoluent. De plus en plus de pères acceptent de partager les tâches d’éducation et nous souhaitons que le plus possible de mesures concrètes soient prises, dans l’organisation du travail notamment, pour que cette évolution s’accélère. Il faut ajouter que, le nombre d’enfants par couple diminuant, les tâches d’éducation occupent dans la durée de la vie une place de plus en plus limitée, et pourraient donc être plus facilement partagées à égalité entre les sexes.

3. En énonçant de nouvelles normes d’éducation, nous fabriquons de la déviance, puisque plus il y a de normes, plus il y a de déviances par rapport à ces normes.

Certes, quand aucune fâcheuse norme n’interdisait aux maris de battre leur femme, ils n’étaient pas déviants quand ils se le permettaient ! Heureuse époque ! La regrettez-vous ?

4. Nous dramatisons les pratiques éducatives populaires comme les tapes, gifles et fessées et les faisons entrer indûment dans la catégorie de la maltraitance.

Est-ce dramatiser la gifle que de la considérer comme une forme de violence conjugale ? Or, un enfant est encore plus vulnérable et fragile qu’une femme adulte. Pourquoi cette discrimination ? Parce que l’enfant ne comprend pas d’autre argument que les coups ? Alors, préconisons aussi la tape et la gifle pour les personnes atteintes d’un handicap mental ou pour les personnes âgées atteintes d’Alzheimer qui refusent de faire ce qu’on leur demande. Car l’origine de la difficulté est la même : problème d’âge (très jeunes dans un cas, très vieux dans l’autre) et d’état du cerveau (immaturité dans un cas et dégradation dans l’autre).

5. Nous rejetons la résilience qui, elle, relativise le statut de victime et propose une perspective dynamique.

Ce n’est pas la résilience que nous remettons en question, mais l’importance que lui attribuent ceux qui la présentent comme la panacée. En effet, pour la juger, il faut distinguer les cas de maltraitance reconnue dans une société donnée et les cas de violence éducative tolérée. Dans le premier cas, les enfants maltraités ont des chances de trouver autour d’eux des personnes (voisins, autres membres de la famille, voire assistantes sociales, juges, policiers) qui leur feront comprendre que ce qu’ils ont subi n’est pas normal. Ayant effectué cette prise de conscience, ils courent moins de risques de reproduire ce qu’ils ont subi. Mais un enfant qui est “seulement” victime de violence éducative tolérée dans la société où il vit (qu’il s’agisse de la gifle, de la fessée ou de la bastonnade) ne trouvera sans doute autour de lui que des personnes qui lui diront qu’on a bien eu raison de le frapper puisqu’il a eu tel ou tel comportement répréhensible. Et donc, il reproduira sans états d’âme ce qu’il a subi, sans se poser d’autres questions. C’est la raison pour laquelle l’usage des punitions corporelles dure depuis environ cinq millénaires, malgré les convictions bien établies des adeptes de la résilience qui prétendent que seuls 20 % des individus reproduisent ce qu’ils ont subi. Si c’était exact, il y a beau temps que plus personne ne frapperait les enfants. Mais les adeptes de la résilience acceptent très mal de reconnaître une exception si monumentale aux bienfaits de la résilience.

Quant à la “perspective dynamique” dont vous marquez avec raison la nécessité, nous en sommes aussi convaincus, mais ne voulons pas l’établir sur une croyance illusoire. La répétition de ce qu’on a subi n’est pas automatique, mais c’est presque la règle quand il s’agit de la violence éducative tolérée dans la société où l’on vit.

6. Nous faisons de la morale en croyant faire de la science.

Les connaissances concernant le développement du cerveau ont extraordinairement progressé durant les dernières décennies. Les découvertes concernant l’importance de l’attachement, concernant les neurones miroirs et l’imitation, les enquêtes multiples effectuées sur les effets des punitions corporelles sur la santé physique et mentale, ne laissent plus de doutes sur les effets nocifs des punitions corporelles et humiliantes. Bien sûr, chacun est libre de refuser de s’informer sur ces apports de la science. Mais c’est un peu dommage quand on est soi-même une scientifique.

