Quand on a rencontré la violence pendant l'enfance, c'est comme une langue maternelle qu'on nous a apprise.

Marie-France Hirigoyen.

Non, l’empathie ne rend pas les bébés capricieux !

Eléments de réflexion sur la question :
Faut-il prendre ou non les bébés dans les bras lorsqu’ils pleurent ?

Par Peggy Millez, membre de l’OVEO

Cette question que se posent tous les parents divise. Il y a, d’une part, ceux qui pensent que prendre régulièrement dans les bras un bébé qui pleure et dont les besoins primaires sont satisfaits lui donne de mauvaises habitudes, qu’il va devenir un « bébé à bras ». Et il y a ceux qui répondent : ne laissez jamais votre bébé seul quand il pleure ; la majorité des professionnels de la petite enfance donnent aujourd’hui ce conseil. La réponse à apporter à ce petit être est en réalité plus subtile et plus nuancée, et surtout, la question devrait être : comment accompagner un bébé lorsqu’il nous appelle ?

Pourquoi ne faut-il pas laisser son enfant seul, voire le rejeter lorsqu’il pleure/crie ?

Si votre conjoint rentre de son travail en larmes parce qu’il a échoué dans un dossier, lui déclareriez-vous : « Tu as un toit, un emploi, une famille, alors, ne te plains et va te calmer tout seul » ? Cette réponse est évidemment inappropriée et ne l’aidera pas à s’apaiser ; tout comme votre conjoint, le petit enfant peut avoir de grandes préoccupations qui ne sont pas d’ordre matériel, il n’y a pas que la faim, la soif et les couches sales qui peuvent créer du désarroi !

Que se passe-t-il si vous laissez votre petit seul dans son désarroi régulièrement ? Il comprend qu’il ne peut pas compter sur vous lorsqu’il a mal ; il comprend qu’on ne doit pas se préoccuper de la souffrance des autres ; il apprend qu’il ne mérite pas d’attention.

Au contraire, si vous cherchez à l’accompagner, vous montrez à votre enfant :

  • qu’il est digne d’attention et d’amour (ce qui ne peut que renforcer son estime de lui-même),
  • qu’il est normal de répondre quand quelqu’un nous appelle.

On ne le dira jamais assez, l’enfant apprend par imitation, son comportement est bien souvent le miroir des adultes qui ont pris soin de lui :

Répondre avec empathie contribue à apprendre l’empathie à l’enfant.
Répondre par le rejet contribue à lui apprendre à rejeter.
Rester indifférent contribue à lui apprendre à être indifférent aux autres.

Comment accompagner son bébé quand il crie/pleure ?

Si on ne perçoit aucune raison évidente aux pleurs de son bébé, l’idéal est de le prendre doucement dans ses bras, ne pas essayer tout une série de techniques (le changement risque de l’angoisser encore plus), lui parler calmement, lui montrer de l’empathie. On peut aussi « partager avec lui », « chercher avec lui », s’interroger avec lui sur ce qui ne va pas, sur ce qui le met dans cet état (voir L’Eveil de votre enfant, de Chantal de Truchis). Au fil de son développement, on enrichira sa manière de répondre aux pleurs et de les apaiser : simple présence à quelques pas qui permet de rassurer tout en vaquant à ses occupations, mise en place de repères qui ne soient pas que corporels (un doudou, chantonner dans la pièce à côté…), mise en place d’un rituel pour le coucher, etc.

Il ne faudrait cependant pas culpabiliser parce qu’on ne répond pas toujours aux cris de son enfant. Il existe effectivement des situations particulières qui demandent une intervention différente, en voici quelques-unes :

