C'est à l'échelle mondiale qu'il faut désormais inventer de nouveaux concepts mobilisateurs, pour parvenir à cet idéal : l'égalité en dignité et en droit de tous les êtres humains.

Françoise Héritier, anthropologue, ethnologue, féministe, femme politique, scientifique (1933 – 2017)

Des enfants « victimes » d’une parentalité « exclusivement empathique »… ou comment faire passer la domination des adultes pour un droit fondamental des enfants

Un débat incomplet

Le 28 octobre 2022, deux tribunes quasiment similaires ont été publiées, l’une dans Le Figaro (La dérive de la parentalité “exclusivement” positive doit être dénoncée), l’autre dans La Libre Belgique : La parentalité exclusivement positive ne respecte pas le développement psychologique de l’enfant.

Caroline Suchard @caroline_suchard

Avec bien peu de nuances, les textes opposent de manière caricaturale le « bon sens » d’une éducation que nous pourrions qualifier de traditionnelle au pseudo-laxisme d’une éducation « exclusivement » « positive » ou « bienveillante », accusant même cette dernière de contrevenir aux droits de l’enfant.

Les signataires s’indignent :

Quand va-t-on se rendre compte que cette parentalité qui veut faire l’économie de l’éducation est un manquement grave aux droits des enfants ? Quand va-t-on accepter que les bonnes intentions de cette parentalité-là ne sont pas suffisantes pour la valider ?

Dans un contexte de remise en cause potentielle par le Conseil de l’Europe du « time-out » comme méthode éducative1, il nous semble que ces levées de bouclier sont symptomatiques d’une difficulté – voire d’une impossibilité – à concevoir le rapport parents-enfants autrement que comme un rapport de domination, autorisant de fait toutes les manipulations jugées utiles à l’obtention d’un résultat souhaité.

Cette pensée est guidée par la croyance que le rapport de force est indispensable, les enfants étant de potentiels « tyrans » guidés par une « volonté de toute-puissance », et par la peur sous-jacente de leur « prise de pouvoir ».

Ainsi, la technique du « time-out » recommande d’isoler temporairement un enfant en cas de « désobéissance ». Quelle que soit la durée et les mots pour le mettre en place, il s’agit d’imposer à l’enfant un retrait d’attention (et d’amour) de l’adulte – et éventuellement du groupe – lorsqu’il ne respecte pas les « règles ». Ces besoins d’appartenance et d’estime, pourtant essentiels à tout être humain, sont donc conditionnés par la soumission aux standards arbitraires (« un enfant ne doit pas discuter quand on lui dit d’aller se brosser les dents », par exemple) imposés par la culture et par le « besoin d’éduquer » de l’adulte (qui a lui-même subi l’éducation et, en tant que parent, les conseils des « spécialistes »). Comme le formule Alfie Kohn, « je t’aime » signifie en réalité « fais ce que je te dis ».

Rappelons au passage qu’un enfant qui a un « mauvais comportement » n’agit pas contre l’adulte, mais pour lui-même (pour son autonomie, sa liberté…). Croire que son attitude est une provocation, voire une manipulation, est une projection de la part des adultes, qui révèle par ailleurs leur difficulté à voir les enfants comme des êtres humains à part entière et les empêche de vivre de manière plus détendue les conflits inhérents à toute relation. Oui, il vaut mieux « faire l’économie de l’éducation » quand le mot « éducation » désigne non pas le fait d’élever un enfant en étant à l’écoute des besoins et en respectant les droits de chacun – ceux de l’enfant comme ceux du parent –, mais une longue succession de « mesures éducatives » soigneusement étudiées et calibrées par des spécialistes pour être appliquées par des parents eux-mêmes obéissants.

Alice Miller écrit : « Le conditionnement et la manipulation de l’autre ont toujours été une arme et un instrument de l’exercice du pouvoir, même s’ils se déguisent sous les noms d’ “éducation” ou de “thérapeutique”. » (Postface de C’est pour ton bien, Aubier, 1985.)

Depuis la loi du 10 juillet 2019, si les prises de parole publiques des professionnel.les de l’enfance ne légitiment plus le recours aux punitions corporelles, que l’identification de la violence dans les pratiques éducatives semble s’affiner et le degré de violence des punitions physiques diminuer (IFop, 20222), l’attente d’une obéissance de l’enfant à l’adulte justifie de conserver ou d’inventer des mesures coercitives (éducatives) pour asseoir cette autorité.

Face aux difficultés rencontrées par les parents, qui se questionnent sur leur parentalité, remettent parfois en cause leur propre schéma éducatif et cherchent des « solutions »3, nulle part n’apparaît la possibilité que ces difficultés puissent être liées à leur propre vécu (réactivation de la douleur liée à la violence éducative subie dans l’enfance, traumas…), à des facteurs liés au stress de la vie quotidienne (rythmes de travail, charge mentale, en particulier pour les familles monoparentales), et à un système sociétal global basé sur la hiérarchie, la compétition et une recherche du profit (travestie en idéologie du progrès) qui pousse à une hyperactivité et une surconsommation addictives – dont beaucoup d’adultes sont eux-mêmes victimes ou complices, mais dont les enfants, au moins, ne sauraient être tenus pour responsables.

Cela illustre le déni collectif des rapports de domination qui structurent nos relations et qui enferment les plus jeunes dans la croyance qu’ils doivent se soumettre à une autorité sans discuter, sans chercher à comprendre, car cette autorité est infaillible et agirait assurément « pour leur bien ».

C’est pourtant tout notre cadre de pensée qui est à changer pour atteindre un respect effectif de la dignité des plus jeunes et le respect de leurs droits, de leurs capacités et de leurs besoins fondamentaux.

En réponse aux deux tribunes précédemment mentionnées, une lettre ouverte a été adressée au président de la République et publiée dans L’Obs le 10 novembre 2022 pour promouvoir l’éducation non-violente en France. Si l’OVEO approuve dans l’ensemble les idées qui y sont développées et a proposé d’être signataire, nous notons que la domination adulte n’y est pas remise en cause.

Ce changement de paradigme est exigeant, il suppose de questionner les schémas ancrés en nous depuis notre naissance, de faire face à nos blessures profondes. Car c’est toute une culture plurimillénaire basée sur la normalisation de la violence faite aux plus jeunes qui est à déconstruire. La société a avancé – bien qu’insuffisamment – sur les questions de sexisme, de racisme, d’homophobie. Saurons-nous également faire évoluer le statut de l’enfant, pour une société plus égalitaire et plus respectueuse de chacun.e ?

Si nous voulons sortir des rapports de domination dans la société, il paraît essentiel de se pencher sur la première des dominations, à savoir celle des adultes sur les enfants.

Caroline Goldman et l’imprégnation de la psychanalyse dans notre culture

Le fait que ces deux tribunes aient eu une telle couverture médiatique tient certainement à la présence de Caroline Goldman parmi les six signataires principaux. Cette psychologue pour enfants et adolescents, très présente sur les réseaux sociaux et autrice de quelques ouvrages, commence à se faire une place parmi les « experts » grâce à ses apparitions dans La Maison des Maternelles sur France 2 et, depuis début 2022, grâce à son podcast à succès : Caroline Goldman – docteur en psychologie de l’enfant.

Ainsi, parallèlement à la publication de ces tribunes, une auditrice de France Inter nous a écrit pour nous dire sa sidération à l’écoute de l’émission Le téléphone sonne du 27 octobre 2022, émission dans laquelle Caroline Goldman était interviewée4 (File dans ta chambre ! Une punition trop violente ?). Avec son accord, nous publions ci-après le courrier que cette auditrice a envoyé à l’animatrice de l’émission, la journaliste Fabienne Sintès.

Les recommandations de Caroline Goldman s’appuient sur une morale judéo-chrétienne, sur des concepts hétéronormés et psychanalytiques (niant par exemple les profils neuroatypiques et s’appuyant sur la théorie des pulsions, l’Œdipe, etc.). Sur son profil LinkedIn, elle se dit d’ailleurs – au moment où nous écrivons – « en croisade […] pour réhabiliter la psychanalyse dans le soin ».

À l’heure où de multiples sources nous permettent de remettre très sérieusement en cause les théories freudiennes5, et où les découvertes scientifiques (en psychologie, biologie, sociologie) nous invitent depuis plusieurs décennies à dépasser d’anciennes croyances, il nous paraît important d’insister sur la dangerosité de cette volonté de soumettre les plus jeunes aux attentes et désirs des adultes.

Comme le rappelle entre autres le témoignage de cette auditrice de l’émission, l’obéissance aux adultes et la docilité des plus jeunes sont un terreau propice pour l’inceste et les violences sexuelles.


Bonjour Mme Sintès,

J’ai été sidérée hier soir d’entendre Caroline Goldman nous expliquer ses « pulsions éducatives » sans aucun contradicteur en face. Je parle de pulsions parce que, isoler une enfant dans sa chambre au seul motif qu’elle a exprimé sa joie à l’idée de voir ses amies, ce n’est pas une « méthode », c’est une pulsion. La mère est « agacée » par l’expression de sa fille, elle la punit, comme un moustique qui nous tourne autour et qu’on éclate. Personne pour répondre à cette psychologue que toute personne douée d’un minimum de sensibilité aurait exprimé basiquement ses besoins et ceux de l’enfant. « Maman a besoin d’espace, besoin de faire ça et ça, et toi tu peux exprimer ta joie avec un dessin ou en dansant. » Non, madame n’exprime rien, elle punit.

J’ai été ravagée moi-même par cette « éducation » absurde et brutale. J’étais une petite fille sage, docile et soumise. Adulte, face à un homme, la case « non » n’existait pas. J’ai 38 ans, et j’ai mis presque deux décennies à sentir que j’avais enfin la possibilité de dire non. Ma tête a entendu à 20 ans que je pouvais dire « non » (je n’y avais jamais pensé) mais mon corps avait trop peur. Les pulsions érigées en méthode sont le berceau de toutes les dominations.

Si vous vouliez avoir quelqu’un en face de cette psychologue (qui affirme que les anti-VEO sont tous des « personnes qui n’ont pas étudié l’enfant, gourous autoproclamés » – et personne ne la contredit) vous auriez pu inviter des personnes qui ont justement étudié la question. Je pense aux chercheuses Iris Brey, Juliet Drouar, Dorothée Dussy, Sokhna Fall entre autres, qui viennent de publier un essai remarquable, La Culture de l’inceste (éd. du Seuil).

Elles ont étudié le rapport de domination adulte/enfant, et les ravages de la loi du silence. Mme Goldman, qui, sans prendre en considération le besoin de l’enfant, punit son enfant dès un an parce qu’il ne colle pas au désir de l’adulte, entretient cette culture patriarcale où la loi du plus fort domine. Un enfant agressé se tait parce qu’on lui a toujours appris à le faire. Si même une émotion joyeuse « dérange » l’adulte, comment parler de l’agression ? Les mots « relation » et « empathie » sont absents de la bouche de cette femme. Seuls des propos rances et irréfléchis en sortent : « À notre époque, tous les enfants sont des sauvageons insupportables ». Ce qu’on ne peut plus dire (en tout cas sur France Inter) d’autres catégories de la population (étrangers, femmes…) passe facilement pour les enfants.

Vous évoquez pendant l’émission le mur qui sépare les anti-VEO des « tradi », mais ce mur est dressé par la relation même de domination parent/enfant. J’ai vécu une enfance bourgeoise derrière mon mur de solitude, je n’avais pas le droit à l’expression d’un désir, je devais coller à celui du plus fort, pour ma survie. Alors que la société commence juste à avoir un sursaut de prise de conscience pour la prise en compte de la parole des enfants, de leur besoin d’être armés par la parole face aux agresseurs (un enfant sur 10 victime d’inceste, dois-je le rappeler), votre émission m’a fait l’effet d’une huile bouillante déversée sur les parents et les enfants.

