Quand on a rencontré la violence pendant l'enfance, c'est comme une langue maternelle qu'on nous a apprise.

Marie-France Hirigoyen.

Une enfance dans les années 80

Témoignage reçu en réponse au questionnaire du livre La Fessée, Questions sur la violence éducative, d'Olivier Maurel.

 
Avez-vous vous-même été frappé ?
Oui, j'ai été frappé.

A partir de et jusqu'à quel âge ?
Il et difficile de se prononcer avec certitude sur ce point-là. Je pourrais avoir été frappé et ne pas m'en souvenir, probablement est-ce la cas. Toutefois, je me souviens de certains moments, de l'avoir été, j'avoue que c'est assez flou. Je pense avoir été frappé assez tard si je puis dire, car ma mère n'a eu de cesse de me dire que tout petit, j'étais extraordinairement calme. Je pourrais, après lui avoir demandé, vous renvoyez des précisons pour cette question. Je crois avoir été frappé à partir de l'âge où j'ai commencé à comprendre clairement que ce que je subissais n'était pas normal, vers 06 ou 07 ans, et ce, jusque tard dans ma vie ( je vais dire pourquoi plus loin ).

Par qui ? (père, mère, grands-parents, frère, oncle, autre personne de la famille ou de l'entourage, enseignant...).
Eh bien justement, une petite partie de mon enfance, - j'ai eu de la " chance - j'ai été frappé par mes parents, mais la plus grande partie ce fut par mes camarades à l'école. Je note que strictement rien n'a été fait pour dissuader ces élèves de me frapper, même si cela été fait devant les professeurs. Je note aussi que certains professeurs, un en particulier, semblait s'amuser de mon comportement associal - je suis différent car je souffre du syndrome d'Asperger, forme d'autisme. Je crois qu'il était important de le préciser.

Celui ou celle qui vous a frappé avait-il (ou elle) subi des châtiments corporels ?
Là aussi je pourrais revenir plus tard pour le préciser. Je n'ai vu que mon père se plaindre très régulièrement des châtiments qu'il a subi dans son enfance. Ma mère ne l'a pas fait, elle s'est plainte des mauvais traitements, mais ne m'a pas parlé de coups. Étrangement, c'est mon père qui ne me frappait pas, en tout cas, je n'en ai pas souvenir.

Viviez-vous dans une société où les enfants sont couramment frappés ?
Malheureusement oui. Personne ne semble s'en plaindre, sauf les enfants peut-être...

Cette manière de vous faire obéir vous a-t-elle été profitable ?
À vrai dire j'en doute fortement. D'ailleurs, je ne sais même plus pourquoi l'on me frappait ; la seule chose que j'ai bien retenue, ce sont les coups. Est-ce que ça fonctionnait ? Je ne crois pas. Je me souviens, vers la fin, ma mère en train de me courir après avec un manche à balai. Étant donné qu'elle n'avait pas eu d'affection, donc elle ne m'en donnait pas, c'était assez marrant je trouvais, une sorte de jeu. En dehors de cette pratique, elle ne jouait pas avec moi ni avec mon frère et ma sœur. En grandissant, je revois encore mon frère se dresser devant elle, torse gonflant, et lui dire : « À présent, si tu me touches, moi aussi je te touche. » Ça voulait simplement dire, si tu me bats, moi aussi je te battrais... Il n'a plus été frappé après ça.

Avez-vous l'impression d'en subir encore les conséquences ?
Ce point m'intéresse particulièrement. En effet, j'en subi encore les conséquences, c'est tellement flagrant. J'ai constaté, sans le regretter, que votre livre parle spécifiquement des coups physiques, mais pas des coups psychologiques, qui eux aussi peuvent faire très mal. Je crois bien que c'est ceux-là qui m'ont le plus touché.
Je ne peux pas tout vous dire sur les conséquences, car ce serait trop long, mais je peux tout de même vous donner quelques exemples :

- On ne m'a pas appris à donner mon avis : j'ai donc le plus grand mal à m'affirmer, et à dire ce que je pense, ce que je ressens. Je suis très docile, le dressage fut bon...

- On m'a même appris à refouler ce que j'étais, ce que je pensais : j'ai le plus grand mal à savoir qui je suis, ce que je pense et ressens de certaines choses, de choisir. Devant un choix, quand je suis tout seul c'est délicat, car pour habitude, c'est ma mère qui décide. Mon autonomie n'a pas été respectée.

