C'est à l'échelle mondiale qu'il faut désormais inventer de nouveaux concepts mobilisateurs, pour parvenir à cet idéal : l'égalité en dignité et en droit de tous les êtres humains.

Françoise Héritier, anthropologue, ethnologue, féministe, femme politique, scientifique (1933 – 2017)

Un père sadique

Comment commencer ? Je voudrais dire les ravages causés par la maltraitance. Je pense qu’avoir été maltraité dans l’enfance endommage toute votre vie d’adulte. Ce qui a été piétiné ne repousse pas. Je pense qu’on traine ça toute sa vie, ça vous met du plomb dans les bottes et vous gâche la vie. Les autres ne savent rien de tout cela et ne soupçonnent pas le courage qu’il faut pour avancer dans la vie avec ce terrible secret. C’est une chose que je ne peux pas dire. Il y a la honte qui réduit au silence ; la honte et la culpabilité. Je ne m’explique pas comment c’est moi qui vis cette honte et cette culpabilité, alors que ça devrait être lui. Moi je n’ai rien fait, mais c’est moi qui les vis. Comment cela se fait-il ?

J’ai l’impression de vivre sur un terrain miné et de devoir éviter les mines, bien faire attention de passer à côté, mais inévitablement, ça me « pète à la gueule » comme on dirait. Il y a des situations qu’on ne peut prévoir et éviter, et qui réactivent tout et réactualisent l’histoire. Et là, comme c’est douloureux ! C’est l’horreur !

Quand on a été maltraité, on se sent moche, tellement moche, on se sent une merde. Et il faut vivre avec ça. Au-delà des actes, j’ai l’impression qu’il m’a déversé de la merde dans l’âme.

Bien sûr, j’ai fait ma vie, mais c’est beaucoup plus dur que pour les autres. Parfois, je pense qu’on devrait tuer les enfants qui ont été maltraités, pour leur éviter toutes ces souffrances. J’ai souvent envie que ma vie s’arrête ; contrairement à plein de gens, ça ne me fait pas peur ; combien de fois j’y aspire. Je ne le fais pas, car j’ai des enfants et je ne veux pas leur infliger cette souffrance, mais j’y pense souvent, beaucoup trop souvent. C’est si difficile de vivre avec ça. Personne ne peut imaginer. J’ai 48 ans et je me dis que j’ai encore 30 ou 40 ans à vivre ! Ca me parait si long encore. Je me dis que peut-être que quand les enfants seront grands et n’auront plus besoin de moi, j’irai en Suisse pour le suicide assisté. Cela fait partie de mes projets !

Sauf si j’arrive à me débarrasser de cela, mais comment ? J’ai l’impression que ça s’est engrammé en moi, dans mon corps, mes cellules, peut-être même jusque dans ma génétique. Pourquoi ne peut-on oublier ? 

J’ai eu l’idée d’écrire un livre dont le titre serait : « Un si lourd secret ». Mais bon. Ou bien de l’attaquer en justice, mais je n’ai aucune chance ; d’abord car une partie de ce que j’ai vécu est encore considéré comme acceptable aujourd’hui par une grande partie de gens, ensuite parce que je n’ai pas de preuves. Ma sœur ne se souvient pas. C’est une de mes questions : pourquoi mon père s’est-il acharné sur moi ? et pas sur elle… Ma mère était la seule autre témoin, mais elle a accepté et n’a jamais tenté de l’en empêcher. Pire, par son silence et son acceptation, elle a permis cela, et l’a justifié en trouvant des excuses à mon père ! Comment peut-on trouver des excuses à un homme qui maltraite un enfant ??? Et puis, finalement, ça ne m’intéresse pas trop que cet homme souffre à son tour dans un procès, qu’est-ce que cela m’apporterait ? La seule chose que je voudrais, c’est m’en sortir, guérir, ne plus trainer ce boulet, ne plus être triste, ne plus me sentir moche, et je ne suis pas sûre qu’un procès m’offrira cette libération. Je ne souhaite pas me venger, juste me libérer de ces souvenirs. Mais le pire, ce ne sont pas les souvenirs. La maltraitance, c’est triple peine : les faits, mais ce n’est pas le pire ; après il y a toute la vie avec ses conséquences, les réactions disproportionnées ou inadaptées, et le silence dans lequel on est emmuré.

