C’est seulement quand se produit un changement dans l’enfance que les sociétés commencent à progresser dans des directions nouvelles imprévisibles et plus appropriées.

Lloyd de Mause, président de l'association internationale de Psychohistoire.

Effets de la fessée sur le développement de l’enfant de 0 à 9 ans

Etude menée par Michael J. MacKenzie, Eric Nicklas et Jane Waldfogel de la School of Social Work, et Jeanne Brooks-Gunn du College of Physicians and Surgeons and Teacher’s College, Columbia University, New York, mise en ligne le 21 octobre 2013 dans la revue Pediatrics sous le titre : Spanking and Child Development Across the First Decade of Life

Les auteurs de cette étude publiée dans Pediatrics (revue de l’association des pédiatres des Etats-Unis) signalent qu’un nombre croissant de publications ont déjà montré des liens significatifs entre l’usage des châtiments corporels et spécifiquement de la fessée (spanking), et l’agressivité de l’enfant par la suite. Cependant, ces études ne s’étaient guère intéressées à la différence des effets selon que la fessée était donnée par la mère ou le père (la fessée paternelle était très peu étudiée) ni aux effets sur le développement cognitif (mais plutôt sur le comportement). Enfin, cette étude longitudinale mesure les effets jusqu’à l’âge de 9 ans, donc sur une plus longue période que la plupart des études précédentes1, et prend en compte de façon différenciée un grand nombre de facteurs de risque.

L’objectif était d’étudier sur une cohorte d’enfants la fréquence des fessées administrées par la mère et/ou le père aux âges de 3 et 5 ans et sa corrélation avec les « comportements d’externalisation2 » et les capacités cognitives3 de ces enfants à l’âge de 9 ans.

Les résultats sont basés sur les données de la Fragile Families and Child Well-Being Study, étude longitudinale d’une cohorte d’environ 4 200 enfants nés entre 1998 et 2000 dans 20 villes moyennes et grandes des Etats-Unis qui a également servi de base à d’autres recherches4.

La fréquence des fessées a été évaluée aux âges de 3 et 5 ans selon les déclarations des parents. Lorsque l’enfant atteignait 3, puis 5 ans, on demandait à chacun des deux parents : « Avez-vous donné une ou des fessées à votre enfant pendant le mois écoulé parce qu’il ou elle se conduisait mal5 ? » Les réponses étaient codées : oui / non dans le mois, si oui : une fois par semaine ou moins / deux fois par semaine ou plus. 57 % des mères et 40 % des pères ont déclaré donner des fessées aux enfants à l’âge de 3 ans, 52 % des mères et 33 % des pères à l’âge de 5 ans6. L’étude en conclut que « la fessée reste un mode d’éducation typique pour les enfants américains ».

Les comportements d’externalisation et le niveau de compréhension du langage ont été mesurés à l’âge de 9 ans sur 1933 enfants. Les données comprenaient également un grand nombre d’informations de contrôle sur l’enfant (incluant des informations dès la naissance) et la famille.

Les facteurs de risque ont donné lieu à trois « modèles » en plus du modèle 1, où les seuls facteurs pris en compte sont le nombre de fessées reçues par l’enfant à 3 et à 5 ans. Dans le modèle 2 ont été ajoutées différentes caractéristiques de l’enfant (telles que sexe, place dans la fratrie, poids à la naissance, comportement à l’âge de 1 an) et de la famille (facteurs « sociodémographiques », comportements à risque). Le modèle 3 ajoute au modèle 2 des caractéristiques de la mère (entre autres : mère ayant subi des violences conjugales, troubles psychologiques divers, en particulier stress et dépression). Enfin, le modèle 4 ajoute à tous les précédents un facteur, le « comportement d’externalisation » (essentiellement l’agressivité) de l’enfant à 3 ans, dont on pouvait s’attendre à ce qu’il modère effectivement (au sens statistique) de façon importante les effets à l’âge de 9 ans des fessées reçues à 3 et 5 ans, puisque ce comportement est déjà à lui seul « prédictif » des effets mesurés à l’âge de 9 ans.