- On m'a appris qu'il fallait mériter de manger : j'ai été longtemps où je culpabilisais de le faire, j'avais une boule au ventre, une envie de vomir et à l'école, à l'heure de la collation, je me cachais pour manger, dans les toilettes.

- On ne m'a pas appris à pouvoir dire non, seul le oui était envisageable : les conséquences sont là, évidentes...

- On m'a appris à me soumettre à l'autorité parentale, à ne pas la remettre en question, à ne pas avoir le droit de se défendre sous les coups ou autres : je suis aujourd'hui soumis, je recherche des relations où je suis soumis à ma compagne... je n'ai pas de relation sadomasochiste bien que j'aime bien être frappé. C'est comme une marque d'affection car j'ai eu longtemps avec ma mère, comme contact physique, que les coups, donc dans mon esprit c'est ça l'amour... D'ailleurs, j'ai aussi constaté que dans mes relations amicales ou amoureuses, quand on s'énerve après moi, je suis très heureux. Je considère que c'est là une marque forte d'affection.
À l'école, je ne répondais pas aux coups ou à l'humiliation. C'était la continuité de mon éducation, pourquoi allais-je me défendre là alors que l'on m'avait appris à me soumettre chez moi ?

Avez-vous subi cette épreuve dans l'isolement ou avez-vous eu le soutien de quelqu'un ?
Aucun soutien, durant cette période, bien au contraire. D'après les gens qui venaient, nous étions des enfants capricieux, par conséquent, il était normal de nous corriger. En revanche, j'ai eu le droit, étant plus âgé, d'avoir une copine qui m'a servi de mère de substitution. Elle m'a rééduqué comme j'aurais dû l'être. Je crois que je tiens mon équilibre de cette période, qui a duré 05 ans et demie. Sa mère fut aussi d'une grande écoute, sans jugements ni quoi que ce soit de ce genre.

Voyez-vous un rapport entre votre éducation et votre opinion actuelle sur les châtiments corporels ?
Bien sûr que oui. J'ai eu la chance d'avoir le temps pour l'introspection. C'est ainsi que j'ai pu mesurer l'ampleur des dégâts. Ma copine, celle dont j'ai parlé plus haut, a été la seule à me dire que ce que j'avais vécu n'était pas du tout normal, bien au contraire. Ça m'a soulagé drôlement. Enfin, j'étais compris et entendu dans ma souffrance. Ça m'a permis de la libérer. Je crois donc que j'ai eu cette chance-là, que tous n'ont pas, et donc de prendre du recul, de voir ma vie avec ce même recul et ce que j'ai subi. Suffisamment pour voir là une chose qui n'était pas normal. L'aurais-je fait autrement ? J'en doute un peu.

Avez-vous des objections aux idées développées sur ce livre ? Lesquelles ?
Non, non, pas du tout. Il est excellent même.

Ce livre a-t-il modifié ou renforcé votre point de vue sur les châtiments corporels ?
Modifié sur un point particulièrement. Vous expliquez que nous devons consoler l'enfant de bas âge quand il pleure au lieu d'être ferme avec lui, car il est trop jeune, - son cerveau est encore en développement - pour pouvoir se maîtriser de lui-même. C'est un point auquel je n'étais pas d'accord, enfin j'avais de gros doutes, avant d'avoir lu votre explication. Pour le reste, ça l'a renforcé et m'a apporté de meilleurs arguments, faut-il que les parents soient ouverts et enclins à la remise en question...

Si vous avez voyagé et pu observer des pratiques coutumières de châtiments corporels sur les enfants, pouvez-vous les décrire assez précisément : quelles punitions ? infligées par qui ? à qui (sexe, âge, lien de parenté) ? en quelle circonstance ? pour quelles raisons ? en privé ? en public ?
Lors d'un voyage au Maroc, j'ai simplement pu observer que les enfants travaillaient assez jeune. Dans des métiers souvent assez pénibles.

Si vous acceptez de répondre, merci de préciser sexe, âge et milieu social.
Je suis un homme de 25 ans, né le 27/10/1983 et je suis né dans le milieu ouvrier : mon père ayant été chauffeur routier, à présent à la retraite et ma mère agent d'entretien chez des particuliers.