Beaucoup d’auditeurs se sont dits « déculpabilisés » par les propos de Madame. Pourquoi ne pas interroger cette notion de culpabilité ? Notre société aurait donc besoin de coupables, soit l’enfant, soit l’adulte. Si se déculpabiliser c’est culpabiliser l’enfant, personne ne sort du cercle. Seules les relations créatives et la prise en considération du visage de l’enfant nous sortent du rapport coupable. Mère d’une enfant de deux ans, émerveillée par sa capacité de compréhension et d’empathie, je suis d’autant plus en colère que votre émission déroule le tapis rouge à autant de non-pensées nocives sur ce qu’est une relation parent-enfant. Vous avez une énorme responsabilité en tant que journaliste. Lors d’une prochaine émission, je souhaiterais que vous donniez la parole sur ce sujet sérieux à des personnes qui adoucissent et libèrent la société par leur intelligence relationnelle.

Cordialement,
Une rescapée de la non-pensée violente


Lire aussi :

Sur notre site :


  1. Dans une brochure de 2008 sur la « parentalité positive », le Conseil de l’Europe préconise entre autres la mise à l’écart temporaire (« time-out ») comme alternative aux châtiments corporels. L’éventualité de cette suppression fait débat (voir ces articles du 12 octobre 2022 dans Le Parisien et du 14 octobre dans Les Dernières Nouvelles d'Alsace). []
  2. Etude commandée à l'IFOP par la Fondation pour l’Enfance pour enquêter sur l’ancrage de la violence éducative dans la société française. []
  3. Voir notre article « L’éducation positive ou bienveillante est-elle une mode ? » []
  4. À noter que le même jour, un portrait de Caroline Goldman est publié dans Le Parisien. []
  5. Voir le film L’Affaire Freud de Michel Meignant (2011), basé sur sa rencontre avec Jeffrey Moussaieff Masson, ancien psychanalyste et ex-directeur des projets aux Archives Freud à Londres, auteur de The Assault on Truth (1984), ouvrage traduit en français et disponible aux éditions L’Instant présent : Enquête aux archives Freud, des abus réels aux pseudo-fantasmes ; écouter également le podcast Que vaut la psychanalyse de Méta de choc, témoignage en 6 temps d’un ancien psychanalyste élève de Lacan ; voir les documentaires de la chaîne Youtube Dragon bleu et notamment Le Phallus et le Néant de Sophie Robert (2019). []

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Comment accepter, supporter d’avoir des parents fous ?

Je rencontrais pour la première fois un témoin lucide, j’avais trente-cinq ans ! Jusque-là je ne parlais pas de ma vie. D’un côté je n’allais pas me plaindre, je n’avais pas été enfermée dans un placard ni attachée à des chaînes, je n’avais pas été violée, je n’avais pas été frappée tous les jours. Somme toute, mon enfance me semblait assez ordinaire, peut-être une sorte de malédiction, une mauvaise fée ayant dû se pencher sur mon berceau : c’est la vie quoi ! D’un autre côté, je n’en parlais pas non plus car les maigres tentatives pour l’évoquer faisaient surgir devant moi un regard fuyant, un silence encombré, une pirouette de mots légitimant le fait que, ma foi, c’est comme ça qu’on « dresse » les enfants. Alors je me suis tue. Il semble que par là je me suis tuée, aussi. 

Il fallut une femme, médecin de campagne, devant laquelle mon débit de parole ne sut s’arrêter. Les images souvenirs dans la tête, j’osais quelques mots et là, pour une fois, j’eus face à moi une écoute, une porte qui s’ouvrait, sans autre forme de « jugement » qu’un regard horrifié. Je vis dans son regard le reflet pur d’un réel : ce que fut mon enfance. Premier éclair de lucidité, ce que j’avais vécu et ce que je vivais par ricochet était purement et simplement de la maltraitance, de la violence, une sorte de folie admise et tue tout autant que mon être flottant jusque-là dans le silence.

Je me suis mise à lire, beaucoup, sur tout. La psyché, l’enfance, les traumas. J’identifiais aisément tous les symptômes de mes difficultés (la sidération, la peur, la force de subir, le désir fou d’aider) mais jamais ne parvenais à rattacher ce que j’avais vécu à ce qui était décrit. Non, encore une fois, moi je n’avais pas été battue tous les jours, je n’avais pas été violée par mon père. Karma, vie antérieure ? Toutes les questions étaient bonnes Et puis je suis tombée sur les livres d’Alice Miller et j’ai compris. 

Non, pas battue tous les jours, mais souvent. La ceinture, les vimes, ces petites branches d’osier si souples et si solides, que l’on me « cassait » sur les jambes à ne plus pouvoir marcher. Descendre l’escalier tirée par les cheveux. J’ai quatre ans. Les jours où l’on « oublie » de me donner à manger et ceux où on m’oblige à manger ces horreurs, trop grosses pour ma bouche d’enfant, choses si écœurantes mais « si bonnes pour moi » : à la mode de Caen, oui, mais, des tripes. Ma mère qui s’en va « vivre sa vie » alors que j’ai onze ans, me laissant à cet homme, mon père. Cet homme plein de colère hurlante, et si plein de faiblesses que je dois materner quand il pleure. On m’apprend, on me dresse à être forte, à ne pas avoir froid quand mes pieds marchent dans des sandales au milieu de la neige. Être forte à ne pas me sentir brûlée quand mes pieds marchent nus sur les sables brûlants des après-midis estivaux du Sud-Ouest. On me dresse si bien que moi, je les comprends, « les pauvres ». Elle enfant de l’assistance publique à la sortie de la guerre, lui sans père, englouti par les ailes de plomb d’une mère, une « sainte ». Je comprends, je supporte, je subis. La « sainte » n’est pas en reste quand ma mère est partie à m’apprendre qu’une fille c’est pour servir les hommes. J’apprends le ménage quand ils jouent, eux les garçons. J’apprends que les filles ça épouse pendant que les garçons font des études. Ils ont des vélos, je n’en ai pas. 

Les familles éclatent, se recomposent, écopent des enfants des anciens mariés. Il n’y a plus de place pour moi, je suis ballotée chez les uns, chez les autres. Pas de chambre. Pas de lieu. 

Pourquoi me plaindre ? Comment me plaindre ? Ils me disent qu’ils m’aiment, la sainte me câline entre deux ménages. Les pauvres ! les pauvres ! C’est qu’ils sont malheureux, eux ! Je n’ai pas à me plaindre, moi. Je suis forte. J’encaisse, je m’évade par la fenêtre de mon âme, je rêve. Les arbres et les oiseaux, les anges et la Madone deviennent ma famille, mon havre. Oui pourquoi me plaindre ? Je serais bien ingrate et bien vilaine si je le faisais. Je serai donc une bonne fille. Je serai dressée consentante, c’est pour mon bien. Je sais que non, tout au fond de moi je sais que ce n’est pas bon pour moi, mais je veux les croire, sans eux je suis perdue. 

Consentante, la tâche est difficile car les messages reçus sont bien contradictoires. Je te frappe, je t’aime. Je te nourris, je t’affame, je te protégerai, je ne te protège pas. Les mensonges font la loi et les entourloupes foisonnent. J’écris des poèmes ? Mon père les signe. 

Lorsque ma mère passe me voir, en coup de vent, je m’accroche à ses jambes « maman ne t’en va pas ». Les coups de pied détachent la petite sangsue bien égoïste que je suis. La pauvre, oui elle a besoin d’aller vivre sa vie. Je pleure, mais je me cache pour pleurer…

Oui il m’a fallu du temps pour comprendre, prendre avec moi, cette réalité crue, nue, de la violence, de la maltraitance de tout cet entourage familial, complice, avec pas un, pas une seule âme à voir, me protéger, un peu. Confirmer mes alertes car je vois, ce jour-là, c’est mon anniversaire. Ils m’offrent un tuyau. Ils rient. Ils se moquent de moi. J’ai cinq ans. Je vois bien qu’ils sont fous. Mais comment accepter, supporter d’avoir des parents fous, tordus, tortionnaires ? Je fuis, je refuse, je refoule. 

Quelque part je savais, quelque part je voyais, quelque part. Où ? Lorsque je fus mère, je n’ai pas reproduit, j’ai bien fait attention à ne pas violenter, à ne pas blesser ni la chair ni l’âme. Non, là j’ai su du mieux que je pouvais. C’est dans ma vie de femme que la reproduction s’est déployée, rejouant à l’infini, la confrontation avec lui (mon père), avec elle (ma mère). J’ai projeté sur mes époux, cherché à travers eux à rejouer le drame de l’amour sans amour.  Vont-ils finir un jour par m’aimer un peu ? Inconcevable encore et toujours pour la petite fille lovée, restée en moi, d’imaginer qu’il soit possible que l’on ne m’aime pas. Qu’ils ne m’aiment pas.

Il m’a fallu cette femme aux oreilles lucides, il m’a fallu Alice Miller, de longues années sur les fauteuils lustrés d’inconscients écoutants, pour parvenir enfin, un jour, à comprendre, « prendre avec moi » : oui j’ai été maltraitée, oui mes parents ne m’aimaient pas et se servaient de moi pour la vengeance de leur propre détresse. Oui ils avaient un cerveau, un cœur peut-être, mais ils n’ont pas su, pas voulu l’offrir en partage à l’être que j’étais, que je suis. Oui tout cela fut possible parce que la société ferme les yeux, ne dit rien, et ne veut pas entendre. Ils sont nombreux pourtant à m’avoir vue marcher négligée, esseulée, baladée comme un fétu de paille. Certains ont vu mes jambes lacérées… 

Aucun jamais n’a voulu relever mon regard qui se voile, quand haute comme trois pommes je reçois magistrale une « baffe »… Une petite baffe, humiliante et marquant au fer rouge ma volonté de vivre. 

Je me suis donné le droit de ne plus les aimer. Je n’honore plus mon père et ma mère. Je ne suis plus loyale, je ne suis plus sous emprise et ça c’est vraiment pour mon bien. 

Sylvie

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9 « signes d’alerte » pour détecter un contexte violent ?

Campagne "Aimer sans abuser", Paris, octobre 2022.

La marque Yves Saint-Laurent Beauté a collaboré avec l’association En avant toute(s) pour concevoir une campagne nationale de sensibilisation contre les violences conjugales1Aimer sans abuser2. Les informations disponibles sur le site de l’association laissent penser que la campagne existe depuis 2020, mais force est de constater qu’elle a été très peu visible et identifiée : plusieurs déclinaisons de supports semblent exister, mais le spot vidéo publié en 2021 sur la chaine YouTube de l’association ne cumule à l’heure actuelle que 307 vues (!) et un autre, publié en février 2022 sur la chaine YSL Beauty, n’affiche à ce jour que 114 vues.

C’est dans les rues de Paris qu’une adhérente de l’OVEO a repéré une affiche assez minimaliste représentant un symbole de cœur qui se brise sur lequel ces « 9 signes d’alerte » sont listés3 :

  • N°1 – IGNORER
  • N°2 – LE CHANTAGE
  • N°3 – L’HUMILIATION
  • N°4 – LA MANIPULATION
  • N°5 – LA JALOUSIE
  • N°6 – LE CONTRÔLE
  • N°7 – L’INTRUSION
  • N°8 – L’ISOLEMENT
  • N°9 – L’INTIMIDATION

Pour qui a identifié la violence éducative ordinaire et le concept de domination adulte, alerter sur ces 9 points pour définir un contexte violent prouve l’incroyable dissonance cognitive de la majeure partie de la population, tant chacun de ces concepts correspond à ce que l’éducation impose chaque jour aux enfants et adolescents.

