Vos enfants ne sont pas vos enfants, ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous et non pas de vous. Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Khalil Gibran, extrait du recueil Le Prophète.

Compte-rendu du livre de Wilfried Lignier Prendre. Naissance d’une pratique sociale élémentaire

Par Olivier Maurel

Le sociologue Wilfried Lignier, chargé de recherche au CNRS, a publié en 2019 au Seuil un gros livre de 320 pages sur un sujet original, l’apprentissage d’une « pratique sociale élémentaire » concernant les enfants : le fait de « prendre » – qui donne son titre au livre. Ce type de comportement est important car, pour Wilfried Lignier, « s’habituer à prendre de façon violente et directe ou au contraire par des voies douces et détournées », c’est « construire un rapport au monde » (p. 23).

Pour lui, on le verra, « la question des prises enfantines concerne […] la formation précoce des inégalités, de la domination, de la violence » (p. 310). Elle peut être considérée « comme une pratique sociale élémentaire » (p. 311).

Pour cerner cet apprentissage, il a mené une enquête dans une crèche parisienne, auprès d’une trentaine d’enfants dont les âges allaient de 1 an 11 mois à  2 ans 10 mois. La première période d’observation de Wilfried Lignier a duré de novembre 2015 à janvier 2016 (en tout 26 demi-journées d’environ trois heures chacune). La composition sociale de la crèche était « globalement, plutôt favorisée » (p. 213), mais on y trouvait aussi des enfants de milieux populaires, et un certain nombre d’enfants de familles immigrées notamment d’Afrique de l’Ouest.

De mon côté, si je me suis particulièrement intéressé à ce livre, c’est parce que les comportements de préhension entraînent nécessairement des conflits entre les enfants et qu’il pouvait donc apporter beaucoup sur le sujet des conflits et de la violence entre les enfants très jeunes. J’avais déjà lu le livre d’Hubert Montagner, L’Attachement, écrit lui aussi à partir de l’observation d’enfants dans des collectivités, et j’étais curieux de savoir si les observations de Wilfried Lignier rejoignaient celles de Montagner.

Je présenterai d’abord le constat que fait Wilfried Lignier concernant la violence des enfants, le rôle de l’origine sociale et de la violence éducative concernant cette violence, le comportement des professionnelles par rapport à la violence des enfants et enfin la conception particulière de la violence qui s'exprime dans son livre, conception qui me paraît assez discutable.

Le constat de Wilfried Lignier : la violence des enfants

Wilfried Lignier donne d’abord, dès la première page de son livre, un tableau général de la violence des enfants. « L’usage de la violence physique, si rare dans les prises adultes, devient [dans la crèche] bien plus probable – on crie, on arrache des mains, on pousse, on mord, on frappe, pour prendre » (p. 7). Et plus loin : « Les enfants sont nombreux, bruyants, imprévisibles, […] l’agitation, la dispersion, la déconcentration, les cris, les pleurs, les coups volontaires et involontaires guettent en permanence » (p. 93).

Ce comportement général s’explique en partie, écrit Wilfried Lignier, par le fait que les enfants « sont souvent peu habitués à la collectivité » (p. 93) et que c’est une épreuve pour eux de se trouver en permanence, loin de leurs parents, en relation avec une trentaine d’autres enfants.

Dans un des tableaux de son livre (p. 126), il donne un bilan chiffré de la violence telle qu’il a pu l’observer après s’être focalisé sur chacun des enfants pendant au moins trois heures environ. Il en ressort que sur 30 enfants observés, 14 (donc presque la moitié) ont pu être vus tapant ou frappant un autre enfant ou un adulte au moins 2 fois, quatre d’entre eux se distinguant en ayant tapé ou frappé entre 4 et 17 fois et deux parmi ces quatre, une fille et un garçon, respectivement 9 et 17 fois. Quatre enfants seulement n’ont jamais été vus en train de taper ni de frapper.

Lorsqu’il est amené à détailler les comportements des enfants, il différencie celui de la majorité des enfants dont la violence s’avère relativement mesurée et celui de deux enfants qui se détachent du lot commun en agressant les autres enfants et le personnel de la crèche.

