Il est urgent de promouvoir la culture du respect de l’enfant comme “ultime révolution possible” et comme élément fondamental de transformation sociale, culturelle, politique et humaine de la collectivité.

Maria Rita Parsi, psychologue italienne.

Fessée et roulette russe

Lettre ouverte d'Olivier Maurel à Patrice Huerre, psychiatre et psychanalyste, spécialiste des enfants et adolescents, directeur médical de la clinique médico-universitaire Georges-Heuyer à Paris, membre du comité de direction de la revue Enfances & Psy


Monsieur,

Dans l'hebdomadaire Famille chrétienne (n° 1739, 14 au 24 mai 2011), un article de Clotilde Hamon cite vos propos sur les punitions corporelles.

D'après cet article, vous auriez dit ou écrit : « On a heureusement condamné toute forme de maltraitance enfantine, mais de là à penser qu'une fessée banale ajustée à la faute soit le drame de la vie d'un enfant, c'est exagéré [...]. Cela dépend de l'intention. Si [la fessée] est sadique, violente, défouloir, ou si elle obéit au souci de protéger l'enfant d'une bêtise qui pourrait lui nuire. »

Si ces propos sont bien rapportés, j'avoue qu'ils m'étonnent. Vous savez sûrement ce que raconte Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions sur les effets définitifs sur sa sexualité d'une fessée qu'il a reçue à l'âge de sept ou huit ans1. Peut-être pensez-vous que ce cas est tout à fait exceptionnel. Or, depuis la publication de mon livre La Fessée, j'ai reçu plusieurs témoignages de lecteurs et lectrices qui m'ont écrit qu'une fessée avait eu sur eux un effet exactement semblable. Pourtant, ce n'étaient pas des enfants maltraités au sens que l’on donne habituellement à ce terme. Mais une fessée a provoqué sur leur sexualité un effet définitif. Un de ces lecteurs m'a même dit que la simple vue des fessées « cul nu » données par sa mère institutrice à ses élèves en maternelle ou au cours préparatoire (lui-même dit n'en avoir pas reçu) a fait qu'il éprouve maintenant des fantasmes pédophiles. Deux des lectrices qui m'ont écrit sont des catholiques pratiquantes, en grande souffrance à cause de leur masochisme sexuel. Si l'on tient compte du fait que ceux et celles qui se trouvent dans cette situation le crient rarement sur les toits, si l'on tient compte aussi du nombre de sites sado-masochistes sur Internet, il y a de bonnes raisons de penser que le nombre d'adultes qui ont été victimes de fessées données avec les meilleures intentions pédagogiques possibles est probablement très supérieur à ce qu'on croit. Un webmaster de site masochiste qui m'a écrit m'a d'ailleurs confirmé que la plupart de ceux qui fréquentent son site sont d'anciennes victimes de fessées « bien intentionnées ». Cet effet ne se produit sans doute que dans x cas sur cent ou sur mille. Mais les parents savent-ils, quand ils donnent une fessée à leur enfant, qu'ils jouent à la roulette russe avec l'avenir de sa sexualité ? Il me semble que vous devriez en tenir compte dans vos propos sur les punitions corporelles.

En fait, ce qui compte, ce n'est pas l'intention de celui qui punit, c'est l'effet des coups sur le corps du petit mammifère social qu'est l'enfant. Quelle que soit l'intention de ses parents, et c'est un autre effet des fessées, son corps ressent les coups comme une agression à laquelle il répond comme il le fait face à toute agression : par le stress. Et comme l'enfant ne peut ni fuir ni se défendre face à ses parents, vous n'ignorez sûrement pas que, dans ces cas-là, ces hormones deviennent toxiques. Je comprends mal que vous ne teniez pas compte de ces faits physiologiques qui ont des conséquences neurologiques.

Nous avons tous beaucoup de mal à entendre cela, car un des effets les plus durables des punitions corporelles que nous avons presque tous reçues de nos parents est de nous faire considérer à vie ces traitements comme normaux, inoffensifs bien sûr, et même éducatifs et pédagogiques. Nous n'avions en effet aucune possibilité intellectuelle de les contester, et l'attachement des enfants à leurs parents est si fort, si vital, qu'ils n'en ont pas non plus la possibilité affective. Et, à condition que, dans une société donnée, les traitements réservés aux enfants soient sensiblement les mêmes, les réactions des futurs adultes à ce qu'ils ont subi sont les mêmes, qu'ils n'aient subi « que » des gifles et des fessées, ou qu'ils aient subi des coups de bâton et de fouet. Autrement dit, notre acceptation de ces punitions ne dépend en rien de leur innocuité supposée, mais du simple fait que nous les ayons subies dans notre petite enfance de nos parents auxquels nous étions attachés. Soyez bien assuré, vous qui pensez vous situer loin de toute « exagération », loin de toute position « extrême », que si vous aviez vécu dans une société où l'on bastonne les enfants, vous auriez le même sentiment de modération et de juste milieu en approuvant la bastonnade. Pour en être convaincu, il vous suffit d'aller sur un forum africain où l'on dialogue de ces questions.

Bien cordialement,

Olivier Maurel

A la date du 30 mai, cette lettre n’a reçu aucune réponse.


1. « Qui croirait que ce châtiment d'enfant, reçu à huit ans par la main d'une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi, pour le reste de ma vie, et cela précisément dans le sens contraire à ce qui devait s'ensuivre naturellement ? En même temps que mes sens furent allumés, mes désirs prirent si bien le change que, bornés à ce que j'avais éprouvé, ils ne s'avisèrent point de chercher autre chose. [...] Mon ancien goût d'enfant, au lieu de s'évanouir, s'associa tellement à l'autre que je ne pus jamais l'écarter des désirs allumés par mes sens ; et cette folie, jointe à ma timidité naturelle, m'a toujours rendu très peu entreprenant près des femmes, faute d'oser tout dire ou de pouvoir tout faire, l'espèce de jouissance dont l'autre n'était pour moi que le dernier terme ne pouvant être usurpée par celui qui la désire, ni devinée par celle qui peut l'accorder. J'ai ainsi passé ma vie à convoiter et me taire auprès des personnes que j'aimais le plus. N'osant jamais déclarer mon goût, je l'amusais du moins par des rapports qui m'en conservaient l'idée. Être aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi de très douces jouissances ; et plus ma vive imagination m'enflammait le sang, plus j'avais l'air d'un amant transi. » (Sur ce sujet, voir aussi l'article : Rousseau et la violence éducative.)