Par son statut de protecteur et de référent « originel », le parent exerce naturellement une forme d’autorité sur l’enfant qui est totalement dépendant de lui (d’abord physiologiquement et affectivement, puis matériellement/financièrement).

La domination adulte présente de manière générale dans notre culture, en imposant très tôt la valeur d’obéissance (voire de soumission) aux enfants, permet finalement à l’ensemble des adultes d’exercer une emprise4 psychologique plus ou moins forte sur les jeunes : il faut écouter les adultes, les adultes ont raison, on ne conteste pas, on ne répond pas, on obéit.

N°1 – IGNORER

« Ignorer » est une « méthode » employée parfois très tôt auprès des plus petits, tantôt sur recommandation de professionnels de la santé, tantôt de l’entourage : on persuadera les parents d’ignorer les pleurs du nourrisson pour qu’il « apprenne à  dormir ». C’est aussi le principe appliqué devant les pleurs d’un enfant qui « ne cherche qu’à se faire remarquer » ou qui « fait un caprice » : on le laisse de côté, on ne le regarde pas, il n’existe pas aux yeux des autres tant que son comportement ne s’adapte pas à ce qui est attendu de lui.

N°2 – LE CHANTAGE

Nous avons tellement l’habitude du chantage depuis notre plus jeune âge que nous avons rarement conscience non seulement de le subir, mais de le pratiquer : promettre un bon dessert si l’on finit son assiette, accepter d’accorder une faveur si l’on arrête de pleurer, donner le doudou seulement quand on aura accepté de s’attacher sagement dans la voiture, faire venir le Père Noël si on a été sage…

Le chantage est une forme de raccourci du principe de punition/récompense : « je suis prêt(e) à te récompenser si tu fais ce que je te demande » ; si l’enfant n’accepte pas le chantage, l’adulte l’ignore, le gronde ou le fait culpabiliser par un sermon, ce qui revient à le punir.

N°3 – L’HUMILIATION

« Humilier » signifie, selon le Larousse, « atteindre quelqu’un dans son amour-propre, sa fierté, sa dignité, en cherchant à le déprécier dans l’esprit d’autrui ou à ses propres yeux ». Le dictionnaire propose des synonymes tels que « vexer », « accabler », « mater », « souffleter ».

Faire subir une humiliation, c’est blesser volontairement son interlocuteur pour le faire se sentir méprisable, l’abaisser.

« Ah ben bravo ! », « tu n’avais qu’à pas faire le malin » , « t’es bête ou quoi ? », « c’est pourtant pas compliqué ! », « laisse, tu vas faire n’importe quoi », « qu’est-ce que j’ai fait pour avoir un enfant comme toi ! »… Est-il vraiment nécessaire de donner le sous-texte de ces petites piques lancées quotidiennement aux plus jeunes ? La plupart du temps, nous les avons entendues et les répétons sans même nous rendre compte de ce qu’elles véhiculent : tu es moins que rien, un être qui n’est pas digne d’amour.

N°4 – LA MANIPULATION

Le cortex préfrontal, siège du raisonnement et de la prise de décision, est l’une des dernières régions du cerveau humain à arriver à maturité (vers 25 ans). Il est donc non seulement irréaliste d’accuser de jeunes enfants de manipulation (c’est-à-dire d’un raisonnement complexe, leur permettant de déterminer une manière d’agir après avoir anticipé la réaction que cela déclenchera chez l’autre en vue d’obtenir ce qu’il souhaite), mais surtout hypocrite de ne pas reconnaitre que ce sont les adultes qui usent massivement de manipulation envers les plus jeunes : par exemple promettre une chose que l’on sait impossible afin de différer la colère ou la tristesse d’un enfant, en espérant qu’il aura oublié quelques heures plus tard.

Souvent dissimulée derrière la formulation plus positive de (faux) choix, la manipulation est d’ailleurs fréquemment revendiquée dans les méthodes de discipline positive. Ce qui est effectivement proposé sans expliciter davantage le processus comme nous le faisons ici, c’est de donner l’illusion du choix (et donc du pouvoir de décision) en transférant par exemple implicitement le choix de s’habiller ou ne pas s’habiller vers celui de porter un pantalon ou une jupe (et donc de s’habiller quelle que soit la décision de l’enfant). Voilà ce que l’on peut nommer « manipulation » : utiliser sa capacité de raisonnement et d’anticipation pour orienter la décision de l’interlocuteur vers un objectif prédéfini.

N°5 – LA JALOUSIE

La jalousie peut paraître trop éloignée de la sphère de « l’éducation » pour s’appliquer à notre parallèle.

Pourtant, il est possible de penser à quelques situations où des adultes imposent leur jalousie à de jeunes humains : dans le cas d’une séparation conflictuelle, il se peut que les parents souhaitent secrètement (voire ouvertement) que leur enfant les préfère à l’autre parent et les rassure régulièrement sur leur affection, oubliant le rapport sain d’amour inconditionnel (« je t’aime sans contreparties »). Il existe des parents jaloux de l’enfant vis-à-vis de leur compagne ou compagnon (« y’en a plus que pour lui »), et de manière plus perverse encore, la jalousie peut faire son œuvre dans les climats incestueux. Le parent n’est plus alors un protecteur, mais un rival.

La jalousie est aussi un levier qui peut être activé lorsqu’on compare les enfants entre eux, dans une fratrie, une classe, en cherchant à provoquer un changement d’attitude (« regarde untel, le beau dessin qu’il m’a fait, c’est pas toi qui ferais ça »). Tout est mis en place par les adultes pour cultiver un climat de compétition entre les enfants (les notes, les classements, les comparaisons, les étiquettes), mais c’est toujours aux enfants que l’on reprochera d’être jaloux et de mal agir.

N°6 – LE CONTRÔLE

Le contrôle, c’est toute l’histoire de l’éducation ! Nous écrivons dans notre déclaration de philosophie : Notre culture et notre société entretiennent la croyance selon laquelle les adultes seraient supérieurs aux jeunes, auraient le droit et le devoir de les éduquer (dans le sens dagir sur lenfant dans une visée éducative en le contrôlant, en lui inculquant des normes, en le contraignant pour modifier son comportement ou sa personnalité), et que les jeunes seraient par nature incapables de savoir ce qui est bon pour eux. Jusqu’à 18 ans, un être humain est désigné comme « mineur » et considéré comme tel : assigné à un statut socialement inférieur et le privant de certains droits.

Les châtiments corporels, les punitions, les humiliations, etc. sont utilisés pour contraindre les enfants à adopter un comportement jugé adapté et acceptable par les adultes.

N°7 – LINTRUSION

S’interdire d’être intrusif, c’est déjà accepter l’idée que l’autre ne soit pas un prolongement de soi et puisse avoir sa propre vie. Entrer dans le monde de l’autre implique en réalité la demande de son consentement. Si celui-ci peut paraître impossible à obtenir auprès d’un très jeune enfant, l’avertir et lui parler (par exemple « je vais te changer », « je peux te faire un bisou ? » « je vais te savonner, d’accord ? ») est déjà une façon de lui prouver que l’on respecte son corps, son potentiel refus, son univers et ce qui le définit.

Accepter le « non » de l’enfant est bien difficile pour les adultes. Ne pas le soumettre à ce que nous ne tolérerions pas pour nous-même également.

N’avez-vous jamais rencontré d’adultes qui fouillent dans le journal intime de leur enfant ? Qui contrôlent leurs déplacements par une application téléphonique, même quand aucun danger n’est à craindre ? Qui entrent dans leur chambre sans frapper ?

N°8 – LISOLEMENT

« Monte dans ta chambre ! », « Va au coin ». Utilisé pour juguler les débordements enfantins depuis des décennies, l’isolement est encore bien souvent recommandé, y compris par des personnes se réclamant d’une éducation « positive ». Issue du behaviorisme (comportementalisme), la mise au coin, joliment appelée « time out5 » par les anglophones, reste une méthode encouragée6  car considérée par beaucoup comme une « punition non violente ». Ce simple oxymore est tout de même à noter : il révèle la difficulté à identifier la violence lorsqu’elle n’est pas soudaine et brutale.

Pourtant, comme le fait de l’ignorer, isoler quelqu’un en le tenant à l’écart de la vie du groupe peut difficilement être perçu par celui ou celle à qui cela est imposé (le plus souvent pour une durée qu’il ou elle ne choisit pas) comme un événement qui ne serait pas blessant (et c’est bien généralement le but d’une punition) ! Les jeunes enfants ressentent tout simplement de la tristesse, de la peur, de la solitude, du rejet et de l’abandon, et ce, souvent sans bien savoir pourquoi on leur impose cette situation (sur ce point, lire le billet de Brigitte Guimbal : http://www.cdumonteilkremer.com/2018/05/non-violent-l-isolement.html ou http://www.awareparenting.com/timeoutfrench.htm). Il nous paraît important de rappeler que le retrait d’amour et d’attention est une forme de violence éducative ordinaire aux conséquences tout aussi nocives que les punitions physiques, les reproches et les humiliations.

N°9 – LINTIMIDATION

Le dernier point de cette série de « 9 signes d’alerte » est l’intimidation. Si les débats publics ont peut-être permis de discréditer en France l’usage des châtiments corporels (gifle, fessée et autres brutalités physiques), des cris et des insultes, la menace, permettant de maintenir un rapport de domination et de peur (à ne pas confondre avec le « respect » !) n’a sûrement pas subi la même condamnation… Que l’on menace à l’école les jeunes d’une retenue, d’en « parler aux parents » ou « à la directrice », que l’on tonne au parc « Attention, c’est la dernière fois ! 1, 2… », « Attends que j’en parle à ton père », « ça va mal se finir pour toi… »… l’objectif est bien d’intimider, d’effrayer… de faire peser la peur d’une conséquence plus dure encore que ce qui se déroule sur le moment, pour reprendre le contrôle des opérations.

Conclusion
Illustration de Maëlle Reat (@maelle_illustration).

L’ensemble de ces 9 points révèle finalement la volonté de la part de celui ou celle qui les emploie d’insécuriser l’autre (au sein du couple ou dans la relation à un enfant). Car quand notre interlocuteur vit l’anxiété, la confusion et la baisse de l’estime de soi, notre pouvoir sur lui grandit.

Régulièrement, des membres ou sympathisants de notre association ne comprennent pas notre choix de ne pas proposer d’alternatives à l’éducation traditionnelle, de manières d’agir sans violence auprès des enfants. Pourtant, cet exemple de campagne contre la violence conjugale, signalant ces points de vigilance sans pour autant donner de pistes sur d’autres façons de se comporter en couple, prouve que l’être humain est généralement capable spontanément d’interagir sans recourir au rapport de force. Car on peut aimer sans faire de mal, sans chercher à prendre l’ascendant sur l’autre.

Si cela paraît si difficile dans le cadre d’une relation adulte-enfant, c’est sans aucun doute à cause de notre propre vécu (on fait avec ce que l’on connaît et avec nos traumatismes), mais aussi à cause d’une culture commune soutenant la violence éducative ordinaire et la domination adulte, et au nom du principe d’éducation qui place l’adulte en position supérieure à celle de l’enfant.

Il ne s’agit pas de nier la responsabilité d’un adulte envers un enfant et son devoir de protection, mais de souligner que cela ne devrait pas altérer l’égalité en dignité de chacun.

Tout comme les plus jeunes, bien des adultes peuvent se trouver en situation de vulnérabilité au cours de leur vie (handicap, maladie, vieillesse, précarité financière…). Pourtant, seule la jeunesse semble encore massivement subir une dévalorisation à cause de ce qu’elle est (« immature », « vulnérable ») de la part des autres groupes humains, qui assument et revendiquent souvent cette oppression sans prendre le temps de la questionner.


