Il ne peut y avoir plus vive révélation de l'âme d'une société que la manière dont elle traite ses enfants.

Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté.

Nahel et les « jeunes de banlieue » : violences policières et domination adulte

« Nous ne vivons pas une crise de l’autorité parentale mais une crise de notre capacité à protéger les jeunes personnes et à leur donner du pouvoir dans l’espace démocratique »

La convergence des violences racistes et de la domination adulte

Zyed et Bouna avaient 17 et 15 ans, Adama Traoré avait 24 ans, Nahel avait 17 ans. 

Nous savons depuis des années le caractère raciste et classiste des violences policières. La dimension de l’âgisme et de la domination adulte est systématiquement non-conscientisée et demeure un impensé. Or la domination adulte et les discriminations âgistes (fondées sur l’âge) contribuent à banaliser et à légitimer certaines formes de violence et d’oppression.

Dans les médias, dans la recherche en sciences sociales ou dans les milieux militants, l’âge des victimes de violences policières et leur statut de « jeune personne » est mentionné mais il est rarement approfondi. 

Les jeunes victimes de violences policières subissent le système adultiste qui légitime comme naturelle la domination des adultes sur les jeunes au nom de leur immaturité.  Cette assignation à la catégorie sociale des « jeunes de banlieue » les expose à une multitude de violences. 

Ces violences peuvent prendre la forme d’humiliations. On se souvient de « la classe qui se tient sage » : 151 collégiens et lycéens à genoux, surveillés par des policiers, matraque en main. Ces violences peuvent être extrêmes et aller jusqu’au meurtre. Selon la base de données BASTA, parmi les 861 personnes mortes lors d’interventions policières entre 1972 et 2023, 86 étaient des enfants ou des adolescents de moins de 18 ans. En juin 2023, c’était encore Alhoussein Camara, jeune Guinéen de 19 ans, qui mourait lors d’un contrôle de police, un décès qui n’a eu presque aucun écho médiatique.

Plus largement, des millions d’enfants et de jeunes personnes sont exposés chaque jour à la violence éducative ordinaire sous toutes ses formes. C’est précisément parce qu’ils sont considérés comme des enfants que le recours aux châtiments corporels et aux violences psychologiques est admis et encouragé. Malgré le vote de la loi de 2019, trois ans plus tard, près d’un parent sur deux utilise chaque semaine une violence éducative ordinaire (IFOP, 2022).

La domination adulte est intersectionnelle et transversale à de multiples coordonnées sociales :  l’assignation raciale, le genre, l’orientation sexuelle, le handicap sont autant de facteurs qui exposent les jeunes à des violences en raison de leur âge.

L’intersection race/classe/âge au cœur de l’identité du « jeune de banlieue »

En tant que jeunes personnes racisées et précaires, ces jeunes subissent la domination de classe et de race en plus de la domination adulte. Cette articulation des rapports de domination les vulnérabilise et les expose à un faisceau de violences physiques, institutionnelles et symboliques (dans les tribunaux, à l’école, dans la rue, dans la famille, dans le monde du travail, etc.).

Cette intersection entre race, classe et âge constitue cette identité précaire de « jeunes de banlieue ». Cette triple assignation explique la façon dont ils sont traités politiquement : 

  • Comme personnes racisées, ils sont toujours l’Autre, l’étranger que l’on accuse de mauvaise volonté dans son assimilation (bien qu’ils soient souvent de nationalité française depuis des générations). 
  • Comme membre des classes populaires, ils incarnent le danger de l’intérieur, le risque de délinquance à réprimer pour imposer l’ordre.
  • Comme jeunes, ils sont perçus comme des êtres immatures à éduquer ou à rééduquer avec discipline et soumission à l’autorité des parents et de l'État. 

Infantilisation et dépolitisation de la crise des banlieues

Cette infantilisation des jeunes de banlieue se traduit par les appels de l’exécutif à l’autorité parentale pour redresser la situation. Eric Dupond-Moretti affirme qu’il faut « redire aux parents qu’ils tiennent leurs gosses », Gérald Darmanin insiste sur « la responsabilité des parents ».

Le message de la classe adulte aux jeunes, en somme, c’est « deux claques et au lit », pour reprendre la formule adultiste du préfet de l’Hérault Yves Moutouh.

Sur les plateaux défilent des adultes blancs privilégiés, mais la parole n’est jamais donnée aux jeunes concernés, qui sont constamment infantilisés. Il leur est reproché de semer le chaos et d’allumer des émeutes contre la démocratie, mais nulle part ils ne sont pleinement considérés comme des interlocuteurs légitimes et des citoyens.

Dans les médias, on s’indigne de ces enfants indisciplinés qui ne respectent pas la loi, mais les propos d’un préfet qui incite les parents à les frapper, à l’encontre de la loi de 2019, choquent beaucoup moins l’opinion.

Vouloir interrompre les manifestations de colère dans la rue par le recours à la violence éducative ordinaire est illusoire et absurde.

À rebours de la réaffirmation d’une rhétorique adultiste qui voudrait « mater la jeunesse », nous affirmons que la crise actuelle interroge sur notre capacité à protéger les enfants et les jeunes personnes de toutes les formes de violence. Nous ne vivons pas une crise de l’autorité parentale mais une crise de notre capacité à protéger les jeunes personnes et à leur donner du pouvoir dans l’espace démocratique.