La majorité des enfants, plutôt que de frapper, « cherchent à s’imposer par le corps, ils privilégient la présentation de leur corps face aux autres ou, à la rigueur, l’exercice d’une simple pression physique (appuyer, pousser, tirer, etc.), autrement dit, diverses formes de contraintes, plutôt que des coups portés et une brutalité directe. […] Le plus souvent, les enfants se contentent de bloquer et repousser les autres, afin de s’assurer une appropriation exclusive : ils ne frappent pas. » (P. 213.)

Par ailleurs, ils s’en prennent en général « à des enfants a priori peu disposés à leur répondre de façon plus violente qu’eux. Ce sont de fait principalement les enfants les plus jeunes qui […] font les frais des pratiques enfantines de la contrainte physique. » Ainsi, « en tant qu’enfant jeune, mais qui circule beaucoup d’un lieu à l’autre, Fatoumata s’avère par exemple une cible récurrente de ce type d’imposition, physique sans être à proprement parler brutale ». Par exemple, quand « Fatoumata essaye de monter par l’escalier de la mezzanine, Ashanti l’en empêche en la bloquant pour monter elle-même. Fatoumata ne proteste pas, elle reste en bas. » (P. 213.)

En revanche, deux enfants se distinguent nettement des autres par des comportements beaucoup plus brutaux. Ibtissam, « hurle, jette des objets sur les autres, se vautre sous la table », Aaron, au moment du repas, exige d’être servi en premier, prend le plateau pour lui aux dépens de Chloé. L’auxiliaire, Linda, l’arrête – Aaron la frappe alors de la main, puis lui crache au visage (p. 98). À un autre moment, le même Aaron mord une auxiliaire (p. 212).

De même, Aaron et Ibtissam « se distinguent des autres par leur tendance à ne pas réagir aussi rapidement et aussi complètement aux injonctions formulées à distance par les professionnelles. Ils continuent volontiers à monopoliser des choses dont l’appropriation a pourtant été disqualifiée par un adulte, qu’il faut souvent une intervention directe, physique, des professionnelles pour faire changer le cours de leurs interactions […]. Cela veut dire aussi que les situations qui découlent de ces interventions éventuellement plus musclées sont souvent très mal acceptées, ce qui se traduit, du côté d’Aaron et d’Ibtissam, par de vives manifestations de tristesse et de mécontentement (pleurer, crier, se jeter sur le sol, etc.). » (P. 225.)

Les causes de ces comportements

Lignier explique ces comportements par l’origine populaire d’Ibtissam et Aaron et par la méthode d’éducation utilisée dans leur milieu.

Ainsi, le petit Aaron, âgé de deux ans (issu d’une famille immigrée d’Afrique de l’Ouest), tape 8 fois plus souvent que les autres un autre enfant et frappe 3 ou 4 fois plus (p. 126). Il parle fréquemment (p. 128) du fait de « chicotter » quelqu’un (c’est-à-dire de le frapper avec un bâton ou un objet quelconque), un terme commun en Afrique de l’Ouest pour désigner les punitions corporelles. Il utilise le mot en faisant le récit d’une bêtise pour laquelle il a été sévèrement puni le week-end précédent (« Ma mère, elle m’a chicotté ! »), à propos de ce que lui-même est en train ou menace de faire (« Je te chicotte ! », dit Aaron un jour où il se met à frapper Wilfried Lignier sans raison particulière) ou encore pour parler des risques que présente tout manquement à l’autorité d’un adulte (« Il faut être gentil avec le papa Noël, sinon il chicotte ! »).

« Par ailleurs, certains parents de même origine laissent directement transparaître, au gré de leurs interactions avec les professionnelles, leur style éducatif plutôt “dur”. Ainsi, alors qu’une auxiliaire lui fait part, au moment des transmissions du soir, du comportement assez difficile de sa fille lors de la journée écoulée, la mère d’Ibtissam n’hésite pas : elle gifle sur-le-champ sa fille de deux ans devant la professionnelle interdite. » Dans le même ordre d’idées, le père de Mike, excédé par les cris de son fils au moment de le déposer, finit par le saisir par le col et lui hurler : « Bon, maintenant, tu fermes ta gueule ! » (p. 128).

