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Nouveau casting pour Super Nanny

« Super Nanny » est un programme télévisuel dans lequel Sylvie Jenaly (ancienne gouvernante) intervient auprès de familles s’étant déclarées « en difficulté pour gérer leurs enfants ».

En 2018, une plainte à l’initiative de Bernadette Gautier, psychothérapeute, et soutenue par près de 5 000 personnes, avait été déposée au CSA. L’émission était accusée – à raison – d’enfreindre les droits des enfants en les présentant dans des situations dégradantes et en leur faisant subir des violences physiques et psychologiques (dans chaque épisode, on peut effectivement voir la nanny saisir brutalement les enfants, les menacer, les mettre au coin, ne pas respecter leur intimité…).

Le CSA avait alors décidé de ne pas sanctionner le programme, mais avait formulé cinq recommandations envers l’émission :

TF1 aurait annoncé le retour de l’émission (à noter que les rediffusions d’anciens épisodes n’ont jamais cessé). Suite à cela, une nouvelle pétition a vu le jour, demandant sa déprogrammation en s’appuyant sur la loi de juillet 2019 indiquant que « l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques. »

Nous ne pouvons pas prédire quelle sera la teneur de cette nouvelle saison, mais nous saisissons l’occasion de l’émergence de cette nouvelle pétition pour redire notre volonté de voir disparaître de nos écrans ce genre de contenu qui entretient une vision dégradante des enfants, et l’omniprésence des rapports dominants et violents des adultes sur les enfants dans les émissions, les téléfilms, les séries, les comédies…1

Nous rappelons qu’on peut lire sur notre site la traduction de l’article d’Alfie Kohn (2010), toujours très à propos, et publions ci-dessous le point de vue de deux de nos adhérentes.

– Les consternants conseils de “Supernanny”, par Alfie Kohn (2010) (titre original : Atrocious Advice from “Supernanny”)
– Supernanny, l’éternel retour…
– Super Nanny reviendrait dans une nouvelle version !


Supernanny, l’éternel retour…

Par Catherine B.

La série de téléréalité Supernanny, créée à l’origine – comme la plupart des concepts du genre – aux États-Unis, devrait revenir sur le petit écran à l’automne 2022 dans une « nouvelle » version française – c’est-à-dire avec un nouveau casting. Nous ne savons bien sûr pas encore en quoi cette version sera (ou non) différente de toutes celles qui l’ont précédée, mais nous continuons à dénoncer tout ce qui, dans cet épiphénomène médiatico-culturel, entretient dans l’esprit du public des attitudes déjà bien ancrées : d’abord, bien sûr, la haine et le mépris des enfants (considérés comme la propriétés des parents, et comme des objets d’expériences pour lesquelles leur consentement ne peut être que fictif), mais aussi l’enfermement des parents dans un rôle de manager d’entreprise. Ce rôle est certes déjà celui qui leur est assigné dans cette société, mais il est aggravé, et peut-être aussi finalement dévoilé (ce serait là son principal mérite !) par cette série, avec la scénarisation de situations caricaturales et stéréotypées et l’apparition miraculeuse d’un sauveur (ou d’un repreneur d’entreprise en difficulté) en la personne de « Supernanny », cette Mary Poppins du pauvre.

Au-delà de l’image odieuse et ridicule des enfants (et des parents !) mise en scène par cette série dans toutes ses versions, le problème ne réside pas tant dans la brutalité (facile à identifier) des « solutions » proposées que dans leur nature même : la relation entre parents et enfants ne peut être qu’une relation hiérarchique, l’enfant doit apprendre « qui commande » (fût-ce par des méthodes « douces »), qui dicte les règles (et quelles règles !), donc apprendre ce que c’est que cette société où chacun (quitte à « s’élever » dans la hiérarchie à force de mérite) doit rester à sa place, définie par son statut, son âge bien sûr, et son degré de force physique ou de ruse… Les parents doivent être les plus forts (ou en tout cas les plus malins !), toute bonne relation entre parents et enfants est au prix de la soumission – mieux : de la soumission volontaire.

Et, bien sûr, les parents qui regarderont naïvement cette émission (d’autres la regarderont peut-être avec une délectation sadique !) en ressortiront convaincus que si leurs enfants n’obéissent pas, ce qui est en cause est la méthode (méthode détenue par des spécialistes à qui il faudra faire appel en cas de « difficulté ») et en aucun un modèle de société individualiste (atomisé et compétitif), hiérarchisé et standardisé, qui propose et souvent impose à tous un mode de vie aberrant qu’il faut à tout prix reproduire et pousser toujours plus loin. Ni même une histoire (individuelle, familiale, intergénérationnelle) et des peurs personnelles entretenues par ce modèle gestionnaire des « comportements ». Tout ce qu’il faut, c’est savoir comment faire, savoir « ce qui marche » – avec la bénédiction des spécialistes de l’éducation et, qui sait, la caution des neurosciences, utilisées pour éviter les « erreurs » du débutant dans la profession parentale. (Après tout, cette histoire a commencé avec les recherches sur la manipulation du comportement…)

Si la nouvelle version se révèle réellement « moins violente » que les précédentes et respecte les recommandations formulées par le CSA (on ne le saura que lorsqu’elle sera diffusée), on voit cependant mal comment un concept annoncé comme « LA solution pour vous », avec un casting centré sur le choix d’un problème bien scénarisé, avec à la fin une résolution obligatoire, pourrait subitement devenir le lieu d’une réflexion de fond sur les relations entre les générations et sur la violence de l’éducation en soi. La dernière recommandation du CSA, « sensibiliser les téléspectateurs à l’existence de différentes manières d’aborder le processus éducatif », est d’ailleurs loin d’envisager un tel changement de paradigme. Et ce n’est pas non plus ce que réclament les téléspectateurs le plus souvent modestes qui comptent sur cette émission2 pour savoir « gérer » leurs enfants comme le font les « gens bien », ceux qui peuvent se payer des gouvernantes ou des coaches…


Super Nanny reviendrait dans une nouvelle version !

