Pourquoi appelle-t-on cruauté le fait de frapper un animal, agression le fait de frapper un adulte et éducation le fait de frapper un enfant ?

Partout les mêmes histoires de cruauté et de châtiments corporels

Témoignage reçu en réponse au questionnaire du livre La Fessée, Questions sur la violence éducative, d'Olivier Maurel.

 
Avez-vous vous-même été frappé ?
Oui

A partir de et jusqu'à quel âge ?
Je ne me souviens plus quand ça a commencé, mais la dernière fois j'avais 16 ans.

Par qui ? (père, mère, grands-parents, frère, oncle, autre personne de la famille ou de l'entourage, enseignant...).
Père, mère, maîtresse de CE1

Celui ou celle qui vous a frappé avait-il (ou elle) subi des châtiments corporels ?
Pour mes parents il semblerait que oui (de source sûre, ma mère recevait des coups de bâtons)

Viviez-vous dans une société où les enfants sont couramment frappés ?
C'était assez fréquent dans mon entourage (petit village)

Cette manière de vous faire obéir vous a-t-elle été profitable ?
Non

Avez-vous l'impression d'en subir encore les conséquences ?
Oui, dépression, phobies sociales, crises d'angoisse

Avez-vous subi cette épreuve dans l'isolement ou avez-vous eu le soutien de quelqu'un ?
j'étais complètement seule jusqu'à l'âge de 15 ans (une amie a dénoncé mes parents à l'assistance)

Voyez-vous un rapport entre votre éducation et votre opinion actuelle sur les châtiments corporels ?
Oui, ça me révolte et m'attriste, et j'ai l'impression d'être la seule !

Avez-vous des objections aux idées développées sur ce livre ? Lesquelles ?
Je n'ai pas lu votre livre, mais je connais vos idées à travers les travaux de Mme Miller et je n'ai rien à y redire, je suis absolument d'accord.

Après j'ai lu vos articles sur son site, ce qui m'a conduite au votre, et je trouve qu'il manque juste un petit point sur les obstacles que l'on rencontre quand on veut faire prendre conscience aux autres du danger des châtiments corporels : on rencontre parfois une réelle agressivité de la part des gens. On dirait qu'ils nous en veulent de vouloir détruire les mensonges sur lesquels ils ont bâtis leur vie (à moins que ce ne soit une manifestation de cette rage refoulée depuis la plus tendre enfance ?).

Si vous avez voyagé et pu observer des pratiques coutumières de châtiments corporels sur les enfants, pouvez-vous les décrire assez précisément : quelles punitions ? infligées par qui ? à qui (sexe, âge, lien de parenté) ? en quelle circonstance ? pour quelles raisons ? en privé ? en public ?
Je sais que dans certaines campagnes elles sont faites au grand jour sur les enfants. J'ai déjà vu un gamin (10 ans) se prendre une gifle monumentale pendant un repas où il y avait beaucoup d'invités, et tout le monde semblait d'accord et même amusé de cette gifle. Le gamin avait juste fait trop de bruit.

J'ai vu en ville par contre une petite fille (7 ans à peu près) être menacée "d'être tuée" par sa mère en plein milieu d'un fast food bondé de monde. Certaines personnes ont eu l'air outrées, mais personne n'a réagit. Tout ceci se passait en France. J'ai aussi vu une femme qui mendiait, et qui secouait son enfant (3-4 ans à vue de nez) pour le faire pleurer et attirer l'attention des passants sur elle. L'enfant avait l'air mentalement très perturbé de ce traitement. C'était en pleine ville, un après-midi où il y avait plein de monde. Les gens faisaient bien quelques remarques, mais personne n'a vraiment réagit... Et j'ai un nombre incroyable de ce genre d'anecdotes, dans tous lieux...

Avez-vous pu observer un rapport entre la pratique des châtiments corporels ou leur absence et la violence ou l’absence de violence des moeurs locales ?
Je ne sais pas trop ce que vous appelez "moeurs locales" mais je sais qu'il y a quelques années, je fréquentais des communautés de "raveurs" (ceux qui vont dans des raves party). Tout ceux qui prenaient de la drogue avaient été frappés par leurs parents, mais beaucoup d'entre eux étaient en rupture avec leur famille, avaient fuit cet entourage familiale, souvent pour se retrouver dans des squatts ou dans des situations précaires. Dans d'autres communautés de jeunes engagés dans des extrêmes politiques (skinheads d'extrême gauche ou d'extrême droite), on retrouve les mêmes histoires de cruauté et de châtiments corporels, en revanche, ceux là ont plus tendance à les banaliser et même à en être reconnaissants de leurs parents. Ce sont ceux-là les plus violents envers les autres.