En fait, il m’a fallu tellement longtemps avant de le reconnaitre.  Ça aussi, c’est incroyable ! Je pensais simplement que mon père avait été dur et que nous avions reçu une éducation un peu rigide. Ce n’est que très tardivement que j’ai remis cela en cause.

Le premier signal a été le jour où, ayant frappé ma fille de 2 ans, j’ai lu dans ses yeux agrandis, l’effarement, la stupeur et la peur. Je ne l’oublierai jamais. Je me suis alors dit que non, je ne l’élèverai pas pareil et que je ne voulais plus la toucher ! Mais il a fallu encore beaucoup de chemin, et des années de psychothérapie pour que je reconnaisse que j’avais été maltraitée. J’ai dû interroger ma mère pour avoir de nouveau accès à mes souvenirs. J’avais oublié les douches froides, l’enfermement… Je ne m’explique pas ce déni, alors que les faits sont explicites, indéniables, avérés ! C’est seulement après la naissance de mon 3ème enfant que cela s’est enfin produit, il y a seulement une dizaine d’années que j’ai pu reconnaitre, accepter que mon père m’avait maltraitée. Comment ai-je pu occulter cela pendant 35 ans ?!

Heureusement, je n’ai pas reproduit cela sur mes enfants. J’ai fait de nombreuses recherches pour apprendre à faire autrement. Je me suis formée à la CNV, ai fait les ateliers Faber et Mazlish, me suis formée à la Discipline Positive… J’en ai même fait mon métier, puisque je suis devenue formatrice petite enfance, avec comme thèmes principaux : « la bientraitance », « l’exercice d’une autorité bienveillante » etc. J’ai je ne sais combien de conférences à mon actif sur des thèmes tels que : « De quels adultes les enfants ont-ils besoin pour grandir ? », « Comment développer l’estime de soi des enfants », « Comment éduquer un enfant sans le frapper » etc. Je connais Alice Miller et Olivier Maurel par cœur, mais cela n’y change rien. J’ai cru qu’avec cette activité (que j’ai exercée pendant 15 ans), j’allais me guérir, que ce serait thérapeutique. Cela ne l’a pas été. La blessure est toujours là, source d’une tristesse insondable, inépuisable et qui ressurgit à des moments où je ne m’y attends pas. J’ai l’impression d’être sans cesse rattrapée par cela. Pas de résilience pour moi.

Mon hypersensibilité à la souffrance des enfants m’oblige souvent à quitter un parc, un wagon de train, un resto où je vois des enfants malmenés, humiliés. 

Cela pollue tout.  Ma relation aux hommes, toujours compliquée, malgré le travail thérapeutique. J’ai 3 enfants de 3 pères différents. Avant de rencontrer mon mari, je suis tombée sur des hommes autoritaires !! Mais comment est-ce possible ?  J’aurais dû fuir ! Pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Pire, pourquoi ai-je été attirée par ces hommes que j’aurais dû fuir ? Où est passé mon instinct de survie ? Cela a donc même déréglé mes fonctions vitales ! Aujourd’hui encore, mon 1er sentiment lorsque je suis en contact avec un homme, est la méfiance. C’est comme un réflexe.

Cela gêne aussi ma relation à Dieu. Je me dis souvent que je pourrais peut-être me régénérer, retrouver un peu d’estime de moi sous Son regard, lui le très aimant, lui le tout puissant. Mais où était-il donc ? Comment a-t-il pu permettre et laisser faire cela ? Pourquoi n’a-t-il rien fait ?... Pas de réponse.

Tout le monde est muet, se tait, se faisant ainsi complice. Les autres n’ont rien vu, rien fait, rien dit. J’étais et suis seule. Il y a un silence assourdissant autour de cette histoire. C’est peut-être cela que je voudrais briser, et en même temps, je déteste en parler. Dans mon entourage personne ne sait, c’est quelque chose dont je ne parle jamais, excepté en thérapie.

J’ai travaillé sur moi, mais la psychothérapie ne guérit pas. Qu’est ce qui pourrait me guérir ? J’ai l’impression d’être condamnée à vivre avec cela.

Il y a d’autres choses que je ne comprends pas ; pendant de longues années, au lieu de lui en vouloir à lui, j’ai retourné la violence contre moi-même, et je me suis moi-même fait du mal. Plein de petites choses au quotidien, anodines en apparence, mais révélatrices de ce qu’on pense ne pas mériter (manger des aliments avariés, s’acheter le bas de gamme, porter des vêtements démodés, porter des chaussures trop petites, s’interdire d’aller chez le coiffeur…). Qu’est-ce que ça mérite un enfant maltraité ? D’être maltraité. Ça parait tellement évident, normal.

