C’est seulement quand se produit un changement dans l’enfance que les sociétés commencent à progresser dans des directions nouvelles imprévisibles et plus appropriées.

Lloyd de Mause, président de l'association internationale de Psychohistoire.

Lettre ouverte à Stéphane Hessel

Mise au point, juin 2011. David Dutarte, président de l'OVEO, a écrit il y a quelques mois (janvier 2011, voir ci-dessous) une lettre ouverte pour déplorer que Stéphane Hessel n'ait pas cité la violence éducative dans la liste des faits contre lesquels il lui semblait légitime de s'indigner. A-t-il été entendu ? Toujours est-il qu'Elda Moreno, du Conseil de l'Europe, nous a signalé qu'à la demande de Maud de Boer Buquicchio, Stéphane Hessel a récemment signé la pétition du Conseil de l'Europe contre les punitions corporelles. Nous nous en réjouissons... tout en continuant de regretter que la violence éducative ordinaire n'ait pas figuré explicitement dans cette brochure aujourd'hui traduite et diffusée dans le monde entier... Du moins pouvons-nous écrire aujourd'hui : "Indignez-vous", avec Stéphane Hessel, contre les punitions corporelles !


Stéphane Hessel, diplomate, militant politique et écrivain français, a publié récemment aux éditions Indigènes un court texte intitulé Indignez-vous ! dans lequel il appelle à une "insurrection pacifique". Voici une lettre que lui a adressée le président de l'OVEO.

Précisons qu'il ne s'agit évidemment pas de contester le bien-fondé de ce texte, avec lequel nous ne pouvons qu'être d'accord pour l'essentiel, encore moins de mettre en cause personnellement Stéphane Hessel, pour qui nous avons le plus
grand respect et qui, peut-être, serait d'accord avec nous pour dénoncer la violence éducative... si celle-ci n'était pas un "trou noir" dans les études sur la violence. Lorsque des personnalités comme Stéphane Hessel ne mentionnent pas la violence éducative comme cause de la violence et comme faisant partie des mécanismes de sa reproduction, cela peut aussi être, comme dans le cas des "Justes", parce qu'elles font partie des rares êtres humains qui n'ont pas subi la violence éducative ordinaire, ou du moins pas sous des formes qui les auraient privées de leur capacité à... s'indigner.

Dans le courrier des lecteurs de Télérama (29/12/10), un lecteur s'indigne (sous le titre "Vitamine") : "Je viens de lire le vitaminant Indignez-vous ! de Stéphane Hessel [...]... Et je m'indigne ! Comment se fait-il que ce texte ne soit pas distribué dès aujourd'hui à tous les élèves lycées et collèges ainsi qu'à leurs professeurs dignes de s'indigner ? Il y a urgence !" Ce lecteur demanderait-il aussi facilement que l'on fasse lire aux élèves des livres qui les conduiraient à s'indigner... de ce qu'ils subissent eux-mêmes pour la plupart ?

Nous espérons donc que Stéphane Hessel répondra à cette lettre, et nous publierons bien volontiers sa réponse.


Seuls marchent contre le vent ceux qui s’indignent de l’injustice dont ils ont été victimes enfants

Par David Dutarte, président de l'OVEO

Monsieur l’Ambassadeur,

Votre Indignez-vous ! publié récemment aux éditions Indigènes suscite un tel engouement qu’il s’est vendu à près d’un million d’exemplaires en quelques mois. Comme beaucoup d’autres, je me suis procuré ce petit livre et j’ai été tout de suite touché par le joli nom de la collection, « Ceux qui marchent contre le vent » emprunté à un peuple indien des plaines d’Amérique du Nord.

J’ai donc moi aussi lu ce texte. J’ai lu, relu et lu à nouveau ces quelques pages. Et je me suis indigné ! Certes, vos propos sont très intéressants et je partage votre indignation sur de nombreux points. Cependant, il me semble qu’il y manque l’essentiel, d’où mon indignation et cette lettre.

L’essentiel se trouve pour moi dans un autre livre : Ta vie sauvée enfin, d’Alice Miller. Elle y consacre en effet tout un chapitre à l’indignation comme véhicule de la thérapie (pp. 107-119). Et c’est la lecture de ce chapitre, et lui seul, qui m’a redonné l’espoir, qui m’a donné la force et l’envie d’écrire ces quelques lignes. Et de m’indigner !

Dans ce chapitre, elle raisonne sur la difficulté qu’ont la plupart des êtres humains à s’indigner de la violence envers les enfants.

    « […] s’il s’agit de maltraitance envers des enfants, comme des coups et des gifles, on constate, dans l’ensemble, une frappante indifférence. Car la plupart des gens ignorent que la violence s’apprend au tout début de la vie humaine. Pourtant, ce n’est pas un secret. […] Depuis une trentaine d’années déjà, on a commencé à lever le silence sur les mauvais traitements des enfants. Toutefois, aujourd’hui comme hier, on ne s’horrifie ni ne s’indigne guère de l’exploitation sans vergogne de l’impuissance des enfants, sur lesquels les adultes, parents, éducateurs, etc. déchargent les sentiments de haine accumulés au fond d’eux-mêmes. On bat un enfant ? Et alors, n’est-ce pas normal ? "Non, ce n’est ni normal ni sans danger, ni défendable du point de vue éthique", disent et écrivent quelques personnes depuis quelque trois décennies. Mais elles constituent toujours une petite minorité. […] Bien que nous sachions aujourd’hui qu’en flanquant des coups nous élevons ceux qui en flanqueront demain, nul cri d’indignation ne s’élève dans l’opinion publique. Au lieu de quoi nous cultivons sans états d’âme précisément ce que nous affirmons vouloir éliminer : la torture, les guerres, les génocides. Nous produisons activement la violence et les maladies de demain.

