Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

Violence éducative ordinaire et violences sexuelles, quels liens ?

(Mis à jour le 9 juillet 2024)

En 2019, dans son exposé des motifs1, la proposition de loi sur l’interdiction “des violences éducatives ordinaires” précisait :

La VEO est l’ensemble des pratiques coercitives et punitives utilisées, tolérées, voire recommandées dans une société, pour éduquer les enfants. Elle est faite de violence verbale : moqueries, propos humiliants, cris, injures... ; de violence psychologique : menaces, mensonges, chantage, culpabilisation... ; et/ou de violence physique : gifles, pincements, fessées, secousses, projections, tirage de cheveux, tapes sur les oreilles…).

On pourrait donc considérer que les violences sexuelles en seraient exclues, car elles ne seraient ni tolérées ni recommandées par la société et n’auraient pas de caractère éducatif. Ajoutons qu’elles sont a priori considérées comme des crimes ou des délits par le code pénal.

Cependant, il nous semble important d’interroger cette distinction apparente entre violence éducative et violence sexuelle pour mettre en lumière un certain continuum et certaines formes de la violence éducative ordinaire à caractère sexuel.

Des actes qui transgressent l’intimité de l’enfant

La violence physique est une agression du corps de l’enfant. À ce seul titre, elle constitue une intrusion dans le rapport au corps que l’enfant va pouvoir construire. Toute violence physique le prive ainsi de la libre disposition de son corps et en fait un objet des passages à l’acte de l’adulte censé l’« éduquer ». Comme toutes les autres violences, les mots, les regards, les jugements sont des intrusions dans l'intime de l’enfant. Il en résulte un rapport au corps altéré qui conduit beaucoup d'enfants à une forme de dissociation de ce corps devenu cible de violence et source de souffrance.

La violence physique qui agresse certaines parties du corps (les fesses par exemple) est bien une violence qui peut affecter la construction de la sexualité de l’enfant. Dans le cas de la fessée, il est évident qu’il s’agit d’une violence à caractère sexuel2. Le prétexte « éducatif » masque la réalité d’une intrusion dans l’intimité corporelle et la vie affective de l’enfant. Les répercussions de tels actes peuvent se manifester des années plus tard dans la sexualité adulte de l’ancien enfant maltraité3.

Les témoignages de victimes apportent d’autres exemples de violence éducative ordinaire à caractère sexuel telles qu’obliger un enfant à se laisser embrasser ou toucher, le forcer à faire des gestes de “tendresse” envers des adultes ; l’obliger à dormir dans des draps ou à porter des vêtements souillés ; lui imposer des gestes de toilette intime ; faire des remarques sexistes ou sexuelles sur son corps ; lui interdire d’aller aux toilettes alors qu’il·elle en a besoin ; ne pas respecter sa pudeur ; imposer des opérations chirurgicales sur le sexe d’un·e enfant, etc.

La violence éducative ordinaire à caractère sexuel

Nous considérons la violence éducative ordinaire comme l’expression du système de domination adulte s’exerçant dans le cadre d’une relation éducative. La violence éducative doit donc être comprise comme la volonté de l’adulte de contrôler l’enfant, même sous couvert de bonnes intentions.

Certaines violences entrent dans un champ que nous qualifions de « violence éducative ordinaire à caractère sexuel », parce qu'elles concernent spécifiquement la vie intime et affective de l'enfant ou de l'adolescent·e, et qu'elles peuvent affecter la construction de sa sexualité future, ainsi que le rapport à son corps. Outre les exemples précités, il s’agira de gestes ou de paroles qui sexualisent la tenue de l’enfant, s’immiscent dans son intimité, moquent les manifestations de sa puberté, l’empêchent d’exprimer son orientation sexuelle ou son identité de genre…

Ces violences ne sont possibles que parce que l’adulte considère que l’enfant lui appartient et qu’il est en droit de le contrôler et de lui imposer des gestes et des paroles qui disqualifient ses choix et ses désirs.

On peut y inclure toutes les situations entre l’enfant et le parent qui créent un inconfort pour l’enfant vis-à-vis de son corps et de sa vie intime. La violence éducative ordinaire à caractère sexuel se situe là où l’enfant, du fait du comportement d’un adulte, sera empêché de pouvoir se sentir libre et sans emprise, dans son rapport avec son sexe, son intimité et sa pudeur.