J’aurais dû avoir le dégoût de lui, et c’est le dégoût de moi-même que j’ai. Je ne comprends pas.

Je me suis toujours beaucoup intéressée au vécu de ce qu’ont subi les Juifs de la part des nazis. Au point que je me suis demandé si je n’avais pas eu des gens de ma famille qui avaient vécu la déportation. Ma famille n’est pas juive et personne n’a été déporté. Mais cela fait écho à ce qu’ont vécu ces gens dans la dégradation et la perte d’estime d’eux-mêmes.

J’ai entendu dire que tant qu’on ne pardonnait pas à celui qui nous avait fait du mal, on restait lié à lui, sous son pouvoir. Mais je ne sais pas comment faire, ni même si c’est possible ? … 

Je ne sais pas trop ce que j’attends en vous envoyant cette lettre. J’aimerais avoir des réponses à mes questions restées sans réponse, j’aimerais briser ce silence, j’aimerais que cela puisse peut-être servir à ce que d’autres se sentent moins seuls à la lecture de ce témoignage. Je n’ai jamais échangé avec d’autres adultes ayant été des enfants maltraités. Si seulement cela pouvait servir à quelque chose. Je vous demande une réponse, quelle qu’elle soit, car sinon, tout cela restera dans l’oubli. Merci.

Mars 2020


Aussi surprenant que cela puisse paraitre, mon père n’a que très peu porté atteinte à mon intégrité physique ; je n’ai pas été abusée sexuellement, et mon père ne m’a que très rarement frappée, mais il a fortement porté atteinte à mon intégrité psychique.

Comment se manifestait l’autoritarisme de mon père ? 

- J’appréhendais son retour à la maison. Quand il était là, j’étais en vigilance permanente.

- Quand on avait dit quelque chose de travers (quoi ?), il ne disait plus rien, se renfermait et ne m’adressait plus la parole, il ne disait plus rien, ne me regardait plus, et cela pouvait durer pendant des jours : faire la tête ainsi et rester silencieux me faisait peur. Je n’existais plus.

- Je redoutais qu’il vienne le soir me dire au revoir dans mon lit ; ce qui m’affolait : j’étais seule avec lui, il pesait de tout le poids de son corps sur moi, j’avais la respiration coupée.

- Il aimait me surprendre, me faire peur (en claquant une bouteille en plastique dans mon dos, ou en tapant fort dans ses mains juste derrière moi), content lorsque je sursautais.

- Il claquait les portes.

- Il me bousculait : lorsqu’il passait dans le couloir, me renvoyant contre le mur, ou quand je faisais mes lacets, me faisant perdre l’équilibre. Toujours avec ce : « oh pardon chérie », alors qu’il l’avait fait exprès.

- Il m’obligeait à l’embrasser et m’embrassait de force

- Quand je passais près de lui, il m’attrapait et me serrait fort (trop fort) dans ses bras et ne me libérait que lorsque je l’avais embrassée.

- Il me prenait sur ses genoux contre mon gré.

- Quand j’étais assise près de lui (sur le canapé ou en voiture), toujours par surprise, il me serrait fort au niveau du genou avec son pouce et son majeur ; ça fait mal et il le faisait souvent, de façon imprévisible et gratuite.

- Il me chatouillait au-delà du supportable, je n’en pouvais plus, c’était une terrible souffrance, je manquais d’air, j’avais peur d’étouffer, une torture, il continuait malgré mes cris et mes supplications qu’il n’écoutait pas.

- À la piscine il me mettait la tête sous l’eau « pour jouer », j’avais peur, je lui disais que je n’aimais pas cela, mais il continuait, j’ai eu si peur de mourir.

- Il faisait exprès de ne pas me servir à table, quand j’approchais mon assiette, en disant : « t’en veux, ben t’en auras pas » ; il se servait et devant ma mine déconfite, il disait ensuite : « souris, chérie ».

- Lorsque je tendais mon verre, il ne m’en mettait qu’un tout petit peu et attendait en me regardant, attendant que je lui en demande plus « s’il te plait », il en rajoutait un peu et cela recommençait, interminablement…

- Il me tapait sur les doigts avec la fourchette et quand je les retirais surprise, il disait : « oh, je t’ai fait mal ? oh pardon chérie » avec un sourire.

