Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

Tu honoreras tes père et mère…

Témoignage reçu en réponse au questionnaire du site.

Avez-vous subi vous-même de la violence éducative au cours de votre enfance ? Sous quelle forme ?
Violence physique et verbale. Humiliations pour mon frère et ma soeur (énormément d'insultes sur son poids qui m'affectent à ce jour plus qu'elle. Elle dit qu'elle s'en fout et que l'eau a coulé sous les ponts, moi dès que j'y pense cela me ronge et me donne mal au ventre).

Mon père ne s'est jamais intéressé à nous. L'éducation était laissée à ma mère, femme au foyer. J'ai cependant des périodes de très bons souvenirs avec des moments de complicité. Mais infimes par rapport aux 15 ans de guerre, comme je les appelle.

Violence psychologique aussi. Mon père aimait aussi nous faire peur et cela m'a laissé des traumatismes encore très forts à l'heure d'aujourd'hui : Il aimait tout ce qui était paranormal et avait un malin plaisir à raconter ses aventures de fantômes, de morts qui reviennent visiter les vivants, de taches de sang découvertes dans du linge, d'esprits, d'extraterrestres... tout ce qui fait qu'un enfant de 6 ans va passer des nuits paisibles et agréables. Il voulait chasser des fantômes et les enregistrer sur bande pendant la nuit (la bande était mise en route devant nos yeux juste avant d'aller au lit), appeler les esprits avec une table de ouija (très coutumier chez les pieds-noirs, nous avons vécu ces moments de medium comme d'autres font des sorties au parc avec leurs enfants), ou encore nous traumatiser en essayant d'interpréter quand aurait lieu la prochaine guerre mondiale selon les prophéties de Nostradamus.

Comment avoir du recul en étant enfant en écoutant les histoires d'un papa qui semble avoir tout vu et tout vécu ? Pour moi qui l'admirais tant, tout ce qu'il racontait ne pouvait être que la réalité. Je vis encore d'intenses épisodes d'angoisse et de terreurs nocturnes à cause de cela à l'age de 33 ans.

J'ai développé toutes sortes de phobies au paranormal qui ont énormément impacté ma vie, mon sommeil, ma confiance en moi, de l'âge de 7 ans à l'âge de 16 ans environ.

Tout cela a fait grandir en moi une haine et une colère immense envers mon père, qui s'est un peu apaisée avec sa maladie et son décès, mais qui depuis que j'ai un enfant ne cesse de se raviver. Je n'arrive tout simplement pas à comprendre ce que nous avons fait (ou pas fait) pour mériter ça.

A partir de et jusqu'à quel âge ?
Je ne me souviens pas de quand cela a commencé mais probablement vers les 6 ou 7 ans. Jusqu'à mes 16 ans. J'ai fini par frapper mon père d'un coup de poing au visage après qu'il m'ait mis une dernière claque injustifiée derrière la nuque et je lui ai dit qu'il n'avait plus intérêt à lever la main sur moi. Les insultes ont continué pour autant.

Par qui ? (père, mère, grands-parents, autre personne de la famille ou de l'entourage, enseignant...)
Mon père en grande partie, ma mère (claques sur la bouche, menaces à la savate ou à la cuillère en bois (elle utilise toujours cette menace et même celle de l'aiguille sur mes neveux), mon frère aussi, lors d'un passage à tabac en duo avec mon père (qui a eu lieu quand ma mère n'étais pas là. Je redoutais d'être seule avec eux deux pendant un moment). J'ai le souvenir d'avoir hurlé aux gendarmes et à la police de toutes mes forces pour que quelqu'un m'entende et me vienne en aide. J'ai beau me repasser cet épisode en boucle, je n'arrive pas à me souvenir de ce qui a provoqué cet accès de violence. Je devais avoir 12 ou 13 ans et j'étais un enfant qui ne sortait pas du rang.

Cette ou ces personnes avaient-elles elles-mêmes subi de la violence éducative dans leur enfance ? De quel type, pour autant que vous le sachiez ?
Plus que probable, physique, verbale et psychologique. Ma grand mère a avoué à mon père le jour de ses 60 ans qu'elle aurait mieux fait d'avorter de lui. Ce n'est qu'une partie de l'histoire de ma famille qui en dit long sur les souffrances que mon père a dû vivre dans son enfance.

Mon frère quant à lui était le bouc émissaire de mon père depuis toujours jusqu'à ce qu'à mon adolescence je prenne sa place. C'était très déroutant pour moi de voir mon frère aîné subir des injustices. J'imagine que c'est de là qu'est venue sa violence. A ce jour il peut être très calme puis soudainement très violent verbalement avec ses fils (8 et 6 ans), sans justification. J'ai l'impression de voir mon père et ça me désole.