Ces situations sont nombreuses et débutent parfois dès la naissance4. Elles existent dans le cadre familial, au moment des soins d’hygiène ou médicaux, des relations d’affection. Elles peuvent aussi avoir lieu chez des membres de la famille éloignée, au sein d’établissements scolaires ou de structures d’accueil. Le rapport de domination de l'adulte s'exprime à travers les gestes et les paroles adressés à la jeune personne. Bien trop souvent, ces actes sont justifiés, considérés comme anodins, voire bénéfiques.

L’omniprésence et la banalisation de la violence éducative ordinaire à caractère sexuel accroissent les difficultés pour lutter activement contre toute forme de violence sexuelle.

Les incestes et les agressions sexuelles

« Un abus sexuel sur un enfant n’est pas une épreuve, un accident de la vie, c’est une humiliation profonde et systémique qui détruit les fondements mêmes de l’être. » 

Neige Sinno

Cette citation du livre de Neige Sinno Triste Tigre (POL, 2023) insiste sur la spécificité du viol incestueux qui détruit les fondements mêmes de la personne qui en est victime.

Comme nous l’avons écrit dans notre déclaration de philosophie : Ancrer en chacun·e un devoir de soumission, justifié par les principes d’obéissance, de bienséance et de politesse, contribue à la construction d’une vulnérabilité de l’enfant vis-à-vis de la maltraitance, de l’inceste, de l’agression sexuelle, du viol.

C’est bien la manipulation, l’exploitation du lien affectif de l’enfant à son parent/agresseur et la non-reconnaissance du caractère destructeur de l’agression qui entraînent des passages à l’acte. Et c’est cette continuité cohérente avec la relation de domination adultiste que nous nous appliquons à dénoncer à l’OVEO.

Nous souscrivons donc parfaitement à l’idée de continuum. Violence éducative ordinaire, domination adulte et violence éducative ordinaire à caractère sexuel constituent le terreau favorable au développement de violences futures contre soi-même ou contre d'autres. Les viols, agressions sexuelles sur les jeunes personnes et autres actes de pédocriminalité sont une suite logique, un résultat de ce processus de domination.


  1. Voir le dossier législatif de la loi du 10 juillet 2019 et notre article Loi d’interdiction des « violences éducatives ordinaires ». Quelques précisions juridiques.[]
  2. Voir l'article Châtiments corporels et problèmes sexuels à l’âge adulte (avec en lien l’article de Tom Johnson Les dangers sexuels de la fessée) et le témoignage Une pratique soigneusement ritualisée.[]
  3. L’OVEO ne suggère pas que les adultes ont une intention consciente d’agresser sexuellement un enfant lorsqu’ils ou elles administrent une fessée. Ils et elles n’ont pas non plus toujours de volonté directement éducative lorsqu’ils frappent ou humilient un enfant. Pour nous, c’est le système de croyance selon lequel les adultes seraient supérieurs aux jeunes et auraient le droit et le devoir de les éduquer qui conditionne et autorise ce type de réactions que l’on ne tolèrerait pas si elles visaient un autre adulte. Un enfant perçoit rapidement que ses parties génitales et ses fesses n’ont pas le même statut que les autres parties de son corps, qu’il s’agit d’une zone particulièrement intime. Définir la nature de la violence du point de vue de celui ou celle qui l’inflige, ou selon son intention, et non selon ses effets et ses conséquences, nous paraît fondamentalement contestable (lorsque la victime est adulte et non consentante, toucher les fesses ou toute autre partie considérée comme intime et sexuelle est qualifié par la loi d’agression sexuelle). Il en va de même pour toute forme de violence (y compris médicale et institutionnelle), quel que soit l’âge de la victime. Pour définir la nature de la violence, nous nous plaçons résolument du côté de la personne qui la subit.[]
  4. Lire par exemple nos articles "La violence obstétricale ordinaire, séquelles et prémisses de la violence éducative ordinaire" et "Pour une véritable culture du consentement"[]

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