- À table, il lui arrivait de me jeter des verres d’eau à la figure.

- Je mangeais à côté de lui, et il faisait exprès de me donner des coups de coude (pour rire), faisant tomber le contenu de ma fourchette, des fois et des fois de suite. Ce n’était pas drôle, je ravalais mes larmes, car si je me rebiffais, il se fâchait.

- Il attrapait ma serviette alors que j’essayais de la plier, plusieurs fois de suite, et je devais recommencer, jusqu’à ce qu’il décide de me laisser tranquille.

- À table, nous devions le servir ; lui ne se levait jamais.

- Quand nous ne finissions pas nos assiettes, il nous mettait dans l’escalier de la cave jusqu’à ce que l’on finisse.

- Il nous obligeait à faire du vélo au-delà de nos forces : le plaisir initial se transformait en souffrance (on disait qu’on voulait rentrer, il continuait quand même et nous étions obligés de suivre).

- Il m’obligeait à jouer aux cartes le dimanche après-midi pendant des heures alors que je détestais cela ; je n’avais rien le droit de dire, juste de jouer pour lui faire plaisir.

- Il fallait jouer au jaquet avec lui le midi, envie ou pas, le nombre de parties qu’il décidait.

- Nous devions faire ce que mes parents avaient décidé, sans jamais pouvoir donner notre avis ; pas le droit de ne pas être d’accord ou d’avoir envie d’autre chose. Cela n’avait aucune importance.

- Quand il y avait des invités, on ne devait pas parler ; nous avions interdiction de prendre part à la conversation. Si on prenait la parole, ma mère nous faisait taire.

- Quand des invités apportaient des chocolats, mes parents les ouvraient, les faisaient passer mais on ne devait pas en prendre et dire « non merci ».

- Chez ma grand-mère, le dimanche midi, nous nous retrouvions avec mes cousins et cousines ; mes parents nous obligeaient, ma sœur et moi, à rester à table alors que les autres pouvaient sortir et aller jouer. Eux pouvaient participer à la conversation ; nous avions ordre de nous taire.

- Ma mère nous disait toujours de nous excuser de déranger, il fallait être invisible autant que possible, passer inaperçu, ne pas faire de bruit, surtout ne jamais se mettre en avant, se faire remarquer.

- En voiture, pas question de dire si on avait envie de faire pipi ou pas (c’est lui qui décidait des pauses mais on ne devait pas demander et pas faire de bruit quand il conduisait). C’était la terreur par le silence.

- Quand il m’expliquait les maths et que je ne comprenais pas, il criait. Je pleurais, je ne comprenais rien, mais je devais rester jusqu’à ce qu’il me lâche.

- Quand j’étais en colère, mon père me mettait sous la douche froide.

Le reste du temps, mon père ne s’occupait pas de nous. Il regardait la télé (il ne fallait surtout pas le déranger).

Tout cela peut paraitre anodin (aucune chance d’intenter un procès pour cela ! j’aurais l’air ridicule), mais cela s’est joué sur de nombreuses années et s’est répété, sans que je puisse m’y soustraire ou lui échapper. J’étais sans défense. Je ne comprenais pas pourquoi il faisait cela et ne pouvais en parler à personne.

Certes il n’y a pas eu d’abus au sens abus sexuel caractérisé, il ne m’a pas frappée, mais il y a eu une somme incroyable de « petits » abus, de vexations, d’humiliations, de moqueries, de menus chantages, quotidiens, répétés, qui ruinent la santé mentale et surtout l’estime de soi d’un jeune enfant sans défense. Ma mère n’a jamais pris position dans tout cela et a toujours laissé faire, me faisant signe de me taire, et me disant même « c’est ton père » (sous-entendu : on n’y peut rien, il a tous les droits).

En fait, il y avait un non-respect, une négation de notre personnalité.

Il y avait quelque chose de l’ordre du sadisme (du plaisir pris à faire peur, à faire mal), de la perversion. Il me tenait en son pouvoir, j’étais sa chose.

Je n’ai aucun bon souvenir avec mon père.

Aujourd’hui encore il m’est difficile de me tenir en sa présence, de le regarder, de lui parler. Il me dégoûte.

Mars 2021

Hélène