Pour savoir quelles étaient les façons de contraindre avec lesquelles les enfants étaient familiarisés, Lignier a pu interroger les parents sur leurs manières de réagir avec leurs enfants, lorsque ces derniers ne respectent pas les règles fixées à la maison. « Sans surprise, un clivage net est apparu : d’un côté, les parents issus des classes moyennes ou supérieures, qui ne recourent presque jamais à la violence physique (sauf pour certains, des petites tapes sur les mains) ou ne le font que de façon exceptionnelle (dans des moments de perte de contrôle qui deviennent des événements familiaux, que les parents regrettent, y compris parfois auprès de l’enfant) ; et, de l’autre côté, les parents issus des classes populaires, souvent immigrés d’Afrique de l’Ouest (comme Aaron et Ibtissam), pour qui donner une fessée, une claque, voire un coup est une pratique acceptable, et assez habituelle, dans la gestion quotidienne des enfants. »

D'après l’étude de Wilfried Lignier, la tendance à recourir à la violence est inversement proportionnelle à la capacité d’utiliser les mots : « Plus on se situe du côté populaire, et par ailleurs du côté masculin, plus les enfants semblent pouvoir compter sur leur capacité à se montrer corporellement puissants, agressifs, cependant qu’ils paraissent moins facilement disposés à obtenir ce qu’ils veulent en utilisant des mots. À l’inverse, du côté des classes supérieures, du côté féminin, l’habitude familiale du langage en toutes circonstances semble rendre possible une mise à distance de la violence physique, d’autant moins mobilisable qu’elle est spécialement délégitimée. » (P. 132.)

Dans les familles les plus favorisées, punir – pour autant que cette idée soit acceptée – passe en réalité très souvent par des formes de contrainte plus douces, plus symboliques. L’enfant est « mis à l’écart », on lui « explique » pourquoi ce qu’il a fait est mal, éventuellement on essaie de lui faire ressentir de la honte à l’égard de ses actes, etc. (p. 129). Des études ont montré qu’à 18 mois, les enfants d’origine modeste utilisent en moyenne environ 100 mots, alors que les enfants d’origine favorisée en utilisent déjà 200 ; l’écart se creuse à 24 mois, puisque ces scores sont respectivement de 300 et 450 mots (p. 124).

De même, les familles issues des zones les plus favorisées de l’espace social se caractérisent par une tendance à donner constamment la parole à leurs enfants, dès leur plus jeune âge, et à favoriser ainsi leur expression personnelle, non seulement dans leurs relations avec les autres enfants, mais aussi avec les adultes. D’après Annette Lareau, auteure d’une étude sur ce sujet1, cette habitude éducative explique cette façon typique qu’ont les enfants de ces milieux de se « sentir autorisés » à exprimer à la moindre occasion leur point de vue, leurs prérogatives. D’autres auteurs avaient du reste déjà pointé cette spécificité, en montrant que les enfants d’origine favorisée disent plus souvent « je » que les autres, ou encore en montrant que leur possibilité de faire en famille le récit d’événements les concernant est une sorte de « droit naturel », davantage garanti que dans d’autres milieux (p. 131).

Le comportement des auxiliaires

Wilfried Lignier s’est aussi intéressé au comportement des professionnelles de la crèche à l’égard des manifestations de violence des enfants.

Il montre que, face à l’abondance de ces manifestations de leur tout jeune public, « les auxiliaires sont surtout des pacificatrices dont le travail le plus central consiste à désamorcer comme elles le peuvent les conflits qui ne cessent de survenir – souvent, justement, à propos de l’appropriation des choses ». Leur « objectif prioritaire est d’abord de maintenir l’ordre institutionnel, ce qui passe nécessairement par l’imposition de diverses contraintes à l’action, à la circulation et à l’expression des enfants » (p. 93).