7. Nous devrions remplacer une stratégie de dénonciation par une compréhension des conditions sociales, économiques et culturelles favorisant les comportements familiaux que nous jugeons déviants.

Contrairement à ce que vous semblez supposer, l’usage des punitions corporelles n’est pas du tout le propre des classes populaires. Depuis des millénaires, les punitions corporelles sont le moyen d’éducation le plus employé à tous les niveaux de la société. De multiples proverbes les ont préconisées sur tous les continents et tous les enfants les subissaient quel que soit leur milieu d’origine, de la part de leurs parents et de leurs maîtres. Ce ne sont pas les “conditions sociales, économiques et culturelles” qui favorisent cet usage, c’est le fait d’y avoir été soumis ou non dans son enfance, qu’on soit fils de roi (voir l’éducation du petit Louis XIII par Henri IV) ou fils d’ouvrier ou de paysan.

Ceci dit, il est exact que depuis un siècle et demi environ, l’intensité des punitions corporelles a sensiblement baissé dans un bon nombre de pays industrialisés dont la France (sans toutefois que le pourcentage de parents qui les utilisent ait beaucoup diminué) et, bien sûr, le mouvement a commencé d’abord dans les classes moyennes qui lisaient les livres de puériculture, et s’est étendu progressivement aux classes populaires. Mais à la fin du siècle dernier, sont arrivées en France des familles originaires de régions du monde où le niveau de la violence éducative était resté le même que celui où on en était en France aux XVIIIe et XIXe siècles, c’est-à-dire au niveau de la bastonnade et de la flagellation. Le travail de sensibilisation est donc à poursuivre et à intensifier, non pas pour répandre “l’idéologie des classes moyennes”, mais parce que les besoins fondamentaux des enfants de ces familles sont les mêmes que ceux des enfants des classes moyennes et que les effets des punitions corporelles sur leurs comportements innés sont les mêmes que sur les enfants des familles françaises.

8. Alice Miller et nous serions “rousseauistes”.

Si vous aviez vraiment lu Alice Miller au lieu de vous contenter de parcourir son site, vous sauriez qu’elle a dénoncé dans plusieurs de ses livres les manipulations recommandées par Rousseau dans Emile. Vous pourrez lire d’ailleurs bientôt sur notre site une analyse très détaillée de l’attitude de Rousseau par rapport à la violence éducative.

Dernier point : Je ne comprends pas très bien comment sont compatibles avec vos critiques deux de vos remarques, l’une sur la démonstration par Philippe Ariès du mouvement historique de fond dans le sens de la valeur accordée à l’enfant (p. 375), et l’autre sur l’amélioration des conditions d’accueil des enfants dans les institutions, amélioration due à l’action des psychanalystes (pp. 214 et 274).

Le mouvement que nous représentons n’est rien d’autre que le prolongement des deux tendances ci-dessus. Trouvez-vous vraiment suffisantes dans le monde actuel la valeur accordée à l’enfant et les conditions d’accueil dans les institutions et dans les familles ? Si oui, je vous recommande la lecture du livre d’Anne Tursz, Les Oubliés, qui montre, à partir d’une enquête extrêmement rigoureuse ; combien les mesures de protection des enfants sont encore scandaleusement insuffisantes.

Il m’est arrivé dans cette lettre de vous répondre de façon un peu ironique. Mais reconnaissez que vous ne nous ménagez pas non plus. Croyez cependant que je souhaite sincèrement un dialogue entre nous, ne serait-ce que pour savoir si j’ai mal interprété votre pensée ou si certains de ses aspects m’ont échappé. Peut-être retireriez vous vous-même de ce dialogue un approfondissement de vos propres convictions.

Bien cordialement malgré nos différends.

Olivier Maurel


Ci-dessous la réponse d’Olivier Maurel à la réponse de Sandrine Garcia – nous publierons bien sûr toute réponse autorisée par elle :

Le 3 février 2011

Chère Madame,

Merci pour votre réponse et de ne pas avoir mal pris mes critiques.