  • Le bébé qui se fâche parce qu’il rencontre une difficulté dans son jeu tout en continuant ses efforts pour parvenir à son but. Ici, il faut bien voir que l’enfant n’appelle pas l’adulte, il ne fait que manifester ses émotions, laissons-le alors continuer son jeu et trouver sa solution tant qu’il cherche et ne fait pas appel à nous, ou alors, adressons-lui un sourire pour lui montrer qu’on a confiance en sa capacité à s’apaiser seul.
  • Le parent qui est à bout de forces : si un adulte se sent excédé par les cris d’un bébé, ne peut plus lui répondre, alors il faut, dans le meilleur des cas, qu’il passe le relais à quelqu’un et, si ce n’est pas possible, poser l’enfant dans son lit, ne surtout pas le secouer pout tenter de faire cesser ses pleurs, s’écarter pour retrouver son calme pour revenir ensuite parler doucement à son bébé et le prendre contre soi, lui expliquer comme il était difficile de le voir pleurer en se sentant impuissant.
  • Le petit enfant qui pleure parce qu’il s’est fait mal : si un enfant vient de faire une chute et pleure par exemple, nous pouvons être envahi par la crainte et l’envie que les pleurs cessent, ce qui nous pousse à prendre l’enfant dans nos bras aussitôt. Pourtant, est-il vraiment agréable, quand on s’est fait mal, d’être ainsi saisi ? Ne serait-il pas préférable de simplement venir auprès de l’enfant, lui dire quelques mots et le laisser nous montrer si on peut quelque chose pour lui ?
  • L’adulte est occupé avec un enfant au moment où la détresse d’un autre petit se fait sentir : il est plus important pour chacun des enfants de vivre de vrais moments individuels avec l’adulte sans que ceux-ci soient susceptibles d’être à chaque fois interrompus, pour ne pas générer de l’inquiétude ou du mal-être chez ces enfants et ainsi accroître le problème plutôt que de l’apaiser. Aussi, il est souvent préférable de terminer la relation entreprise avec le premier pour aller vers le second ensuite. Ceci est bien entendu à adapter au contexte, à l’âge des enfants. Il ne s’agit pas non plus de refuser de vivre des moments partagés avec les deux enfants (comme dans le cas du co-allaitement et co-portage de jumeaux).
  • L’enfant qui pleure parce qu’il est épuisé (et seulement parce qu’il est épuisé) : un enfant épuisé parce qu’il n’a pas pu dormir lors de la précédente sieste, par exemple, crie ou pleure pour nous dire à quel point il a besoin de trouver le sommeil. Lui répondre en lui donnant tout ce dont il a besoin pour dormir (quelques paroles apaisantes suivi du calme, son lit, son doudou, etc.) l’aidera souvent bien plus que de le garder dans nos bras et lui parler (être passé de bras en bras et inondé de paroles peut être mal vécu dans cette situation). Si son problème concerne uniquement sa fatigue, il trouvera très rapidement le sommeil, sinon, il ne faut pas hésiter à aller le rechercher.

Pour le sommeil de son enfant, on veillera également à ne pas confondre un véritable appel au cours de la nuit avec les petits bruits que fait tout bébé entre deux phases de sommeil (y répondre peut « déranger » l’enfant, le réveiller véritablement).

Mais alors, qu’est-ce qui rend les enfants « pots de colle », « incapables » de se prendre en charge et de jouer paisiblement, sans pleurer ou se plaindre ?

Le bébé est un individu à part entière, avec lequel il faut composer sans abuser de sa dépendance. C’est en effet sa grande dépendance qui nous incite à ne pas voir les désirs du bébé et à agir parfois égoïstement vis-à-vis de lui : combien de bébés installés au sol paisiblement, en train de jouer ou de rêver, soulève-t-on et prend-on dans les bras simplement parce qu’on a envie de leur faire un câlin, parce qu’ils sont bien mignons ?

Il ne s’agit pas de mener sa vie uniquement en fonction de son bébé, il s’agit de respecter quand c’est possible ses projets (oui, les bébés forment déjà des projets, aussi futiles que ceux-ci nous paraissent, faire des efforts pendant dix minutes pour tenter de passer un petit bâton dans un anneau n’est pas une mince affaire quand on a quelques mois et mérite du respect), de lui laisser la possibilité de rester concentré sans être interrompu sans cesse parce qu’un adulte a des désirs différents des siens. L’enfant dont on respecte le jeu ne devient pas un enfant tout-puissant, pensez à tous les moments quotidiens dont vous décidez seuls : c’est vous qui décidez quand on change sa couche, quand il prend son bain, quel sera son mode de garde, etc.