Mais, comme il les dit « issues en majorité de milieux populaires », il croit voir une opposition « entre l’éducation pratiquée à la crèche et celle que les auxiliaires pratiquent chez elles avec leurs propres enfants ». Ainsi, « lors d’un repas particulièrement éprouvant du fait du comportement extrêmement agité d’Ibtissam, qui hurle, jette des objets sur les autres, se vautre sous la table, etc., une auxiliaire, excédée, [lui] glisse : « Ça serait la mienne, ça ferait longtemps qu’elle en aurait pris une ! Pas forte, mais quand même ! » (p. 96.)

Wilfried Lignier croit aussi déceler des traces de ce style éducatif populaire persistant lorsque les auxiliaires « craquent » et en viennent à encourager certains enfants à répondre violemment à la violence : « Te laisse pas faire ! », lance ainsi la même auxiliaire au petit Owen, lorsque, lors de l’épisode que je viens de citer, il se voit poussé par Ibtissam. « Te laisse pas faire, pousse-le ! » avait lancé de la même manière une autre auxiliaire, Coralie, lorsque, quelques jours auparavant, le petit Maurice faisait quant à lui les frais de la violence de son camarade Maxwell (p. 96).

La consigne de « verbaliser » que les auxiliaires doivent enseigner aux enfants et pratiquer elles-mêmes face à la violence des enfants semble même à Wilfried Lignier atteindre ses limites lorsque la violence des enfants se retourne contre elles. Ainsi, lorsque Aaron frappe Linda, une des auxiliaires, parce qu’elle l’a empêché de prendre le plateau de Chloé pour se faire servir avant elle, puis lui crache au visage, Linda, excédée, s’écrie : « Moi, je veux bien verbaliser, mais là, y a des limites ! […] Au tarif où je suis payée, j’accepte pas qu’on me crache dessus ! » Et Wilfried Lignier commente : « C’est de fait de la façon la plus brutale que l’injonction professionnelle (“verbaliser”) [la parenthèse est bien dans le texte ? Non, c’est moi qui l’ajoute] voit ici ses limites dévoilées : comment envisager une prise en charge “normale” où les plus forts passeraient les premiers ? Où le personnel accepterait,  en plus de sa domination économique, les humiliations les plus évidentes (se faire cracher dessus par un enfant) ? » (P. 96.)

On ne peut que partager l’interrogation de Wilfried Lignier, mais on va voir qu’on aborde là la révélation par son livre de la conception assez discutable de la violence qu’il y exprime.

La conception de la violence de Wilfried Lignier

En réalité, Wilfried Lignier conteste  ce qu’il appelle « l’idéologie non-violente de la crèche ». Pour lui, cette idéologie, comme le montre l’exemple précédent, est inadaptée à la réalité. C’est une « véritable dénégation de la violence », d’abord de celle que peuvent exercer les enfants, puisque leur spontanéité n’est jamais conçue comme négative, méchante, dangereuse ; puis de celle que seraient amenés à exercer les adultes, en particulier pour contenir la violence enfantine. De façon générale, la prise en charge des tout-petits se voit ainsi assimilée à une sorte d’accompagnement libéral d’individus essentiellement « bons », plutôt qu’à une éducation avec tout ce que cette dernière notion peut impliquer de contraintes, d’obligations, d’impositions, à l’égard d’êtres considérés comme perfectibles (et non pas parfaits d’avance) (p.  92).

Et il donne trois raisons pour lesquelles le professionnalisme « non-violent » des auxiliaires reste « superficiel ». La première, c’est que toutes n’acceptent pas de « jouer le jeu du déni de la violence et de la contrainte ».

Ainsi, l’auxiliaire la plus âgée de la section, Chantal, « n’hésite pas à contraindre physiquement les enfants lorsqu’ils s’agitent excessivement, à élever fortement la voix en cas de besoin, à punir en mettant les fautifs à l’écart ». Sa hiérarchie et certains parents le lui reprochent, mais elle apparaît aussi comme un recours efficace dans les moments où les enfants « entrent en crise » (p. 95).