  1. YSL Beauté a fait appel à l’agence BETC Étoile Rouge pour lancer une campagne internationale ; le programme s’associe à des associations locales dans chaque pays « afin de s’assurer de la pertinence du discours en fonction des différences culturelles ». Nous ne soulèverons pas ici l’énorme paradoxe qu’une marque de produits de beauté s’attaque à la violence conjugale, l’injonction à la beauté participant activement au continuum de la violence exercée sur les femmes. Détails de la campagne sur le site Yves Saint-Laurent Beauté. En avant toute(s) est une association née en 2013, travaillant à la prévention, au soutien et à la recherche autour de la violence au sein du couple et de la famille. []
  2. Comme le fait remarquer Caroline de Haas dans la formation NousToutes sur les violences sexistes et sexuelles, le terme d’« abus », souvent employé en cas d’agression ou de viol d’enfant (« abus sexuel »), est problématique car il n’est pas qualifié juridiquement (de même qu’« attouchement » ou « frotteur ») et semble surtout laisser penser qu’un certain seuil reste acceptable. En effet, si l’on peut « abuser » du chocolat, considérer que l’on puisse « abuser » d’un enfant impliquerait qu’il serait légitime de l’utiliser « un peu » ou de manière raisonnable ; « abuser » de violence signifierait qu’un peu de violence reste acceptable. Ici, la formulation de la campagne, « Aimer sans abuser », interroge : faut-il comprendre qu’il ne faut pas abuser d’amour, ce qui serait semble-il dangereux uniquement si l’on persiste à croire que la violence est une composante de l’amour (spoiler alert : c’est faux !) ; ou faut-il aimer sans abuser des 9 points cités : n’user que d’un peu de jalousie, de manipulation et de contrôle ?… Il semble que la campagne vise les jeunes adultes, habitués à se « vanner », et peut évoquer l’image du « lourdaud » bourré en soirée, le gars dont on va dire le lendemain matin qu’il « abuse » parce qu’on n’ose pas qualifier plus fortement ses agissements. Pour être efficace, un titre de campagne doit « bien sonner » ; il aurait pourtant mieux convenu d’affirmer « Aimer sans agresser » ou « Aimer sans violence ». []
  3. Le listing numéroté peut laisser penser qu’il y a une progression dans la violence des agissements (l’ordre semble le même sur chaque affiche). Bien entendu, il ne s’agit pas d’une aggravation mais bien d’un ensemble de comportements problématiques, les premiers autant que les derniers. []
  4. L’emprise est définie par Muriel Salmona comme un processus de « colonisation psychique » ayant pour conséquence d’« annihiler la volonté » de la victime (Comprendre l’emprise pour mieux protéger et prendre en charge les femmes victimes de violences conjugales, Muriel Salmona, 2016). Les personnes témoignant sur notre site de la violence qu’elles ont subie dans leur enfance expriment sans la nommer cette emprise, et parfois le chemin parcouru pour s’en libérer, en commençant par reconnaître leur souffrance et l’impact de ces violences sur leur santé physique et mentale. []
  5. On pourrait traduire « time out » par « temps mort », « temps de repos », voire « pause », comme si l’action de mettre de côté l’enfant pouvait n’être vécue (par lui et par celui qui l’impose) que comme l’opportunité de faire un « break », de souffler… []
  6. À noter que le Conseil de l’Europe s’apprête, semble-il, à retirer le « time out » de ses recommandations. En 2008, il lançait la campagne « Levez la main contre la fessée » comportant un manuel illustré de 50 pages en de nombreuses langues ; on pouvait y lire « En bref, les enfants réussissent mieux quand leurs parents : • sont affectueux et encourageants ; • passent des moments privilégiés avec eux ; • cherchent à comprendre leurs expériences et leur comportement dans la vie ; • leur expliquent les règles à suivre ; • les complimentent lorsqu’ils se comportent bien ; • réagissent à leur mauvaise conduite en leur expliquant pourquoi ils nont pas bien agi et en recourant, si nécessaire, à des punitions non violentes, comme leur imposer une mise à l’écart temporaire, leur faire réparer les dommages causés, ou encore leur donner moins dargent de poche, et à dautres sanctions de ce type, plutôt que les punir sévèrement. ». Nous recommandons à nos lecteurs et lectrices de lire à ce sujet nos articles : Et si la parentalité positive n’était pas si positive que cela ? et L’éducation positive ou bienveillante est-elle une mode ? []

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Nouveau casting pour Super Nanny

« Super Nanny » est un programme télévisuel dans lequel Sylvie Jenaly (ancienne gouvernante) intervient auprès de familles s’étant déclarées « en difficulté pour gérer leurs enfants ».

En 2018, une plainte à l’initiative de Bernadette Gautier, psychothérapeute, et soutenue par près de 5 000 personnes, avait été déposée au CSA. L’émission était accusée – à raison – d’enfreindre les droits des enfants en les présentant dans des situations dégradantes et en leur faisant subir des violences physiques et psychologiques (dans chaque épisode, on peut effectivement voir la nanny saisir brutalement les enfants, les menacer, les mettre au coin, ne pas respecter leur intimité…).

Le CSA avait alors décidé de ne pas sanctionner le programme, mais avait formulé cinq recommandations envers l’émission :

  • demander l’accord aux participants pour les rediffusions,
  • faire preuve d’une vigilance particulière vis-à-vis des scènes susceptibles de gêner l’enfant,
  • veiller à ce que le comportement de l’enfant ne soit pas présenté comme l’unique source de difficulté,
  • rester vigilant vis-à-vis de l’impact que l’émission pourrait avoir sur les familles téléspectatrices,
  • sensibiliser les téléspectateurs à l’existence de différentes manières d’aborder le processus éducatif.

TF1 aurait annoncé le retour de l’émission (à noter que les rediffusions d’anciens épisodes n’ont jamais cessé). Suite à cela, une nouvelle pétition a vu le jour, demandant sa déprogrammation en s’appuyant sur la loi de juillet 2019 indiquant que « l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques. »

Nous ne pouvons pas prédire quelle sera la teneur de cette nouvelle saison, mais nous saisissons l’occasion de l’émergence de cette nouvelle pétition pour redire notre volonté de voir disparaître de nos écrans ce genre de contenu qui entretient une vision dégradante des enfants, et l’omniprésence des rapports dominants et violents des adultes sur les enfants dans les émissions, les téléfilms, les séries, les comédies…1

Nous rappelons qu’on peut lire sur notre site la traduction de l’article d’Alfie Kohn (2010), toujours très à propos, et publions ci-dessous le point de vue de deux de nos adhérentes.

– Les consternants conseils de “Supernanny”, par Alfie Kohn (2010) (titre original : Atrocious Advice from “Supernanny”)
– Supernanny, l’éternel retour…
– Super Nanny reviendrait dans une nouvelle version !


Supernanny, l’éternel retour…

Par Catherine B.

La série de téléréalité Supernanny, créée à l’origine – comme la plupart des concepts du genre – aux États-Unis, devrait revenir sur le petit écran à l’automne 2022 dans une « nouvelle » version française – c’est-à-dire avec un nouveau casting. Nous ne savons bien sûr pas encore en quoi cette version sera (ou non) différente de toutes celles qui l’ont précédée, mais nous continuons à dénoncer tout ce qui, dans cet épiphénomène médiatico-culturel, entretient dans l’esprit du public des attitudes déjà bien ancrées : d’abord, bien sûr, la haine et le mépris des enfants (considérés comme la propriétés des parents, et comme des objets d’expériences pour lesquelles leur consentement ne peut être que fictif), mais aussi l’enfermement des parents dans un rôle de manager d’entreprise. Ce rôle est certes déjà celui qui leur est assigné dans cette société, mais il est aggravé, et peut-être aussi finalement dévoilé (ce serait là son principal mérite !) par cette série, avec la scénarisation de situations caricaturales et stéréotypées et l’apparition miraculeuse d’un sauveur (ou d’un repreneur d’entreprise en difficulté) en la personne de « Supernanny », cette Mary Poppins du pauvre.

Au-delà de l’image odieuse et ridicule des enfants (et des parents !) mise en scène par cette série dans toutes ses versions, le problème ne réside pas tant dans la brutalité (facile à identifier) des « solutions » proposées que dans leur nature même : la relation entre parents et enfants ne peut être qu’une relation hiérarchique, l’enfant doit apprendre « qui commande » (fût-ce par des méthodes « douces »), qui dicte les règles (et quelles règles !), donc apprendre ce que c’est que cette société où chacun (quitte à « s’élever » dans la hiérarchie à force de mérite) doit rester à sa place, définie par son statut, son âge bien sûr, et son degré de force physique ou de ruse… Les parents doivent être les plus forts (ou en tout cas les plus malins !), toute bonne relation entre parents et enfants est au prix de la soumission – mieux : de la soumission volontaire.

Et, bien sûr, les parents qui regarderont naïvement cette émission (d’autres la regarderont peut-être avec une délectation sadique !) en ressortiront convaincus que si leurs enfants n’obéissent pas, ce qui est en cause est la méthode (méthode détenue par des spécialistes à qui il faudra faire appel en cas de « difficulté ») et en aucun un modèle de société individualiste (atomisé et compétitif), hiérarchisé et standardisé, qui propose et souvent impose à tous un mode de vie aberrant qu’il faut à tout prix reproduire et pousser toujours plus loin. Ni même une histoire (individuelle, familiale, intergénérationnelle) et des peurs personnelles entretenues par ce modèle gestionnaire des « comportements ». Tout ce qu’il faut, c’est savoir comment faire, savoir « ce qui marche » – avec la bénédiction des spécialistes de l’éducation et, qui sait, la caution des neurosciences, utilisées pour éviter les « erreurs » du débutant dans la profession parentale. (Après tout, cette histoire a commencé avec les recherches sur la manipulation du comportement…)

Si la nouvelle version se révèle réellement « moins violente » que les précédentes et respecte les recommandations formulées par le CSA (on ne le saura que lorsqu’elle sera diffusée), on voit cependant mal comment un concept annoncé comme « LA solution pour vous », avec un casting centré sur le choix d’un problème bien scénarisé, avec à la fin une résolution obligatoire, pourrait subitement devenir le lieu d’une réflexion de fond sur les relations entre les générations et sur la violence de l’éducation en soi. La dernière recommandation du CSA, « sensibiliser les téléspectateurs à l’existence de différentes manières d’aborder le processus éducatif », est d’ailleurs loin d’envisager un tel changement de paradigme. Et ce n’est pas non plus ce que réclament les téléspectateurs le plus souvent modestes qui comptent sur cette émission2 pour savoir « gérer » leurs enfants comme le font les « gens bien », ceux qui peuvent se payer des gouvernantes ou des coaches…


Super Nanny reviendrait dans une nouvelle version !

Par Yveline K.

Proposer une nouvelle formule d’une série télévisée en remplacement de l’ancienne pour contrer la violence éducative ordinaire (si c’est bien ce qu’entendent les auteurs de la nouvelle formule par « favoriser la compréhension et le respect au sein d’une même famille »), n’est-ce pas se bercer de l’illusion qu’il suffirait de se poster devant un écran pour intérioriser des comportements différents de ceux que nous avons inconsciemment répétés depuis plusieurs générations ?