Par ailleurs, si régulièrement nous le prenons dans nos bras, si nous le dérangeons pour lui expliquer à quoi ou comment il devrait jouer, si nous prenons sa main pour le faire jouer selon notre idée, nous lui faisons croire que nous lui sommes indispensables, qu’il ne peut rien faire sans notre aide, que son activité propre a peu de valeur. Et plus tard nous nous demandons au sujet de cet enfant : mais pourquoi est-il si collant ? Pourquoi se plaint-il dès qu’il échoue lors d’un jeu ? Pourquoi ne prend-il pas d’initiatives ?

Il ne faut donc rien chercher à lui enseigner tant qu’il est petit, que ce soit concernant ses jeux ou son développement moteur (extrait de L’Eveil de votre enfant de Chantal de Truchis). En effet, tout comme il est important de ne pas déranger pour son plaisir un bébé qui rêve ou qui joue, il est primordial de respecter le développement moteur du bébé ; celui-ci a en effet un impact très important sur le développement de la personnalité (cf. Se mouvoir en liberté dès le premier âge et les diverses recherches d’Emmi Pikler). Ainsi, si nous voulons décider à la place d’un bébé qu’il est temps pour lui de s’asseoir, de se mettre debout, nous pouvons effectivement l’asseoir ou le mettre debout, il s’exécutera, cependant il aura surtout appris encore une fois qu’il dépend de l’adulte, qu’il ne doit pas écouter ses sensations. Le bébé a en lui les capacités de se développer par lui-même s’il est comblé affectivement, si on respecte ses jeux, s’il est libre de se mouvoir et que des jouets adaptés à ses possibilités sont à sa disposition, le bébé apprendra seul à se retourner sur le ventre, à ramper, etc. et aura la fierté d’avoir réussi seul, se sentira compétent, ce qui a un rôle important dans la construction de l’estime de soi et le développement de l’autonomie.

Notre société de consommation réussit à faire croire à la plupart des parents que certains articles de puériculture sont indispensables à l’éveil du bébé, or, parmi ceux-ci, certains sont néfastes au développement du sentiment de compétence et de l’estime de soi. Un des exemples les plus frappants est celui du transat : les commerçants ont réussi à imposer cet objet comme étant indispensable pour l’éveil du bébé ; or, attaché régulièrement dans un transat, le bébé fait l’expérience douloureuse qu’il est incapable de suivre lui même un objet qui roule, ce qui le met dans une situation de dépendance vis-à-vis de l’adulte qui doit lui ramener l’objet, les mouvements de ses pieds et de ses mains sont considérablement réduits (même chez un bébé d’un mois), le torse du bébé ne peut se mouvoir à sa guise. On trouvera de précieuses pistes sur la place du développement moteur pour la capacité à devenir autonome1, à développer l’estime de soi et le sentiment de compétence dans l’ouvrage de Chantal de Truchis, L’Eveil de votre enfant (éd. Albin Michel).

L’autonomie ne s’acquiert pas en étant laissé seul quand on pleure, mais en étant respecté et accompagné avec empathie comme le proposent notamment Jesper Juul et aussi Chantal de Truchis, chacun sous un angle à la fois proche et différent.


1. L’autonomie est considérée ici comme « la joie de faire seul » telle que la définit Judith Falk dans Les Fondements d’une vraie autonomie chez le jeune enfant (document multimédia édité par l'association Pikler Loczy de France, 2008) et non pas comme le simple fait de se débrouiller sans aide parce que l’adulte est pressé que l’enfant grandisse.

Une vidéo indispensable à voir par les parents et par tous ceux qui s'occupent de jeunes enfants : Le monde caché des bébés, reportage à la "bougeothèque" de Lambersart (Nord).


A lire également sur notre site : Sept choses que les parents doivent savoir à propos des pleurs du bébé.