La deuxième raison, c’est que, presque toutes les auxiliaires étant d’origine populaire, elles ne pratiquent pas dans leur vie familiale le style éducatif de la crèche, qui leur paraît « venu d’ailleurs ».

La troisième raison est tout simplement que ces normes de non-intervention, d’écoute permanente, paraissent à Wilfried Lignier irréalistes et impraticables, dans le cours concret de la prise en charge des enfants. Il dit ne pas pouvoir décider si cet échec tient aux « conditions particulières de la crèche (en termes de moyens disponibles, de nombre d’enfants, de recrutement social, etc.) ou si cette idéologie tient, de façon générale et paradoxale, sa force de sa distance irrémédiable au réel.

Toujours est-il que les auxiliaires sont constamment obligées « de contrevenir à l’esprit de l’institution ». Ignorer vraiment les conflits et les violences, renoncer à contrôler et contraindre les enfants, impliquerait en effet, dans bien des cas : de mettre en danger les enfants (ceux qui sont frappés, par exemple, ou ceux qui s’engagent dans des comportements dangereux pour eux-mêmes) ; d’empêcher le déroulement de toute activité collective (si un enfant hurle, les autres ne peuvent pas dormir, s’il monopolise autoritairement les jeux, les autres enfants ne peuvent pas jouer, etc.) ; de produire des inégalités insoutenables, compte tenu en particulier du principe d’égalité de traitement du service public (ne pas empêcher le vol de nourriture, par exemple, revient à assumer que certains mangent moins que d’autres). »  (P. 97.)

Mais Wilfried Lignier dit avoir fait un autre constat. Tout en luttant contre les formes physiques de la violence, les auxiliaires ne limitent pas ce que Lignier appelle des formes de « violence symbolique ». Et même, elles les encouragent « dans l’idée qu’elles permettraient justement de sortir de la violence physique ».

Quelles sont ces formes de violence symbolique ? C’est l’usage des mots : « T’es pas d’accord, tu le dis avec des mots, dit par exemple une auxiliaire à un enfant qui vient de frapper son camarade. » Wilfried Lignier reconnaît que « pour certains individus, l’investissement dans la parole permet de “sublimer”, comme dit la psychanalyse, leurs comportements brutaux. » Mais à l’échelle collective, il n’est pas sûr, dit-il, « qu’une violence en vienne ainsi à chasser l’autre ». En réalité, à ses yeux, tous les enfants « savent se montrer violents », les uns par l’engagement du corps (la violence physique), les autres par l’autorité des symboles (les mots).

Wilfried Lignier rejoint ici nettement les idées de Pierre Bourdieu sur la violence symbolique des classes dominantes. Ce qui se joue à la crèche serait déjà « un dédoublement de la violence sociale » (p. 246) et contribuerait en fait à la prolonger. Wilfried Lignier donne quelques exemples de cet « exercice émergent de la violence symbolique » (p. 226). En appeler à l’autorité des adultes, « force symbolique tierce » (p. 228). Exercer la violence symbolique par soi-même en « recyclant » à son profit des expressions employées par les adultes. Ainsi l’expression « Je crois qu’elle a pas envie », utilisée par les professionnelles pour dissuader un garçon de s’en prendre à une camarade, devient : « J’ai pas envie. » De même, l’ordre de « partager » devient « Je partage » pour accompagner une prise autoritaire (p. 240).

Autre exemple de « violence symbolique », le recours aux formules de politesse utilisées comme des « mots magiques » qui peuvent faire céder les autres (p. 244). Dans ces différents exemples, les enfants « s’autorisent de ceux qui sont autorisés ». Ils s’approprient « des formes symboliques marquées par une autorité sociale particulière, parce que d’abord utilisées spécialement par des adultes. C’est cette autorité qu’ils cherchent, sans forcément en avoir une conscience claire, à introduire dans leurs pratiques d’appropriation, pour les faciliter. Comme si, en reprenant leur langage, les enfants cherchaient à mettre les adultes de leur côté, ou du moins à faire en sorte que leurs concurrents en soient quant à eux persuadés. » (P. 245.)