Faire croire aux signataires de la pétition que « Papa Positive » (cité dans les commentairescomme une solution alternative) ou tout autre donneur de conseils, outils, méthodes peuvent nous aider à prendre conscience des méfaits de la violence éducative ordinaire, pourquoi pas, mais, encore une fois, il y a un long chemin à parcourir entre ce qui a temporairement marché pour les uns et ce qui fonctionnera pour les autres. Les relations qui se nouent entre les êtres sont de nature « phénoménologique » : elles partent du sujet, de sa singularité et de son entourage, elles sont de nature unique et ne peuvent pas être portées en modèles à suivre. Ce qui est en jeu dans la parentalité est un apprentissage au long cours qui se fait par l’observation, l’écoute, le tâtonnement. L’enfant stimule l’adulte pour le questionner, l’interroger sans relâche afin qu’il se décentre et réponde à ses besoins. C’est un bon levier pour nous remettre en question sur nos façons de penser et d’agir. Finies les idées reçues et les modèles vantés par des dizaines d’auteurs qui bataillent à qui mieux mieux pour commercialiser leurs livres, vidéos, stages ou autres produits dérivés pour les parents désemparés qui fourmillent sur les réseaux sociaux.

À L’OVEO, nous nous préoccupons avant tout du respect de l’enfant et de ses droitsN’est-ce pas ce qu’une série télévisée devrait mettre en avant afin d’informer les parents, et que l’école ne leur a pas enseigné quand ils étaient élèves ?

Quand les enfants deviennent des élèves, l’école est censée leur permettre d’apprendre à penser par eux-mêmes et à exercer leur esprit critique. C’est une « ambition républicaine », pour reprendre l’expression de Béatrice Kammerer (Sciences Humaines, mars 2020, p. 40 à 43). Les enseignants sont formés par le CLEMI (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information) qui semblerait à bout de souffle, impuissant à répondre à leur forte demande de remise à niveau. Force est de constater qu’il  y a un décalage entre cette « ambition républicaine » et la réalité du terrain.

Les adultes ont quitté l’école depuis longtemps. Que leur reste-t-il de cet esprit critique tant espéré, pour que non seulement ce genre de programme télévisé soit conçu, mais pour qu’il soit plébiscité par autant de téléspectateurs ? Voilà une des questions que l’on peut se poser parmi tant d’autres !


  1. Une compilation vidéo réalisée par Marion Cuerq est visible sur la page Facebook de l’association Stop VEO Enfance sans violences : https://www.facebook.com/watch?ref=search&v=761685768137936&external_log_id=017ce0db-ca22-4b74-bb49-95393ad61375&q=la%20suite%20de%20m%C3%AAme%20qu%27on%20na%C3%AEt%20imbattables []
  2. Contrairement à la plupart des émissions de téléréalité, les participants à cette émission ne sont pas rémunérés, l’« aide » apportée par Super Nanny étant considérée comme une rémunération suffisante en soi. C’est d’ailleurs un principe récurrent : plus l’enjeu pour la vie de personnes réelles est important, moins elles sont payées, quelles que soient les conséquences pour elles par la suite. Les agriculteurs candidats de « L’amour est dans le pré » (qui eux non plus ne recherchent pas le quart d’heure de célébrité, mais, en principe, une solution à un vrai problème…) ne sont pas rémunérés non plus, voire en sont de leur poche en cas de frais. Quant à l’émission Familles nombreuses, les participants ne peuvent compter que sur le « placement de produit » que leur rapportera (s’ils sont suffisamment débrouillards !) leur nouvelle « visibilité » médiatique en tant qu’« influenceurs ». Un autre principe de la téléréalité semble être que plus les participants sont déjà habitués (éduqués, dressés) à l’obéissance et à l’humiliation, plus ils sont mal payés et maltraités, comme c’est le cas pour les candidats de l’émission Master Chef, d’après une enquête du journal Le Parisien. Tout cela donne à réfléchir sur les « valeurs de notre société » telles que la télévision les montre, les véhicule et les reproduit… []

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Tuerie de masse d’Uvalde, Texas : le déni de la violence subie

Par Catherine B., membre de l’OVEO

Un jeune homme qui venait d’avoir 18 ans achète une arme et, après avoir annoncé son geste sur les réseaux sociaux, entre dans une école primaire où il tue 19 enfants et deux enseignantes1. Les médias commentent en parlant abondamment du problème des armes en vente libre aux États-Unis, du soutien des Républicains au lobby de la NRA2, du fait que « 30 % des Américains possèdent au moins une arme »… On cite les noms des tueries précédentes, si nombreuses qu’on s’en tient aux plus récentes. Mais ce qui nous frappe, nous, membres de l’OVEO, c’est le déni, l’aveuglement, le silence quasi total qui entoure « l’autre » aspect de ces tueries, qu’elles soient « de masse » ou isolées : la violence éducative, la violence physique et/ou psychologique subie par la totalité des auteurs de meurtres de vengeance, et en particulier par les auteurs de ces tueries dans les écoles3.

Parmi les nombreux articles consacrés aux « tueries de masse » aux États-Unis (il y a aussi une page Wikipédia…), citons par exemple cet article de 2019 : Fusillades de masse aux Etats-Unis : et si le problème n’était pas seulement les armes à feu ? On s’attendrait à lire une analyse qui mentionnerait, ne serait-ce qu’entre autres causes, les humiliations répétées subies pendant des années par les auteurs, l’absence de soutien à la fois dans leur entourage proche et dans les institutions (l’école elle-même, les médecins ou toute autre personne censée être responsable). Mais rien de tout cela. Il est certes question de « violence conjugale ou familiale » dans 60 % des cas (on se demande d’ailleurs quels critères ont été retenus pour parler de « violence familiale » !), mais pour les 40 % restants, il s’agirait surtout de « frustration » (sic) et d’être « mécontent de son sort » : « Une partie des tueurs de masse subissent des troubles d’ordre psychologique, mais le nombre de tueries de masse augmentant trois fois plus rapidement que le nombre de personnes atteintes de maladies mentales, ce n’est pas là — d’après les spécialistes — que se trouve l’explication principale du problème. »

CQFD. D’ailleurs, le journal de 9 h de France Inter le 26 mai 2022 annonce dans la même phrase que le jeune tueur d’Uvalde « n’avait pas de problèmes psychologiques (!), mais le gouverneur du Texas le présente comme dément (!!!) ». La veille au soir, sur la même radio, l’invité de l’émission Un jour dans le monde sur ce sujet a expliqué que ce jeune homme de 18 ans avait été « martyrisé » (!!!) à l’école (lors d’un bulletin d’information précédent, il a été précisé qu’on « se moquait de ses vêtements »…), pour commenter aussitôt après en disant qu’on ne savait pas « contrôler » ce genre de personne – donc la victime de harcèlement ! À aucun moment il n’est question de prévenir non pas le « comportement » du futur tueur, mais celui des auteurs du harcèlement, considéré comme normal, socialement acceptable, ne nécessitant aucune mise en cause d’un système scolaire (et politique, et économique) où des enfants et des adolescents peuvent se moquer d’un autre pour une différence quelle qu’elle soit (le meurtrier était aussi d’origine « hispanique »). À aucun moment il n’est question de soutien de la part des enseignants ou d’autres adultes responsables. Ce n’est pas un sujet, la violence dans les familles et à l’école est normale, la compétition sociale est un bien, et il est normal que ceux qui se montrent les plus faibles dans cette guerre de tous contre tous se taisent – jusqu’au jour où, peut-être, ils exploseront.

Le même point de vue marque cet article de slate.fr du 1er janvier 2022, 2021, année record pour les violences par arme à feu dans les écoles américaines, qui reprend des données du Washington Post après la « tuerie d’Oxford (Michigan) le 30 novembre 2021 ». L’article rappelle que « rien qu’en 2021, 34 000 jeunes gens ont été exposés à des violences par arme à feu dans le cadre de leur scolarité. Au total, depuis la tristement célèbre tuerie de Columbine4, survenue en avril 1999 et qui marque le début de la collecte de données sur le sujet, ils sont 285 000 à avoir vécu de près ou de loin ce genre de traumatisme ». Parmi les mesures de « prévention » ou de précaution citées, mis à part la mise sous clé des armes possédées par les parents (!) et que « les parents n’ayant pas fait le nécessaire à ce niveau (!!) soient passibles de peines de prison », l’article réclame la « démocratisation » de « plusieurs dispositifs mis en place dans certains établissements américains. C’est le cas du Say Something Anonymous Reporting System, déjà en vigueur dans 5 500 écoles, qui permet aux enfants et ados de signaler anonymement leurs inquiétudes à propos du comportement ou des intentions préoccupantes de l’un de leurs camarades ».

La boucle est bouclée : ce qui est « préoccupant », ce n’est pas la violence subie par un enfant de la part de parents (armés ou pas), d’enseignants ou de « camarades » d’école formatés et encouragés par un système qui privilégie la compétition, la lutte de tous contre tous sous prétexte d’émulation, la primauté des apparences, d’une sociabilité réduite à la « popularité », la richesse, la force physique, bref, la capacité à reproduire un système hiérarchisé de domination et à s’y insérer sans faire partie des plus faibles, des « victimes », des laissés-pour-compte. Un système où tout est permis pour cela (à l’exception du meurtre… et encore ! il est valorisé par une grande partie de la culture), où la solidarité et l’entraide ne sont encouragés qu’entre forts (et groupes dominants), où rien ou presque n’est prévu en termes de respect des droits humains (pas seulement « individuels » et théoriques) et de protection des enfants contre toute violence, par la loi, par les institutions, par la culture et par tout le système des relations familiales et sociales.

Dans les jours suivants, le traitement médiatique n’ira jamais au-delà de cette question de la vente libre des armes. Par exemple, dans l’émission humoristique Par Jupiter du 30 mai 2022 sur France Inter, la tuerie d’Uvalde est l’un des sujets d’actualité choisis (pour un traitement « décalé » qui, en l’occurrence, se révélera difficile) par l’invitée, l’écrivaine camerounaise Jaili Amadou Aman, auteure de Cœur du Sahel. Sans comparer la situation du Texas à celle du Sahel (où les intrusions armées sont souvent le fait des extrémistes religieux), pas plus que l’équipe de l’émission elle n’envisage les raisons et le processus qui amènent l’auteur d’une tuerie à cette extrémité. « En tant que mère, on ne peut plus être tranquille en emmenant les enfants à l’école », dit-elle avant de se demander comment faire pour « sensibiliser les enfants5 ». Dans le monde entier, on s’interroge de la même manière sur ce qu’a d’incompréhensible cette tuerie dont les causes sont déclarées multiples et « complexes » (certes !). Personne ou presque ne se demande comment l’éducation violente – cohérente avec la violence du système de domination économique, sociale, culturelle, masculine, adulte qui l’engendre et l’entretient – désensibilise les enfants en les persuadant peu à peu que ce système est normal et nécessaire, qu’il est normal d’humilier ceux qui ne parviennent pas à s’y adapter, et que ceux qui se vengent ne sont pas les premières victimes de ce système , mais des monstres dont les actes ne peuvent être prévenus que par davantage de force et de brutalité.