Par Yveline K.

Proposer une nouvelle formule d’une série télévisée en remplacement de l’ancienne pour contrer la violence éducative ordinaire (si c’est bien ce qu’entendent les auteurs de la nouvelle formule par « favoriser la compréhension et le respect au sein d’une même famille »), n’est-ce pas se bercer de l’illusion qu’il suffirait de se poster devant un écran pour intérioriser des comportements différents de ceux que nous avons inconsciemment répétés depuis plusieurs générations ?

Faire croire aux signataires de la pétition que « Papa Positive » (cité dans les commentairescomme une solution alternative) ou tout autre donneur de conseils, outils, méthodes peuvent nous aider à prendre conscience des méfaits de la violence éducative ordinaire, pourquoi pas, mais, encore une fois, il y a un long chemin à parcourir entre ce qui a temporairement marché pour les uns et ce qui fonctionnera pour les autres. Les relations qui se nouent entre les êtres sont de nature « phénoménologique » : elles partent du sujet, de sa singularité et de son entourage, elles sont de nature unique et ne peuvent pas être portées en modèles à suivre. Ce qui est en jeu dans la parentalité est un apprentissage au long cours qui se fait par l’observation, l’écoute, le tâtonnement. L’enfant stimule l’adulte pour le questionner, l’interroger sans relâche afin qu’il se décentre et réponde à ses besoins. C’est un bon levier pour nous remettre en question sur nos façons de penser et d’agir. Finies les idées reçues et les modèles vantés par des dizaines d’auteurs qui bataillent à qui mieux mieux pour commercialiser leurs livres, vidéos, stages ou autres produits dérivés pour les parents désemparés qui fourmillent sur les réseaux sociaux.

À L’OVEO, nous nous préoccupons avant tout du respect de l’enfant et de ses droitsN’est-ce pas ce qu’une série télévisée devrait mettre en avant afin d’informer les parents, et que l’école ne leur a pas enseigné quand ils étaient élèves ?

Quand les enfants deviennent des élèves, l’école est censée leur permettre d’apprendre à penser par eux-mêmes et à exercer leur esprit critique. C’est une « ambition républicaine », pour reprendre l’expression de Béatrice Kammerer (Sciences Humaines, mars 2020, p. 40 à 43). Les enseignants sont formés par le CLEMI (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information) qui semblerait à bout de souffle, impuissant à répondre à leur forte demande de remise à niveau. Force est de constater qu’il  y a un décalage entre cette « ambition républicaine » et la réalité du terrain.

Les adultes ont quitté l’école depuis longtemps. Que leur reste-t-il de cet esprit critique tant espéré, pour que non seulement ce genre de programme télévisé soit conçu, mais pour qu’il soit plébiscité par autant de téléspectateurs ? Voilà une des questions que l’on peut se poser parmi tant d’autres !


  1. Une compilation vidéo réalisée par Marion Cuerq est visible sur la page Facebook de l’association Stop VEO Enfance sans violences : https://www.facebook.com/watch?ref=search&v=761685768137936&external_log_id=017ce0db-ca22-4b74-bb49-95393ad61375&q=la%20suite%20de%20m%C3%AAme%20qu%27on%20na%C3%AEt%20imbattables []
  2. Contrairement à la plupart des émissions de téléréalité, les participants à cette émission ne sont pas rémunérés, l’« aide » apportée par Super Nanny étant considérée comme une rémunération suffisante en soi. C’est d’ailleurs un principe récurrent : plus l’enjeu pour la vie de personnes réelles est important, moins elles sont payées, quelles que soient les conséquences pour elles par la suite. Les agriculteurs candidats de « L’amour est dans le pré » (qui eux non plus ne recherchent pas le quart d’heure de célébrité, mais, en principe, une solution à un vrai problème…) ne sont pas rémunérés non plus, voire en sont de leur poche en cas de frais. Quant à l’émission Familles nombreuses, les participants ne peuvent compter que sur le « placement de produit » que leur rapportera (s’ils sont suffisamment débrouillards !) leur nouvelle « visibilité » médiatique en tant qu’« influenceurs ». Un autre principe de la téléréalité semble être que plus les participants sont déjà habitués (éduqués, dressés) à l’obéissance et à l’humiliation, plus ils sont mal payés et maltraités, comme c’est le cas pour les candidats de l’émission Master Chef, d’après une enquête du journal Le Parisien. Tout cela donne à réfléchir sur les « valeurs de notre société » telles que la télévision les montre, les véhicule et les reproduit… []