Ce parti pris de Lignier apparaît aussi dans le vocabulaire qu’il utilise quand il parle des méthodes éducatives des parents de milieux populaires et de celles des parents de milieux favorisés. « La prise en charge des enfants dans les classes populaires, contrairement à ce qui est promu en crèche, est volontiers marquée par une hiérarchie claire entre les parents et les enfants (qui implique qu’on ne passe pas son temps à prendre en compte leurs désirs propres, leurs avis, etc.) et des interventions éducatives franches, directes (contrastant avec les voies détournées, “douces”, qu’emprunte de façon privilégiée l’éducation dans les classes moyennes et supérieures). » (P. 96.) Clarté, franchise, interventions directes d’un côté ; « voies détournées », douceur entre guillemets de l’autre.

Or, pour lui, « la violence physique […] est un moyen, un instrument d’action, dont l’utilisation s’apprend par l’expérience. » « La violence physique est une compétence, l’expression efficace de l’agressivité s’apprend tout autant que sa répression. » (P. 7.) Résultat : aux enfants qui n’y ont pas été soumis, il manque quelque chose. Leur « incompétence » en la matière n’est pas complète, mais quand un enfant d’origine sociale favorisée comme Nathan « se met à frapper sa camarade Ashanti , […] son geste est très hésitant et inachevé, comparé aux fulgurances d’un Aaron ou d’une Ibtissam : le coup est porté lentement, la main atterrit mollement sur la camarade, l’ensemble paraît presque joué, esquissé, plutôt que réellement assumé. » (P. 213.) Les mêmes enfants, au lieu d’agir immédiatement « introduisent une sorte de délai dans le geste : c’est par exemple Jim, qui lève la main en direction de Livia, mais ne porte finalement pas le coup ; c’est Jade, qui dresse son doudou en direction de Giulia, s’apprête clairement à la frapper, mais ne le fait pas – d’autant qu’un auxiliaire l’aperçoit et lui demande explicitement d’arrêter son geste. La menace de frapper précède et annonce souvent, chez la plupart des enfants que j’ai observés, les tentatives de porter les coups, si bien que ces derniers ont moins de chances d’être effectifs. Chez Aaron et Ibtissam, au contraire, une part de l’efficacité de la violence qu’ils exercent tient justement à l’absence de sommation, de tergiversations, ce qui ne laisse ni aux enfants ni aux adultes le temps de réagir. » (P. 213.) Chez les enfants d’origine favorisée, Wilfried Lignier observe aussi « de façon récurrente une pratique typique : la violence jouée. Un enfant, par exemple, fronce les sourcils, lève la main d’un air agressif, mais ne passe pas à l’acte et peut se mettre à sourire immédiatement après. Ou bien, Aymeric fait mine de frapper Kaïs avec la scie, mais sans le faire finalement : il le touche avec, mais tout doucement. » (P. 130.)

Pour Wilfried Lignier, ces comportements tiennent au fait que, dans les milieux favorisés, « les pratiques éducatives parentales qui excluent presque totalement l’usage de la force physique entraînent une délégitimation généralisée de ce moyen d’agir , du côté des enfants. » (P. 130.)

Ainsi, « les deux ou trois années écoulées depuis leur naissance » ont suffi « pour que se fixent déjà certaines tendances pratiques générales : certains enfants ont une habitude relative de l’exercice de la force physique, tandis que d’autres ne l’ont pas du tout, et sont au contraire familiarisés à des rapports sociaux où la prise de parole s’impose comme la manière dominante de mener à bien ses actions – y compris lorsqu’il s’agit d’exercer une contrainte » (p. 306).

La crèche est donc un lieu paradoxal où l’on dénie en principe la violence enfantine, mais où on la contient dans les faits sous sa forme physique, tout en la favorisant sous sa forme symbolique.