On peut lire sur le site de l’OVEO un certain nombre d’articles sur la violence éducative aux États-Unis, en particulier dans le système scolaire. Les États où les châtiments corporels sont encore légaux à l’école (et à plus forte raison dans les familles, où aucun État ne les interdit !) coïncident largement avec ceux où le lobby des armes est le plus fort. Le Texas en fait partie. Voir par exemple :


  1. Selon cet article, le jeune homme aurait d’abord tiré sur… sa grand-mère (information confirmée par cet article du Temps) ! Ce qui suggère qu’il y avait bien aussi une violence familiale. Un article précédent rapporte sous une autre forme les propos du gouverneur du Texas, dans un paragraphe qui permet de mieux comprendre les incohérences des médias qui omettent le mot « identifié », souligné ici par nous : « Il [le gouverneur] a par la suite évoqué le profil du tueur de 18 ans : « C’était une personne folle mais il n’y avait pas de problème de santé mentale identifié […] ». Le gouverneur républicain n’a néanmoins pas évoqué une seule fois la possibilité de réguler les armes à feu aux États-Unis, assurant que les raisons de ce massacre étaient un « problème de santé mentale ». []
  2. La NRA (National Rifle Association), soutenue par le parti républicain et en général par divers mouvements libertariens, virilistes, survivalistes, suprémacistes blancs etc., défend le 2ème amendement (droit de détenir des armes). La réponse de la NRA à ceux qui objectent que la vente libre des armes favorise les tueries de masse est qu’il faut davantage d’armes, que les enseignants doivent être armés pour répondre à ce genre de circonstance. []
  3. Cette restriction pour prendre en compte la possibilité que certains meurtres par « intérêt » puissent être le fait de personnes n’ayant subi aucune forme de violence « éducative ». Cette probabilité est très faible (et aussi difficile à prouver que son inverse), mais l’important ici est de souligner que les jeunes auteurs de meurtres dans les écoles américaines avaient tous des raisons objectives de vouloir se venger, et que l’atrocité de leur vengeance devrait attirer l’attention sur autre chose que la seule réglementation (ou interdiction !) de la détention d’armes. []
  4. Qui a fait l’objet du documentaire de Michael Moore Bowling for Columbine. []
  5. Dans le même ordre d’idées, le troisième sujet choisi par l’invitée est « l’école de la philanthropie » : « La générosité, est-ce que ça s’apprend ? L’école de la philanthropie s’emploie à sensibiliser les enfants entre 9 et 11 ans dans les écoles, pour leur apprendre à devenir philanthropes » ! []

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Nouvelles preuves des effets de la maltraitance infantile sur le cerveau

Une nouvelle preuve, cette fois visible, des effets de la maltraitance sur le cerveau, a peut-être été mise en lumière tout récemment par des chercheurs de l’INSERM et de l’université de Tours, en collaboration avec une équipe canadienne de la McGill University – Douglas Mental Health University Institute, à Montréal au Canada.

Immunomarquage de neurones à parvalbumine en vert entourés par des filets perineuronaux en rouge dans le cortex préfrontal humain. © Arnaud Tanti/Inserm

L’analyse, avec l’accord de leurs familles, des cerveaux de personnes suicidées au cours d’un épisode de dépression majeure, a montré, dans le tissu cérébral de ces personnes, des anomalies du cortex préfrontal, région cérébrale qui permet de réguler les réponses émotionnelles. On y voit que certains neurones sont entourés de filets dits « périneuronaux » plus denses et plus nombreux que ceux présents dans le cerveau de personnes sans antécédents de maltraitance ou de maladie psychiatrique. « Les chercheurs estiment que ces filets périneuronaux pourraient jouer un rôle en cas de traumatisme pendant l’enfance, en figeant les réseaux neuronaux associés à ces souvenirs, prédisposant à des troubles dépressifs ou comportementaux par la suite. »

D’après les chercheurs de l’INSERM, « ces observations renforcent l’hypothèse d’une corrélation entre stress précoce et développement accru des filets périneuronaux. »


Lire le communiqué – salle de presse Inserm (20 janvier 2022) : Nouvelles anomalies cérébrales associées à la maltraitance infantile

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« Who’s afraid of Alice Miller »

Le Forum de l’Enfance libre organise un événement autour du film Who’s afraid of Alice Miller, documentaire du réalisateur bâlois Daniel Howald.

Le film sera disponible sur la plateforme Vimeo du 2 novembre au 17 novembre 2021. Les codes d’accès seront communiqués par mail après inscription à l’événement sur HelloAsso (accès au film et table ronde le 5 novembre à 19h30 en live Youtube puis en replay, avec Daniel Howald (réalisateur), Martin Miller (psychothérapeute) et Marc-André Cotton (psycho-historien)) : https://www.helloasso.com/associations/association-l-enfance-libre/evenements/who-s-afraid-of-alice-miller-cine-table-ronde

Soirées prévues (inscription requise) :

  • Mardi 2 novembre : introduction au film avec Ophélie Perrin et Marc-André Cotton. Le film sera disponible en streaming du 2 au 17 novembre 2021, moyennant une inscription sur HelloAsso et un « billet d’entrée » de 5€.
  • Vendredi 5 novembre à 19h30 : table ronde autour du film avec Ophélie Perrin, Martin Miller, Daniel Howald et Marc-André Cotton, animée et modérée par Ophélie PERRIN et traduite simultanément par Gabriella Becchina.

Voir la bande-annonce


Lire l’article de Marc-André Cotton « L’histoire secrète d’Alice Miller » (article paru dans la revue PEPS n° 31, hiver 2020) : https://regardconscient.net/archi20/2012peps31.html

Lire l’article de Jean-Pierre Thielland (16 février 2021) : http://lesenfantslibres.canalblog.com/archives/2021/02/16/38820075.html


Who’s afraid of Alice Miller – Synopsis

Martin est rejeté par sa mère froide et indifférente et battu par son père : une enfance sans amour. Cela ressemble à un cas tout droit sorti du livre Drame de l’enfant doué de la psychanalyste suisse de renommée mondiale Alice Miller. Sauf que Martin est le fils de la défenseuse des droits des enfants.

Après la mort d’Alice Miller, Martin entreprend un voyage pour enfin comprendre la contradiction entre la célèbre chercheuse en traumatologie de l’enfance et la mère destructrice. Il découvre enfin ce qui s’interposait entre lui et sa mère: le plus grand drame du XXe siècle, la Shoah, l’anéantissement du peuple juif. En tant que jeune juive, Alice Miller assuma une fausse identité pour survivre parmi les nazis à Varsovie – et fut forcée d’être témoin de toutes les atrocités. Mais Alice refoula ces expériences traumatisantes, s’en dissociant pour le reste de sa vie. Plus Martin approfondit la biographie de sa mère, plus elle devient claire: sa propre douleur émotionnelle est l’héritage de quelque chose qu’il n’a lui-même jamais vécu.

Site du documentaire : https://whosafraidofalicemiller.com


À partir du 18 novembre, un forum gratuit intitulé « Dans l’œil d’Alice Miller - Enfance brisée » débutera :

Nous aborderons avec nos invités l’avant et l’après Alice Miller, son combat pour la protection de l’enfance et son rôle de pionnière sur la dénonciation des abus et des maltraitance faites aux enfants. A cette occasion nous recevrons Marc-André Cotton, présent aux côtés d’Ophélie Perrin à la présentation du film.

Ce forum débutera avec Martin Miller, psychothérapeute, et Krystina Sanderson, psychanalyste polonaise, qui viendront nous parler du trauma intergénérationnel. Nous poursuivrons jusqu’au 25 novembre avec la sociologue Brigitte Lemaine, l’anthropologue Daniel Delanoë , la fondatrice de la journée de la non violence éducative Catherine Dumonteil Kremer - Parentalité Créative, et pour finir Olivier Maurel, fondateur de l’OVEO, et Brigitte Oriol, psychothérapeute et assistante d’Alice Miller pendant 10 ans.

 

Page Facebook du Forum de l'Enfance libre : https://www.facebook.com/forumdelenfancelibre/
Page Youtube du Forum de l'Enfance libre (pour voir les replays notamment) : https://www.youtube.com/channel/UCXYnwnkH576cS7GF9lgkz5Q

Mesures sanitaires – L’usage de la « carotte » et du « bâton » : une logique malsaine ancrée dans l’enfance

Alors que le pass sanitaire est sur le point d'être demandé non seulement dans les lieux de culture et de loisirs, mais aussi dans les cafés, les restaurants, les hôpitaux et pour emprunter certains modes de transports1, on entend dans les médias des discours de justification assez symptomatiques d'une culture de la punition et de la récompense. Ainsi, le professeur Bruno Mégarbane2 expliquait dans une interview que les mesures prises par le gouvernement – c'est-à-dire les mesures interdisant l'accès à certains lieux (voire à certaines professions) aux personnes non-vaccinées – visaient à « encourager » ces dernières à se faire vacciner (et non pas à vacciner toute la population)3, ou, pour le dire autrement, visaient à priver une partie de la population de certaines activités pour la contraindre à faire quelque chose. En effet, on a entendu le président Emmanuel Macron déclarer qu'il fallait « faire porter les restrictions sur les non vaccinés plutôt que sur tous » et que les tests PCR deviendraient payants « afin d’encourager la vaccination plutôt que la multiplication des tests »4 expliquant de manière à peine cachée que l'objectif était de faire pression sur les non-vaccinés jusqu'à ce qu'ils obtempèrent, « restriction » étant dans ce contexte synonyme de « punition ».

D'où vient donc aux dirigeants, aux experts, aux personnalités publiques l'idée que l'on pourrait obtenir des gens qu'ils fassent ce que l'on souhaite d'eux en les contraignant ? Est-ce ainsi que nous dialoguons avec nos amis ou que nous aimons négocier avec nos collaborateurs ? Par le rapport de force, la contrainte et la répression ? Nous faisons l'hypothèse que l'immense majorité des gens sont habitués à un tel système de punition/récompense pour l'avoir éprouvé dans l'enfance. Cette logique se retrouve un peu partout dans notre société, dans différents domaines5.

Pourtant, ce mode de fonctionnement pervertit les relations humaines. Il ôte sa dignité à la personne qui subit aussi bien les punitions que les récompenses (et même à celle qui les impose, dans une certaine mesure). Même les récompenses, qui pourraient apparaître comme quelque chose de positif, contribuent à mettre en place ou faire perdurer une relation descendante et de dépendance : une personne (ou un groupe) a le pouvoir de décider si un(e) autre personne ou groupe a le mérite d'être récompensé(e) ou a le déshonneur d'être sanctionné(e). Ce système n'est pas de nature à permettre des choix éclairés et anéantit la réflexion. Il bloque toute perspective d'évolution de la part de la personne qui impose ainsi sa volonté puisque la remise en question n'est plus nécessaire. Il est source de frustration et il provoque un sentiment d'impuissance chez la personne qui le subit.

On entend et lit ici et là des commentaires tels que : « Si les gens ne veulent pas comprendre, il faut bien en arriver là », ressemblant étrangement aux propos de certains parents dénigrant leur enfant ou de certains enseignants parlant d'un élève « récalcitrant » : « Il ne veut rien comprendre, il n'y a que ça qui marche ». Ce point de vue trahit surtout un manque de confiance en l'autre, un jugement de sa personne et de ses choix, un défaut d'empathie et, bien souvent, une forme d'arrogance : celui qui se donne le droit d'exercer une contrainte physique ou psychologique pour faire plier l'autre, quel que soit son âge, ne peut justifier sa posture que par la prétendue supériorité de ses décisions. Pour cette raison, certains journalistes ont parlé d'infantilisation du peuple français, renvoyant d'ailleurs ainsi l'idée qu'infantiliser les enfants – dans le sens péjoratif de traiter comme une personne immature et incapable de prendre de bonnes décisions6 – est normal, une idéologie que nous remettons en cause à l'OVEO.

Ne pourrait-on imaginer un monde où tous, adultes comme enfants, nous pourrions bénéficier des deux composantes essentielles pour faire des choix lucides et prendre les décisions justes nous concernant : l'accès à une information complète, claire et transparente (connaissances, faits) et la possibilité de dialoguer, discuter, échanger, questionner ? Une société où l'argument de l'incompétence, de l'incapacité à comprendre ou de l'immaturité de l'autre ne serait plus invoqué par les uns pour prendre le pouvoir sur les autres, quel que soit leur âge ? Une société qui ne construirait plus l'impuissance de la majorité de ses membres ?