Vous souvenez-vous de vos sentiments et de vos réactions d'alors (colère, tristesse, résignation, indifférence, sentiment d'injustice ou au contraire de l'avoir ”bien mérité“...) ?
J'ai réellement commencé à éprouver le sentiment d'injustice quand j'ai réalisé que je n'avais aucune échappatoire en cas de conflit avec l'un ou l'autre de mes parents. Suite à une impasse avec ma mère sur une histoire de fréquentation amicale qu'elle désapprouvait, j'ai demandé à mon père de la raisonner et de surtout ne pas lui faire lire ma lettre. Il lui a fait lire et elle m'a dit "Ce n'est pas la peine de demander à ton père de t'aider". J'ai vécu cette trahison comme une prison où je n'avais plus personne à qui me confier et où personne ne pouvait plus me venir en aide et j'en ai voulu à mon père de m'abandonner et me donner en pâture à ma mère. Cela a été l'escalade de la violence. Énormément d'insultes envers mes parents, colère indescriptible, j'étais le bouc émissaire de la famille et tout le monde niait allègrement en me disant que j'étais trop agressive, trop vulgaire, trop colérique. Ma fratrie, ma sœur en particulier, disait que je n'étais pas assez coopérative (et le pense toujours à l'heure actuelle). Jamais je n'ai voulu me résigner et jusqu'à très tard dans la maladie de mon père j'ai voulu crever l'abcès pour obtenir des justifications que je n'ai jamais eues.

Ma mère alimentait la guerre entre mon père et moi à coups de "la bible dit : respecte ton père et ta mère". C'était la phrase toute trouvée pour me faire comprendre que je n'avais apparemment pas le droit au respect ni voix au chapitre. Je disais "je le respecterai s'il me respecte" mais évidemment mon avis était moins important qu'une phase de la bible.

Également un sentiment énorme de culpabilité, à propos de tout. J'essayais d'être l'enfant/ado modèle, de ne pas avoir d'amoureux trop tôt car ma mère me l'avait interdit (encore un énorme sujet de frustration et de peur panique pour moi, qui m'a mené à des relations totalement toxiques et une idéalisation de ce que devait être le couple) et même en essayant, je finissais par culpabiliser et par être culpabilisée. Sentiment que je ressens toujours à ce jour pour des situations banales au cours desquelles je dois prendre des décisions. Je suis en conflit intérieur permanent.

Avec mon premier chéri, j'ai attendu 11 mois avant de perdre ma virginité, j'avais 18 ans. Ma mère m'a traitée de pute (elle n'insultait jamais, ça a été d'une extrême violence pour moi). Je lui ai dit il y a quelques années que ça avait été un événement traumatique. Elle m'a dit "tu t'es arrêtée à ça et maintenant tu m'humilies en me le reprochant pour me le faire payer ? Eh bien pardon si tu veux". Elle n'a toujours pas conscience de la violence qui a été celle que nous avons subi. Je sais qu'à 70 ans, je ne pourrais pas la raisonner et cela me ronge.

Avez-vous subi cette(ces) épreuve(s) dans l'isolement ou avez-vous eu le soutien de quelqu'un ?
Aucun soutien.

Quelles étaient les conséquences de cette violence lorsque vous étiez enfant ?
Une dégradation sévère des relations avec mes parents, en particulier mon père. La peur de ne pas être à la hauteur, la culpabilité, l'incompréhension, l'injustice (sentiments que je ressent toujours à l'age adulte)

Quelles en sont les conséquences maintenant que vous êtes adulte ? En particulier vis-à-vis des enfants, et notamment si vous êtes quotidiennement au contact d'enfants (les vôtres, ou professionnellement) - merci de préciser le contexte ?
Je suis maman d'un bébé de 15 mois et je me rends compte que j'essaie de tout mettre en œuvre pour elle afin d'être meilleure que mes parents. Je prône avec elle une éducation positive et bienveillante.

Cependant, quand je suis avec mes neveux et nièce qui sont plus grands (8, 6 et 5 ans), je perds rapidement mon sang froid dans des situations où ils veulent pas m'écouter, et je me rends compte que j'essaie d'imposer mon autorité par les cris. Je culpabilise énormément pourtant sur le moment j'ai comme une pulsion qui me dit que je fais bien. J'essaie de réprimer ces accès de colère. Cela arrive en particulier quand je suis chez ma mère et qu'elle garde les enfants. Elle utilise encore envers eux une violence éducative. J'essaie de la sensibiliser mais elle dit qu'avec des enfants pareils, rien n'y fait. Ça me désespère.

Globalement, que pensez-vous de votre éducation ?
Je compare l'éducation de mon mari avec celle que j'ai reçue. Il n'a eu qu'une seule claque dans sa vie, il avait 18 ans : il est rentré ivre et après un couvre feu imposé par sa mère qu'il a laissée morte d'inquiétude. C'est son pire souvenir avec son père.

J'ai mille souvenirs de ce que nous avons subi qui me rongent encore à l'heure d'aujourd'hui.

Je pense que mon éducation a tout simplement été gâchée par une cascade d'éducations gâchées avant la mienne.

Viviez-vous, enfant, dans une société où la violence éducative est courante ?
Oui.

Qu'est-ce qu'évoque pour vous l'expression « violence éducative ordinaire » ? Quels types de violence en font partie ? Et quelle différence faites-vous, le cas échéant, entre maltraitance et « violence éducative ordinaire » ?
La violence éducative ordinaire est celle que j'ai subie et celle que j'ai peur de faire subir. Pour moi il n'y a pas de différence avec la maltraitance.

Avez-vous des objections aux idées développées par l'OVEO ? Lesquelles ?
Aucune

Comment nous avez-vous connus : site ? livre d'Olivier Maurel ? salon ? conférence ? autres ?
Site

Ce site a-t-il modifié ou renforcé votre point de vue sur la violence éducative à l'égard des enfants ?
Modifié mon point de vue et surtout il m'aide à avoir des outils concrets pour appliquer une éducation différente de celle que j'ai eue à mon enfant.

Femme, 33 ans, milieu social modeste.