Les fessées données par la mère à l’âge de 5 ans, même peu fréquentes, sont associées à un haut niveau de comportements d’externalisation de l’enfant à 9 ans, même après pondération par une série de facteurs de risque et par le comportement antérieur de l’enfant. Les fessées fréquentes données par le père à l’âge de 5 ans sont corrélées avec un niveau plus bas de compréhension du langage à l’âge de 9 ans.

Dans la discussion qui précède les conclusions de l’article, les auteurs notent que l’une des limites de l’étude est que le « comportement d’externalisation » de l’enfant est évalué selon les déclarations de la mère, cependant en réponse à plusieurs questions objectives qui permettent de limiter le risque de jugement négatif sur l’enfant influençant la réponse. Les résultats sont en outre cohérents avec ceux d’autres études où l’évaluation est faite par des enseignants7. Les auteurs notent également que des études futures pourraient permettre d’affiner la perception pour distinguer entre effets directs de la fessée sur le développement cognitif (à travers le stress et le traumatisme provoqués par les châtiments corporels) et effet collatéral associé à d’autres pratiques parentales non mesurées par l’étude qui affecteraient également ce développement.

Quoi qu’il en soit, les résultats de cette étude longitudinale sur une cohorte d’enfants suivis de la naissance à 9 ans montrent bien « des effets négatifs de la fessée sur leur comportement et sur leur développement cognitif ». L’étude montre également des résultats négatifs similaires quel que soit le « groupe ethnique » auquel appartient l’enfant. Enfin, les auteurs proposent plusieurs pistes de recherches futures : le rôle des autres membres de la « famille élargie » (grands-parents, autres adultes présents)8 ; l’effet sur le comportement des enfants de pratiques de « parentalité positive9 », dont la mesure pourrait être un encouragement à ces pratiques.

1. Voir par exemple cet article de 2010 : Mothers' Spanking of 3-Year-Old Children and Subsequent Risk of Children's Aggressive Behavior, sur la relation entre les fessées données par la mère à l’âge de 3 ans et un comportement agressif à l’âge de 5 ans.

2. Ces comportements d’externalisation (essentiellement l’agressivité) ont été mesurés selon la CBCL, Child Behavior Checklist, cf. note 20 de l’article complet

3. Receptive vocabulary, compréhension verbale évaluée d’après le PPVT (Peabody Picture Vocabulary Test), test utilisé à plusieurs âges dans l’étude globale de référence.

4. Voir en particulier : Les "châtiments corporels légers" accroissent le risque de troubles mentaux.

5. « was misbehaving or acting up » : les deux expressions sont synonymes, la deuxième étant l’équivalent en français de « faire des caprices », expression encore plus péjorative que nous (OVEO) ne cautionnons pas. Il est bien évident que la notion de « mauvais comportement » est tributaire de la définition qu’en donne la société et la famille dans laquelle on se trouve, et qu’une telle étude ne peut que mesurer un comportement « adapté » et supposé désirable.

6. Note de l’OVEO : Il nous paraît vraisemblable que ces chiffres soient sous-évalués.

7. Note de l’OVEO : Les données de départ (étude Fragile Families) et donc les limites de cette nouvelle étude ne permettent pas de connaître les relations de cause à effet entre le comportement agressif « persistant » à l’âge de 3 ans et les châtiments corporels reçus entre la naissance et l’âge de 3 ans (seul le « tempérament » de l’enfant ayant été évalué à l’âge de un an, sans que l’on sache si l’enfant recevait déjà à cet âge des fessées et autres punitions). Même pour les données disponibles, il est également difficile de savoir quelle est l’intensité des coups recensés sous l’intitulé spanking, qui peuvent aller de coups « légers » sur les fesses à des coups violents donnés avec un instrument.

8. Note de l’OVEO : Ce rôle, comme celui d’autres personnes avec qui l’enfant est en relation (enseignants, pédiatres, autres professionnels de l’enfance) pourrait être aussi bien négatif que positif, cf. le « témoin secourable » dont parle Alice Miller. Il serait effectivement très intéressant de mesurer les effets de sa présence comme de son absence lorsque l’enfant subit des châtiments corporels ou d’autres formes de punition.

9. Note de l’OVEO : A propos de ces guillemets, voir l'article Et si la parentalité positive n'était pas si positive que cela ?