  1. www.gouvernement.fr/pass-sanitaire-toutes-les-reponses-a-vos-questions []
  2. Bruno Mégarbane est chef de service en réanimation médicale et toxicologique à l'Hôpital Lariboisière et professeur de médecine intensive réanimation à l'université de Paris. []
  3. Interview du 24 juillet 2021 sur RT France www.facebook.com/RTFrance/posts/3290172751215237 []
  4. Emmanuel Macron déclare le 12 juillet 2021 : « Reconnaître le civisme et faire porter les restrictions sur les non vaccinés plutôt que sur tous. » De plus, les tests PCR deviendront payants « afin d’encourager la vaccination plutôt que la multiplication des tests ». (www.liberation.fr/politique/macron-un-vaccin-sinon-rien-20210712_A2ZRMTAB5JFWRL4SC7XWEMLDVM/). []
  5. C'est ainsi que beaucoup trouvent cohérent et juste qu'une personne soit molestée par un contrôleur ou la police de la SNCF si elle n'est pas en mesure de présenter un titre de transport valide ou qu'un manifestant reçoive des coups de matraque s'il participe à une manifestation non déclarée ou s'il s'est livré à des dégradations de biens, pour ne citer que deux exemples. []
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Infantilisation []

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Déclaration de philosophie de l’OVEO – Avril 2021

Illustration Gregory Nemec

Illustration : Gregory Nemec, Teachers College Reports, Columbia University, vol. 3, n° 1, hiver 2001 (www.nospank.net).

Violence éducative ordinaire : au-delà des gestes, des mots, un système de domination à déconstruire

À ce jour, la loi du 10 juillet 2019 d’interdiction des violences éducatives ordinaires n’a pas encore été suivie de mesures précises (non-prise en compte dans le plan de lutte contre les violences faites aux enfants, pas de campagne d’information de grande ampleur…). Il s’agit pourtant d’un enjeu central, dans un contexte sanitaire qui met à mal la situation des enfants (augmentation des violences intrafamiliales, difficultés psychologiques, violences institutionnelles…).

Cet enjeu de société est dans la plupart des cas envisagé sous l’angle d’une série de gestes ou d’attitudes qu’il s’agirait de bannir de l’éducation (« les » violences éducatives ordinaires). Bien souvent, le principe de l’obéissance aux adultes n’est pas remis en question, aboutissant parfois à des conseils éducatifs relevant de la manipulation. En cela, les neurosciences, aujourd’hui mises en avant, peuvent malheureusement être utilisées dans le but que les enfants se conforment plus facilement aux demandes des adultes.

Or, la notion de violence éducative ordinaire va plus loin : il s’agit bien d’une violence systémique, relevant d’une logique de domination des adultes vis-à-vis des enfants. Ce système de domination apparaît d’autant plus difficile à déconstruire qu’il est considéré par la société comme normal, voire naturel. Ce schéma de pensée influence notre rapport au monde, notre rapport aux autres, notre rapport à nous-même, entretenant les mécanismes de la violence. À noter qu'il est particulièrement à l’œuvre dans les affaires de pédocriminalité et d’inceste (soumission inconditionnelle à l’autorité de l’adulte, enfants qui ne sont pas écoutés, pas crus…).

À travers cette déclaration de philosophie, l’OVEO entend clarifier ce qui constitue son ADN – la dénonciation de toutes les formes de violences, et la déconstruction des principes de supériorité et de domination des adultes vis-à-vis des enfants – et mettre en lumière les ressorts de cette violence systémique, dont la prise de conscience sociétale reste encore à venir.

Notre déclaration de philosophie – Avril 2021 (pdf)

Déclaration de philosophie – Avril 2021

L’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO) est une association à but non lucratif menée par des bénévoles. Apolitique, aconfessionnelle, elle est économiquement et idéologiquement indépendante de tout groupe d’intérêts ou de pression.
L’OVEO a été créé en 2005 à l’initiative d’Olivier Maurel. Sa philosophie plonge ses racines dans les travaux d’Alice Miller, qui a dénoncé la violence exercée sur l’enfant « pour son bien1 ».
Toutefois, l’OVEO demeure à la fois un observatoire et un groupe de recherche et de réflexion qui ne préconise aucune méthode d’éducation ou de communication particulière. Que l’on soit parent ou non, que l’on exerce une activité professionnelle dans le domaine de l’enfance ou non, chacun·e peut apporter son témoignage et sa contribution à la réflexion sur le rapport de l’adulte envers l’enfant, l’ayant vécu ou le vivant encore.
Depuis sa création, de nombreuses ressources, références scientifiques2, témoignages et discussions entre membres ont fait progresser notre appréhension du phénomène, nous permettant d’affiner notre observation de la violence exercée à l’encontre des plus jeunes par les adultes et les institutions.

Nous utilisons le terme de « violence éducative ordinaire » au singulier3 afin de souligner le caractère structurel de celle-ci et d’englober sous son concept la multiplicité de formes que peuvent prendre cette structure de domination et les rapports de force qu’elle induit. En effet, la violence éducative ordinaire ne consiste pas en une liste de pratiques, comportements ou propos qualifiés de violents et qu’il s’agirait d’énumérer exhaustivement et de bannir. Elle s’exprime sous diverses formes (châtiments corporels, humiliations, intimidations, punitions, jugements, chantage, etc.) mais doit avant tout être comprise comme la volonté de l’adulte de contrôler l’enfant, même sous couvert de bonnes intentions.

Nous considérons ainsi que 100 % des jeunes sont confrontés à la violence éducative ordinaire4. Si certains enfants la subissent moins fortement dans le cadre familial ou scolaire, les institutions (enseignement, loisirs, sport, médecine, protection de l’enfance, etc.) et la majorité des adultes qu’ils rencontrent (professionnels, famille, amis, inconnus) sont imprégnés de ce modèle hiérarchique de la relation de l’adulte envers les plus jeunes.
La notion de « violence éducative ordinaire » est finalement une mise en lumière de la domination adulte en général, omniprésente, dont peu de personnes ont conscience. Notre culture et notre société entretiennent la croyance selon laquelle les adultes seraient supérieurs aux jeunes, auraient le droit et le devoir de les éduquer5, et que les jeunes seraient par nature incapables de savoir ce qui est bon pour eux. Jusqu’à 18 ans, un être humain est désigné comme « mineur » et considéré comme tel : assigné à un statut socialement inférieur et le privant de certains droits.

Nous pensons que l’idée même d’attendre l’obéissance de la part d’un enfant est problématique, et qu’il faut remettre en question collectivement le regard que la société porte sur lui, sa condition et son statut.
La domination adulte, comme les autres dominations – masculine, de classe, raciste et coloniale, sur le vivant et la nature, etc. – s’exerce, selon les cas, par la contrainte, l’appropriation, la subordination, la privation de droits, la violence, qu’elle soit physique, psychologique, sexuelle ou symbolique. Elle est à la fois la condition et le résultat des autres formes de domination, notamment par l’intégration des rapports de force dès le plus jeune âge.

Une des particularités de la domination adulte est que chacun·e l’a subie, d’une façon ou d’une autre, parce que tous les adultes ont été des enfants. Elle s’impose à tou·te·s telle une évidence, comme ce fut si longtemps le cas de la domination masculine. De la même manière qu’on a pu identifier et décrire une culture du viol et des violences contre les femmes, on peut identifier et décrire une culture de la violence éducative. À l’instar des luttes pour les droits des femmes qui font reculer la domination masculine, la lutte pour le respect des droits des enfants doit faire reculer la domination adulte.

La violence éducative ordinaire est reproduite selon des processus tant individuels (reproduction de schémas connus, incompréhension des réactions et des besoins de l’enfant, facteurs psychologiques, psychotraumatiques, transgénérationnels, etc.) que systémiques (droit, coutumes, culture patriarcale, attentes sociétales, organisation sociale, etc.).
Elle inhibe le développement et les apprentissages de l’enfant et le fragilise sur le plan émotionnel comme sur le plan physiologique6. La violence éducative ordinaire entrave la construction du sentiment d’identité de l’enfant, le développement de ses capacités d’empathie et d’autonomie, et le prive en partie de son propre jugement sur lui-même et le monde. Elle altère la sensibilité et conditionne les personnes dès leur plus jeune âge à nier leurs propres besoins, leurs perceptions et leur aptitude à prendre des décisions, afin de se plier aux injonctions qui leur sont adressées.

Nous soutenons ainsi que la domination adulte et les violences subies dans l’enfance engendrent la violence de et dans la société, en légitimant les rapports de force et de pouvoir entre les individus et entre les groupes humains.

Certaines violences, qui pourraient être qualifiées de « violences sexuelles ordinaires » (considérées comme mineures et non pénalisées, telles que forcer à donner ou accepter des marques d’affection, sexualiser la tenue de l’enfant, s’immiscer dans son intimité, moquer les manifestations de sa puberté, etc.) ne sont possibles que parce que l’adulte considère généralement que l’enfant lui appartient et qu’il est en droit de le contrôler.
Ancrer en chacun·e un devoir de soumission, justifié par les principes d’obéissance, de bienséance et de politesse, contribue à la construction d’une vulnérabilité de l’enfant vis-à-vis de la maltraitance, de l’inceste, de l’agression sexuelle, du viol.

Il nous paraît important de souligner que les plus jeunes ne sont pas des victimes uniquement passives de la domination adulte, ils résistent sous des formes multiples (opposition, désinvestissement, fuite…), les seules à leur disposition dans un contexte familial, institutionnel et sociétal de répression.

Lorsqu’on comprend profondément l’origine systémique et individuelle de la violence faite aux plus jeunes, mettre celle-ci en lumière conduit nécessairement à agir sur toute forme de violence et de domination. Reconnaître ce processus c’est reconnaître que la violence est socialement construite, c’est rompre avec la croyance en une humanité naturellement violente.

L’OVEO a pour missions :

  • d'observer de façon critique les pratiques, les discours, l’évolution du droit et de la recherche concernant la violence éducative ordinaire et la domination adulte, ainsi que leurs modes de reproduction et de transmission.
  • de dénoncer toute décision ou disposition légale, politique ou institutionnelle qui porterait atteinte à l’intégrité physique, affective ou psychique des enfants, ainsi qu’à leurs droits fondamentaux7.
  • de contribuer à développer la prise de conscience de la réalité de la violence éducative ordinaire et de la domination adulte, de leurs différentes formes et de leurs conséquences au niveau individuel et sociétal.
  • de participer à reconsidérer les principes de la relation de l’adulte envers l’enfant.
  • de mettre à disposition du public des ressources et supports permettant de diffuser des informations sur la violence éducative ordinaire et la domination adulte.
  • de favoriser la prise de parole et la capacité d’agir des jeunes êtres humains.