Une conception discutable de la violence

Malgré l’intérêt de son enquête et de son livre, quand on a connaissance de la réalité de la violence éducative et de ses effets, il est difficile de partager le point de vue de Wilfried Lignier sur la violence. D’abord quand il considère la violence éducative comme d’origine « populaire », ensuite quand il voit les gestes de violence des enfants comme le prolongement naturel de leur « conatus », quand il pense pouvoir observer la violence enfantine dans le cadre de la crèche, et enfin quand il nomme « violence symbolique » le recours aux mots dans les conflits.

Wilfried Lignier n’émet aucun doute sur le fait que la violence soit d’origine populaire, ce qui semble signifier pour lui, bien qu’il ne le dise pas expressément, authentiquement humaine. Dès le début de son livre, il se réfère à la philosophie de Spinoza pour qui « nous venons au monde comme des “puissances d’agir” mues par la nécessité de “persévérer dans notre être”, autrement dit de continuer à exister » (p. 17). Or, il semble bien, quoique Wilfried Lignier ne le dise jamais explicitement, que la violence, aussi bien celle des enfants que celle des parents, soit pour lui dans le droit fil du conatus, de la nécessité de persévérer dans son être. « La violence physique est une compétence. » Dans les classes populaires, la position des parents est marquée par une hiérarchie claire, « les interventions éducatives sont « franches, directes », alors que les parents de milieux favorisés ont recours à des « voies détournées ». La violence des enfants des classes favorisées est « hésitante, inachevée, molle, esquissées plutôt que réellement assumée. Pour eux, la violence physique est « délégitimée », ce qui sous-entend qu’elle a été légitime. Celle des enfants des classes populaires est « fulgurante », « sans sommation ni tergiversations ».

Mais quand on a un peu étudié les origines possibles et de la violence en général et de la violence éducative en particulier, on ne peut partager ce point de vue. Je ne peux les détailler ici comme je l’ai fait dans mon livre La Violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines (L’Instant présent, 2012), mais il y a de très bonnes raisons de penser que la pratique de la violence éducative n’intervient dans l’histoire de l’humanité que depuis le néolithique. La plupart des sociétés de chasseurs-cueilleurs ne la pratiquent pas. C’est-à-dire que pendant les huit ou neuf dixièmes de son histoire, la société humaine, le « peuple » des hommes, n’a pas battu les enfants. Il est fort possible que la violence éducative soit apparue au moment de la formation des premiers Etats, lorsque les agriculteurs ont dû produire beaucoup plus que ce qui était nécessaire à leur alimentation pour payer leur tribut aux autorités, et ont donc dû forcer à travailler aux champs et à accompagner les troupeaux toute leur famille, enfants compris. Comme les enfants n’ont vraisemblablement pas apprécié ce travail forcé, il est fort possible qu’on ait dû les y contraindre de gré ou de force et donc utiliser la violence physique. Autrement dit, il n’est pas sûr du tout que la violence sur les enfants soit d’origine « populaire ». Elle peut très bien n’être que le résultat d’un système d’oppression. Il est fort possible que la violence éducative soit aussi peu « populaire » que des faits comme la violence sur les femmes ou l’esclavage et il n’y a pas de raison de la considérer comme plus authentiquement humaine. Aurait-on idée de considérer la violence sur les femmes comme « franche », « directe » et de manifester une certaine considération pour sa « fulgurance » « sans sommation ni tergiversation » ?

Le livre de Wilfried Lignier ne dissimule pas le rapport entre la violence du style éducatif des parents d’Aaron et d’Ibtissam et le comportement violent de ces enfants. Il est évident que leur violence ne prend pas sa source dans leur « conatus » d’enfants, mais dans la reproduction de la violence de leurs parents. Leur violence n’est pas « enfantine », elle est d’abord parentale.