Si vous acceptez de répondre, merci de préciser sexe, âge et milieu social.
Femme, 27 ans, sans emploi.


Nous publions ici un extrait des échanges entre l'auteur et Olivier Maurel.

O. Maurel : Votre petite enquête auprès des marginaux nous intéresse beaucoup. Une remarque à propos des questions à poser (le conseil vient d'Alice Miller). Plutôt que de poser la question : "Est-ce que tu étais battu ou frappé ?", il vaut mieux demander : "Quand tu faisais une bêtise, comment te punissait-on ?" Comme en général les gens qui ont été battus ne veulent pas accuser leurs parents, ils ont tendance à atténuer ce qu'ils ont subi dans leur réponse à la première question. Et comme ce sont eux qui sont présentés comme coupables de "bêtises" dans la seconde, et que leurs parents paraissent donc justifiés, ils répondent plus sincèrement.

    Auteur du témoignage : Effectivement, c'est le genre de remarques auxquelles je fais face : les gens pensent que la déroute de notre société vient du faite que l'on ne frappe plus les enfants. Alors que dans ma vie, le nombre de personnes que j'ai rencontré et qui ont reçu des châtiments souvent effroyables est impressionnant !

    Je suis actuellement en train d'essayer de récolter des témoignages auprès des gens qui font parti de ces groupes communautaires que l'on qualifie de "marginaux" (punks, skinheads de tous bords politiques, gothiques, etc...). J'essaie de comprendre ce qui peut les motiver à se marginaliser.

    [...] En faite, ils se sentent déjà différents des autres à la base, car jusqu'à maintenant je n'en ai rencontré aucun qui ait eu une enfance heureuse, exempt de coups. Le fait d'avoir été rejetés par leurs parents, de n'avoir trouvé de plus aucune oreille compréhensive au sein de la société les fait se sentir "en marge", "abandonnés" dans un monde qui ne les reconnait pas. Et je ne peux m'empêcher de me dire, en les écoutant, qu'ils ont raison de se sentir si seuls dans un pays où les souffrances des enfants sont si souvent niées ou banalisées.

    Bien sûr, la cause réelle de leur marginalisation est plus ou moins consciente selon le degré de reconnaissance qu'ils ont des souffrances de leur enfance, comme dans la différence de comportement entre les skinheads et les "raveurs" que j'ai rencontrés (même si j'ai énormément schématisé).

    Tout ce que je peux vous dire, c'est que la détresse des enfants est très grande, même de nos jours, et qu'ils ont peu d'adultes sur lesquels compter pour les défendre. On le constate malheureusement tous les jours.

    [...] Pour l'enquête, j'essaie de comprendre beaucoup de choses, notamment ce qui peut emmener à transformer son apparence. J'ai par exemple une amie (gothique), gravement battue étant petite et ayant subi des négligences effroyables de la part de ses parents, qui, en quelques mois s'est faite tatouer quasiment tout le corps (dos complet, cuisses, moitié des jambes, épaules et hauts des bras). Je n'arrive pas à savoir si c'est une négation de sa souffrance (comme un moyen de cacher ce corps qui lui rappelle tellement d'émotions interdites), en tout cas elle m'assure que c'est un moyen de se réapproprier son corps qui lui a été volé (elle a également subi des viols) en le transformant à sa guise.

    Évidement, ces témoignages m'aident à me comprendre aussi (je suis moi-même tatouée, j'ai plongé dans la drogue et ai été punk dans l'adolescence). Mes émotions sont bloquées, je ne sais plus comment parler de mon histoire, et j'ai remarqué que dans ces "groupes" les gens n'accordent leur confiance et leurs témoignages que si soit même on se livre un peu.

    Si j'arrive à récolter suffisamment d'histoires, à savoir quels point communs il peut y avoir entre les personnes d'un même groupe (car les codes peuvent être très différents d'un groupe à un autre), je vous en ferai part.

    Ce que j'ai pu constater déjà, c'est un père incapable d'apporter de l'affection et de la sécurité (parfois il est même complètement absent) chez beaucoup de skinheads d'extrême droite. Il y a entre eux comme une surenchère "virile" ou on a l'impression qu'ils tentent par tous les moyens de se recréer une ambiance paternelle. Mais comme ils n'y parviennent bien sûr pas, et on en arrive à des dérives dangereuses (comme une homophobie viscérale) par exagération de cette virilité. Hitler est glorifié comme leur "sauveur". Image du père dont ils attendent toujours un geste, un retour, une reconnaissance (beaucoup sont attirés par l'armée et les honneurs militaires) ?