  1. Alice Miller, C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation des enfants (1984) ; L’Enfant sous terreur (1993). []
  2. De très nombreuses études ont démontré les conséquences néfastes du stress et de la peur, ont permis d’approfondir notre compréhension du développement cérébral de l’humain, clarifient les mécanismes psychologiques mis en place lors de traumatismes, explorent la construction sociale de la violence éducative, etc. Pour plus d’informations voir : www.oveo.org/etudes-scientifiques-sur-les-effets-de-la-violence-educative-ordinaire []
  3. Alors que l’expression est souvent utilisée au pluriel, notamment depuis le vote de la loi du 11 juillet 2019, par d’autres associations, de nombreux militants et la presse. []
  4. Les textes rapportant que 85% des enfants subissent la violence éducative ordinaire – laissant croire que 15% y échappent – s’appuient généralement sur l’étude de Bussmann et al. (« Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels », Déviance et Société, 36, (1), 2012, pp. 85-106), réalisée en 2007 et publiée en 2012. Or cette étude (et les autres) ne questionne(nt) les parents que sur les châtiments corporels et non, plus largement, sur les punitions, le chantage affectif, la mise au coin et toute autre forme de rapport de force et de manipulation exercée à l’encontre de leurs enfants. []
  5. Dans le sens d’agir sur l’enfant dans une visée éducative en le contrôlant, en lui inculquant des normes, en le contraignant pour modifier son comportement ou sa personnalité. []
  6. Une méta-analyse de 75 études (sur 50 ans, 13 pays, 160 000 enfants) révèle que les punitions corporelles favorisent des troubles du comportement, des troubles anxieux et mentaux, une baisse de l’estime de soi, une baisse des capacités d’apprentissage, et ont des liens avec des blessures physiques (Gershoff E.T., Grogan-Kaylor A., 2016, “Spanking and child outcomes : Old controversies and New Meta-Analyses”, Journal of Family Psychology, 30(4), 453-469.) Également Polcari 2014, Teicher 2010, Tomoda 2014, Van Harmelen 2014, Wang et al. 2014, etc. []
  7. Droits fondamentaux consacrés par la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH), dus à tout être humain, sans distinction d’âge, de sexe, d’origine, etc. Ce texte, ratifié par la France, est juridiquement contraignant. www.echr.coe.int/Pages/home.aspx?p=home []

Encore la résilience…

Par Catherine Barret, membre de l’OVEO

Dans un remarquable article paru sous le titre « Assignés à résilience ? » dans la rubrique « Penser autrement » du dernier numéro 2020 du magazineTélérama1, la journaliste Juliette Bénabent retrace l’historique de la notion de résilience et les critiques dont elle fait l’objet.

“Resilience” by Kelsey Broich

À bien des égards, ces critiques rejoignent celles d’Olivier Maurel et de l’OVEO – voir entre autres2 cet article d’Olivier Maurel datant de 2008, à propos du livre de Boris Cyrulnik Autobiographie d'un épouvantail, qui venait de paraître : La théorie de la résilience a encore frappé (ou comment la violence éducative est méconnue par les chercheurs sur la violence), et le chapitre V « Une source d’illusion : la résilience » de son livre Oui, la nature est bonne ! Il y a tout juste vingt ans, dans son article La résilience, une notion réconfortante3, Olivier Maurel critiquait déjà l’usage fait par Boris Cyrulnik de ce concept de résilience.

Comme l’écrit l’auteure de l’article de Télérama – qui cite son origine dans la physique des solides, « capacité du métal à reprendre sa forme après avoir subi un choc » –, « depuis une vingtaine d’années, le terme a envahi tous les champs du quotidien ». Elle rappelle qu’il a d’abord été théorisé dans les années 1960 par « de nombreux psychiatres et psychologues anglo-saxons […] parmi lesquels le Britannique John Bowlby, qui soulignait après la guerre, dans sa théorie de l’attachement, le rôle crucial des liens affectifs tissés dans l’enfance pour traverser les épreuves de la vie », et la façon dont il a été popularisé en France par Boris Cyrulnik à partir de la fin des années 1990.

La suite de l’article s’appuie sur deux ouvrages que nous n’avons pas pu lire, mais qui nous paraissent a priori recommandables, ne serait-ce que parce qu’ils sont l’œuvre de deux sociologues qui ont étudié l’évolution de l’usage de ce concept en France : Xavier Briffault pour Santé mentale, santé publique (PUG, 2016), et Nicolas Marquis pour Du bien-être au marché du malaise (PUF, 2014).

Le second signale l’évolution récente qui consiste à « [appliquer] ce concept psychologisant à des phénomènes collectifs, comme la réaction au terrorisme, au réchauffement climatique, aux crises diverses. Cela témoigne d’un raisonnement libéral qui opère une nouvelle répartition des responsabilités entre individus et collectif, en insistant sur les premiers. » Il cite comme dernier exemple en date « le discours de lutte contre la pandémie de Covid-194 » et dénonce la fascination pour « le potentiel caché de notre cerveau, ce dernier Far West et ses merveilles inexplorées que les neurosciences nous font miroiter5 ».

« Le niveau d’action le plus efficace, poursuit Nicolas Marquis, est désormais celui de l’individu, avec ses ressources psychiques, ses gestes barrières, son tri des déchets, etc. Si chacun fait sa part, l’ensemble en bénéficiera : c’est la vocation politique du développement personnel, et en son sein de l’idée de résilience. »

Les deux sociologues soulignent donc que le problème avec la « résilience », au-delà de son passage dans le langage courant et de son usage abusif, c’est l’idéologie à la fois individualiste et doloriste véhiculée par ce mot :  la valorisation du « récit personnel »  ne serait pas en soi un problème (après tout, c’est la base de tout travail de reconstruction après un traumatisme), si elle ne s’accompagnait pas, écrit Xavier Briffault, d’une « valorisation du traumatisme et de la douleur, qui met l’accent sur une énergie vitale, innée, curative en elle-même. Chacun disposerait de cette énergie et, en l’activant, pourrait se soigner. »

« Le revers de cette compréhension de la résilience, poursuit Xavier Briffault, c’est le risque de dévaloriser et de culpabiliser ceux qui ne surmontent pas leur souffrance. » Dans ses livres, Cyrulnik éprouve le besoin de donner à son « merveilleux malheur » une valeur thérapeutique universelle dont l’efficacité est pourtant très loin d’être prouvée, et qui relève bien davantage de la croyance religieuse, ou au minimum d’une philosophie volontariste, que de la méthode scientifique.

« Sous les traits de l’individualisme américain conquérant, écrit Nicolas Marquis, le concept n’aurait pas eu tant de succès en France. Ici, la résilience a prospéré comme une manière de faire de ses fragilités des forces, pour soi-même mais aussi au service du collectif. » C’est donc au nom du service des autres que l’on est invité (à titre individuel !) à faire sien ce que l’auteure de l’article appelle le « célèbre aphorisme nietzschéen Ce qui ne me tue pas me rend plus fort6 ». Mais « la résilience, avec sa promesse de seconde chance et l’idée rassurante que le malheur, pour peu qu’on sache comment s’y prendre, constitue une occasion d’apprentissage et même de progrès, ne recèle-t-elle pas quelques pièges » ?

« Quelques pièges »... C’est le moins qu’on puisse dire au vu de toutes les dérives entraînées par cette idéologie, au nom de laquelle tant de psychothérapeutes (et avec eux beaucoup de donneurs de conseils) affirment, par exemple, que nous avons « choisi » notre famille7 (serait-ce pour consoler, par une curieuse inversion, ceux qui ont la pénible impression de n’avoir pas été « choisis », eux, par leurs propres parents qui ne leur donnent guère de « preuves d’amour » ?), ou que les épreuves que nous subissons ont « quelque chose à nous apprendre » – cela arrive parfois… mais à quel prix ? Et la leçon est-elle nécessairement celle que l’on voudrait nous voir tirer de l’épreuve ? Les relations de cause à effet sont-elles vraiment ce que d’autres croient ou imaginent à notre place, et les solutions réellement de notre ressort – moyennant quoi ne pas réussir à sortir de la souffrance sera notre échec individuel et la preuve de notre incapacité ?

Sans surprise, l’article n’aborde pas la question de la violence éducative, si ce n’est indirectement (à propos de la théorie de l’attachement de Bowlby), et nous ne savons pas si les livres mentionnés en parlent. Mais de tels articles, comme l’entretien avec Eva Illouz cité en lien8, aident à comprendre pourquoi, au-delà des difficultés causées par la situation sanitaire actuelle, il est si difficile d’obtenir la mise en œuvre de véritables mesures collectives (campagne d’information, formation de professionnels…) pour accompagner la timide loi dite « d’interdiction des violences éducatives » votée en juillet 2019. Il suffit de lire (en pensant aux enfants et à notre propre enfance) la conclusion de l’article de Juliette Bénabent :

« La résilience est offerte à tous, mais tous n’y parviennent pas. Il faut se distinguer, d’abord par un traumatisme suffisamment grave, ensuite par la capacité d’activer le processus. Le prestige de la résilience vient aussi du fait qu’elle n’est pas une condition commune, mais reste réservée à certains. » (Nicolas Marquis.)

« Dans ses usages politiques comme psychologiques, la résilience valorise l’action sur la passivité, entretient l’espoir de chacun quelles que soient ses difficultés, et redonne le sentiment d’une marge de manœuvre de l’individu en toutes circonstances: il s’agit de prendre le contrôle de sa vie, sans attendre de miracle des autres (les proches, le patron, la société, l’État…). Quitte à servir une vision néolibérale, et à fournir un caricatural alibi pour délester le collectif de tout rôle dans la protection d’individus qui, résilients par nature, n’auraient besoin de personne. »


  1. N° 3702-3703. Article disponible sur le site de Télérama sous le titre Et si trop de résilience tuait la résilience ? (réservé aux abonnés). []
  2. Un autre article sur le site de l’OVEO : « Lettre ouverte à Sandrine Garcia », auteur de Mères sous influence, livre paru en janvier 2011 (Olivier Maurel : « Ce n’est pas la résilience que nous remettons en question, mais l’importance que lui attribuent ceux qui la présentent comme la panacée »). []
  3. Publié  le 1er février 2001 sur le site d’Alice Miller, un mois après l’article de celle-ci « À propos de la “résilience” » rendant hommage à l’image de l’iceberg, suggérée par Olivier Maurel pour désigner la maltraitance « visible » aux dépens de la violence éducative ordinaire, qui en est la partie « immergée ». D’autres articles d’Alice Miller citent la résilience, en particulier La dépression ou l’art de se leurrer (2005), et un certain nombre de témoignages. []
  4. Comme l’indique l’article, Emmanuel Macron a baptisé « opération Résilience », en mars 2020, la mission de soutien de l’armée aux autorités civiles dans la lutte contre la pandémie, et le Haut comité français pour la défense civile (association loi 1901) est devenu « Haut comité français pour la Résilience nationale (Résilience France) » (sic !), présenté sur son site comme « une plateforme d’échanges entre l’État, les assemblées parlementaires, les collectivités, les entreprises et les experts sur les questions touchant à la sécurité-sûreté et à la résilience organisationnelle et structurelle des organisations publiques et privées »  qui « participe in fine à la protection des populations et à l’objectif de résilience nationale défini dans les livres blancs de la sécurité et de la défense nationale » (re-sic)… []
  5. Rappelons qu’il ne s’agit pas ici, bien entendu, de dénoncer « les neurosciences » elles-mêmes, mais l’usage qui peut en être fait. L’OVEO cite les neurosciences pour les preuves qu’elles apportent des dégâts causés par la violence éducative sur le développement des êtres humains, dégâts dont les conséquences se mesurent tant sur les individus qu’à tous les niveaux du collectif. Voir notre rubrique Etudes scientifiques sur les effets de la violence éducative ordinaire. []
  6. Aphorisme qui revient si souvent et depuis si longtemps dans les discussions entre membres de l'OVEO que nous lui consacrerons prochainement un article à part entière. []
  7. Voir par exemple, sur notre site, l’article La violence faite aux enfants dans les traditions religieuses et spirituelles. []
  8. « Sois heureux et travaille : quand le bonheur devient une injonction de tous les instants », article du 12 septembre 2018. Extraits : « La psychologie positive a transformé la quête du bonheur en tyrannie. Et les individus en bons petits soldats de la société néolibérale, explique la sociologue Eva Illouz. » « Ceux qui continuent à souffrir sont accusés d’être responsables de leur souffrance. » « L’aptitude à la félicité s’est transformée en qualité professionnelle, gage de productivité. » Le livre Happycratie, d’Edgar Cabanas et Eva Illouz (éd. Premiers Parallèles, 2018), est également cité en référence dans l’article de Juliette Bénabent. []

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