    Car derrière les actes de violence se trouve toujours […] une histoire d’enfant humilié. […]

    Je suis frappée de voir combien il est difficile de transmettre ce savoir, et que battre des petits enfants ne suscite pas la réaction normale d’indignation. Cela nous montre que la plupart d’entre nous étions des enfants maltraités. Nous avons été forcés de croire qu’on nous humiliait "pour notre bien". Lorsque notre cerveau a emmagasiné très tôt ces informations fallacieuses, elles vont conserver leur emprise toute notre vie, c’est-à-dire créer de durables blocages de la pensée. Ils peuvent être abolis, éventuellement par une thérapie. Mais la plupart des gens ne sont pas prêts à y renoncer. Ils répètent, comme en chœur : "Mes parents ont fait de leur mieux pour bien m’élever, j’étais un enfant difficile et avais besoin d’une discipline sévère." Comment ces gens pourraient-ils s’indigner de la maltraitance des enfants ? Ils sont, depuis leurs premières années, déconnectés de leurs véritables sentiments, de la douleur causée par l’humiliation et les tourments. Pour éprouver leur indignation, ils devraient faire ressurgir ces vieilles souffrances. Mais qui en a envie ? Aussi restent-elles, très souvent, enfermées dans la plus profonde cave de leur âme. Et malheur si quelqu’un vient ébranler cette porte : plutôt sombrer dans des dépressions, se bourrer de médicaments, se droguer, plutôt mourir que se remémorer les tortures d’autrefois. On baptise donc celles-ci du beau nom d’"éducation", et on ne sentira pas les blessures. Ces gens-là restent incapables d’indignation tant qu’ils nient avoir eux-mêmes, dans leur enfance, été des victimes. Rares sont ceux qui font face aux réalités de leur vie, et souvent ils vont se retrouver bien isolés. Car ils vivent dans une société où l’on peut, très sincèrement, s’indigner de maintes injustices, par exemple le travail des enfants en Asie, mais surtout pas de l’injustice dont on a été victime soi-même. » (Pp. 107-109.)

Alice Miller continue son raisonnement encore sur quelques pages, mais les lignes ci-dessus me semblent suffisantes pour expliquer mon indignation à la lecture de votre texte.

Vous écrivez :

    « Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. » (P. 12.)

Comment souhaiter à tous d’avoir un motif d’indignation quand la plus grande partie de l’humanité a subi durant les premières années de sa vie un dressage violent, et ce depuis des millénaires ?

    « Ma longue vie m’a donné une succession de raisons de m’indigner. Ces raisons sont nées moins d’un sentiment que d’une volonté d’engagement. » (P. 13.)

Comment dit-elle ? Ah oui : « Déconnectés de leurs véritables sentiments, de la douleur causée par l’humiliation et les tourments. » Je ne connais de votre enfance que ce qui en est dit dans les dernières pages de votre livre. Je serais curieux d’en connaître plus de détails.

    « Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher. Je dis aux jeunes : cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l’indifférence, dire “Je n’y peux rien, je me débrouille”. En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence. » (P. 14.)

N’est-ce pas aller un peu loin que de faire porter aux jeunes la responsabilité de l’incapacité à s’indigner, alors que la colère, la tristesse ou l’injustice qu’ils ressentaient dans leur tendre enfance face aux fessées et autres punitions humiliantes données par leurs parents ou éducateurs n’ont jamais été prises au sérieux ?

Vous abordez bien entendu le thème des Droits de l’homme et citez notamment l’article 22 : « Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la Sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national […]. »

Auquel j’ai envie de répondre par une citation de Maria Rita Parsi (psychologue italienne) :

    « Il est urgent de promouvoir la culture du respect de l’enfant comme “ultime révolution possible” et comme élément fondamental de transformation sociale, culturelle, politique et humaine de la collectivité. »

Vous continuez en parlant de la non-violence comme du « chemin que nous devons apprendre à suivre ».

    « Il faut comprendre que la violence tourne le dos à l’espoir. Il faut lui préférer l’espérance, l’espérance de la non-violence. C’est le chemin que nous devons apprendre à suivre. » (P. 20.)

Je répondrais à cela en citant un autre passage du livre d’Alice Miller :

    « Les nombreux ouvrages d’initiation à une communication sans violence, y compris les précieux et judicieux conseils de Thomas Gordon et Marshall B. Rosenberg, sont certainement profitables pour des personnes qui, enfants, avaient le droit de montrer leurs sentiments, sans courir pour cela aucun danger, et vivaient auprès d’adultes pouvant leur servir de modèle du Savoir-être-soi-même. Mais des enfants grièvement blessés dans leur identité ne sauront pas, plus tard, ce qu’ils ressentent et ce dont ils ont véritablement besoin. Il leur faudra passer par une thérapie pour l’apprendre et le vivre, et ensuite s’assurer, en multipliant les nouvelles expériences, qu’ils ne se trompent pas. Car lorsqu’on grandit auprès d’adultes émotionnellement immatures, voire perturbés, on se dit constamment que ses sentiments et besoins personnels sont aberrants. Sinon, pensent ces enfants, les parents ne refuseraient pas la communication avec eux. » (P. 104.)

Voilà, Monsieur l’Ambassadeur, le fruit des mes réflexions à la lecture de votre texte.

Une dernière chose encore. Je souhaiterais terminer comme j’ai commencé, c’est-à-dire avec les Indiens. Car pour moi, il est clair que seuls marchent contre le vent ceux qui s’indignent de l’injustice dont ils ont été victimes enfants.

Très respectueusement,

David Dutarte
Président de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO)
www.oveo.org