Mais l’analyse de cette violence parentale aurait mérité d’être plus poussée. Les parents d’Aaron et d’Ibtissam comme plusieurs autres parents des enfants de cette crèche viennent d’une continent, l’Afrique, où le niveau de la violence éducative admise est resté semblable à celui qu’elle avait encore en France au XIXe siècle où l’on trouvait normal de battre les enfants à coups de bâton ou de ceinture ou de les punir en leur faisant lécher le sol ou en leur crachant dans la bouche. Il n’est donc pas étonnant que la violence d’Aaron et d’Ibtissam se manifeste de façon beaucoup plus intense que celle des autres enfants. Ils reproduisent le comportement de leurs parents. La plupart des autres enfants de la crèche, ceux dont les parents ont été élevés en France, n’ont sans doute subi « que » le niveau de violence admis en France, des gifles et des fessées, mais souvent données par des parents qui en avaient plus ou moins mauvaise conscience et qui cherchaient, sans y parvenir, à éviter ces formes de violence. Certains n’ont peut-être été que menacés de gifles et de fessées, ce qui semble transparaître dans leurs gestes de mains levées à peine ébauchés et non aboutis. Certains enfants encore n’ont jamais été frappés, et leurs parents ont sans doute pu résoudre les conflits qu’ils avaient avec eux en leur parlant.

Et il faut ici aborder une dernière question assez fondamentale. Est-il légitime de considérer comme une forme de « violence symbolique » la démarche qui consiste à essayer de régler les conflits par les mots plutôt que par les coups ? Cette démarche est-elle violente ? Bien sûr, des mots peuvent être aussi violents, sinon plus, que des coups. Le langage peut être un moyen de manipulation. Mais est-il toujours violent ? Sert-il toujours à manipuler ? N’est-ce pas le langage qui est réellement dans le droit fil du « conatus » des enfants, de l’expression de leurs émotions ?

Donner les mots aux enfants, c’est leur permettre de s’exprimer, d’exprimer éventuellement leur désaccord, c’est leur donner une façon d’affirmer eux-mêmes leur propre personnalité. Oui, il est vrai que les enfants qui ont appris à parler plutôt qu’à s’exprimer par des coups sont avantagés dans la vie. Mais ce n’est pas un privilège usurpé. Ce qui est malheureux, c’est que la tradition de la violence éducative, encore très présente dans les classes populaires et encore davantage dans les pays d’Afrique, qui se substitue à la circulation de la parole ou, pire, s’accompagne d’insultes humiliantes qui préparent les enfants à insulter eux-mêmes ceux qui leur seront inférieurs. C’est en fait la tradition de la violence éducative qui a partout formaté les parents et leur fait reproduire le style d’éducation qu’ils ont eux-mêmes subi, où il n’y a pas de place pour le langage.

Dans un chapitre de son livre consacré à l’appropriation des autres, Wilfried Lignier montre, à travers l’étude des réseaux de relation que les enfants créent dans le cadre de la crèche, que les deux enfants les plus violents, Aaron et Ibtissam, sont aussi les plus isolés par rapport aux autres. Il est obligé d’en tirer la conclusion qu’« on ne se lie pas aux autres en les frappant » (p. 280). Il me semble que c’est dire à quel point la violence physique, qu’elle soit parentale ou héritée de la violence parentale chez les enfants, est une impasse et non pas une « compétence » du point de vue social.

Ce n’est pas le niveau culturel des parents des classes populaires qui les empêche de donner à leurs enfants le privilège de la parole. Il n’est pas nécessaire d’être cultivé pour parler avec justesse, sincérité et esprit d’à-propos. Mais quand on porte en soi, venu de la manière dont on a été soi-même éduqué, le réflexe de l’autoritarisme, de la gifle, de la fessée ou de la chicote, alors c’est autant de perdu pour la pratique du dialogue et des mots qui aident à se comprendre, à comprendre d’où viennent les petits conflits de la vie quotidienne et à les résoudre par des mots.

Si pour Wilfried Lignier, comme je le mentionnais au début de ce compte-rendu, « s’habituer à prendre de façon violente et directe ou au contraire par des voies douces et détournées », c’est « construire un rapport au monde » (p. 23), il me semble tout aussi vrai de dire que s’habituer à être traité « de façon violente ou au contraire par des voies douces », c’est « construire un rapport au monde » bien plus qu’à travers le simple fait de prendre.


  1. Annette Lareau, Unequal Childhood : Class, Race and Family Life, Berkeley, University of California Press, 2003, p. 131. []