Quand vous parlez de simples "divergences éducatives", il me semble que vous minimisez fortement les pratiques éducatives les plus courantes. Sur un enfant, ces pratiques ont des effets que nous avons du mal à imaginer. Quoi de plus innocent qu'une tape sur la main d'un nourrisson qui vient de mordre le sein de sa mère ? Oui, sauf que le nourrisson en question n'a plus voulu téter pendant trois jours et qu'il a fallu louer un tire-lait pour soulager sa mère. Ce qui pour nous n'était qu'une innocente tape parfaitement justifiée et sans aucune violence apparente, a été pour lui un séisme. Quoi de plus bénin qu'une fessée ? Oui, sauf que Jean-Jacques Rousseau en est devenu masochiste à vie et que plusieurs des lecteurs de mon livre La Fessée, hommes et femmes, m'ont écrit qu'il leur était arrivé exactement la même chose, avec impossibilité de parvenir à un orgasme sans ce moyen. Pourquoi ? Simplement par la proximité des terminaisons nerveuses des fesses et des organes sexuels.

Mais un des effets les plus étonnants est celui-ci. Près de cent chercheurs de haut niveau, psychanalystes, psychologues, psychiatres, historiens, sociologues, anthropologues, professeurs d'université dans diverses disciplines, travaillent à peu près au même moment sur la violence humaine chacun de leur côté. Ils passent plusieurs mois, sans doute plusieurs années à écrire sur ce thème des articles ou des livres dont plusieurs se veulent exhaustifs. Résultat : près de 90 % d'entre eux ne disent pas un mot, vraiment pas un mot, de la violence éducative exercée sur les enfants, alors qu'elle dure depuis 5 000 ans, qu'elle a été et est encore dans beaucoup de pays extrêmement intense (bastonnade, flagellations), qu'elle est infligée aux enfants pendant toutes les années où leur cerveau se forme et que les enfants la subissent de la part des personnes qui forment leur horizon principal : leurs parents et leurs maîtres d'école. Sur les dix pour cent qui restent, quelques-uns citent, comme par mégarde, des cas de maltraitance caractérisée, mais n'en tirent aucune conclusion ; trois ou quatre autres examinent rapidement et très superficiellement l'hypothèse selon laquelle cette forme de violence pourrait avoir une influence sur la violence des adolescents et des adultes, mais l'écartent en quelques lignes. Un seul des chercheurs, il est vrai influencé comme moi par Alice Miller, attribue à la violence éducative un rôle majeur dans l'origine de la violence générale. Ceci n'est pas un cas d'école. C'est le sujet de mon prochain livre, fondé sur l'étude de tous les ouvrages sur la violence, individuels ou collectifs, publiés en français en 2008 ou autour de cette année. Je ne vois qu'une explication à cela. C'est que la violence éducative, subie dans le plus jeune âge où les enfants n'ont aucun moyen pour la contester, subie de la part des parents, c'est-à-dire des personnes auxquelles ils sont le plus attachés, devient pour eux un sujet inabordable, sauf par autodérision ou pour justifier les coups qu'on a subi parce qu'on était "insupportable". Mais impossible d'imaginer que la violence infligée pour notre bien par nos parents qui nous aimaient, puisse être aussi la cause de la violence en général, même si cette violence consistait en coups de bâton (de multiples témoignages d'Africains l'attestent). D'où cet oubli stupéfiant des chercheurs, alors que toutes les informations sur la violence éducative sont à portée d'un clic de souris sur Internet. Autrement dit, cette violence éducative si anodine est capable d'aveugler les intellectuels qui, en principe sont là pour éclairer l'opinion publique.

Quant au danger de la police des familles, il existe, Mais pourquoi serait-il plus grave dans le cas de la protection des enfants que dans la protection des femmes contre la violence conjugale, domaine où elle existe déjà ? D'autant plus que si un travail de prévention et d'information sérieux est fait, par exemple dans les maternités, et à l'occasion des examens de santé des nourrissons, les parents peuvent acquérir progressivement des pratiques d'éducation qui rendent inutile cette police dans la plupart des cas.

Bien cordialement.

Olivier Maurel