Vos enfants ne sont pas vos enfants, ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous et non pas de vous. Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Khalil Gibran, extrait du recueil Le Prophète.

J’ai peur de transmettre mes angoisses

Témoignage reçu en 2018 en réponse au questionnaire du site


Avez-vous subi vous-même de la violence éducative au cours de votre enfance ? Sous quelle forme ?

Oui, sous la forme de violences verbales et sexuelles.

A partir de et jusqu'à quel âge ?

Pour les violences verbales, de 6 à 16 ans, pour les violences sexuelles, je n'ai de souvenirs que sur la période de mes 9-10 ans.

Par qui ?

Mon beau-père de l'époque.

Cette ou ces personnes avaient-elles elles-mêmes subi de la violence éducative dans leur enfance ?

Oui, père violent à ma connaissance.

Vous souvenez-vous de vos sentiments et de vos réactions d'alors ?

Plutôt de la résignation concernant les violences verbales, mais au fond de moi une tristesse et un profond mal-être (perte de confiance en moi, surtout à l'adolescence).

Concernant les violences sexuelles, pas de sentiments, plutôt du détachement, tout en me disant bien sur le moment que quelque chose « clochait », que ce n'était pas « bien », pas « normal ».

Avez-vous subi cette épreuve dans l'isolement ou bien avez-vous eu le soutien de quelqu'un ?

Pas de soutien. Je voyais ma mère heureuse avec lui (ils venaient d'avoir un enfant, mon petit frère, au moment où les faits de violence sexuelle se sont déroulés) et je n'ai pas parlé à ce moment-là. J'ai également occulté beaucoup de choses (oublié ?) pendant des années, sans doute pour me protéger. De plus, aucun signe « extérieur » ne pouvait laisser penser que je subissais un quelconque traumatisme à ce moment-là car j'avais de très bons résultats à l'école. Concernant les violences verbales, mon beau-père s'arrangeait toujours, lorsqu'il y avait des « témoins », pour faire passer ça pour de l'humour ou quelque chose d'exceptionnel alors qu'il s'agissait de remarques ou réflexions quasi-quotidiennes (sur mon physique, mon comportement « maladroit », etc.). Certains propos également étaient à caractère sexuel ou visaient une partie intime de mon corps (« grosses fesses », « bouche à pipe », etc.).

Quelles étaient les conséquences de cette violence lorsque vous étiez enfant ?

Sur ma vie scolaire, « sociale » (rapport avec les autres), aucune en apparence. J'ai eu plus de difficultés à partir de l'adolescence (pas sur le plan scolaire mais dans mes relations avec autrui, particulièrement avec les garçons) et j'ai traîné un état dépressif entre mes 19 et mes 22 ans, au moment où j'ai rencontré l'homme que j'aime, futur père de l'enfant que je porte actuellement. J'avais une attitude très « dépendante » vis-à-vis de lui, besoin permanent de me sentir en sécurité, protégée.

Quelles en sont les conséquences maintenant que vous êtes adulte ?

Aujourd'hui […] je vais mieux mais j'ai encore parfois du mal à dépasser tout cela ; je suis une personne très angoissée, qui a un rapport au corps difficile (dans l'intime et au quotidien). Enceinte de 8 mois, j'ai assez mal vécu ma grossesse. Après trois fausses couches, j'attends actuellement une petite fille. Heureusement, je suis fortement soutenue par mon compagnon, une personne sereine qui apporte énormément d'amour et de joie dans ma vie, avec qui je m'apprête à partager l'aventure de la parentalité.

En particulier vis-à-vis des enfants, et notamment si vous êtes quotidiennement au contact d'enfants ?

Je me sens particulièrement investie d'un devoir de protection, de bienveillance mais aussi de prévention envers les enfants que je côtoie (je me suis réorientée récemment vers le métier d'enseignant en passant le concours de professeur des écoles).

J'espère également pouvoir protéger au mieux ma fille. Pour moi c'est une immense responsabilité. Mais j'ai peur également de lui transmettre mes angoisses. Je pense que j'ai encore un gros travail à faire là-dessus.

Globalement, que pensez-vous de votre éducation ?

Je n'ai pas été protégée.

Viviez-vous, enfant, dans une société où la violence éducative est courante ?

Je ne sais pas. Je n'ai souvenir d'aucune prévention, donc pas de « norme », de référence. Je ne pouvais pas savoir ou avoir vraiment conscience, enfant, de ce qu'était une éducation violente ou non. Enfin, c'est mon impression. Et je ne savais pas non plus comment se passait le quotidien chez les autres. Ce n'était pas un sujet de discussion à l'école.

Qu'est-ce qu'évoque pour vous l'expression « violence éducative ordinaire » ? Quels types de violence en font partie ? Et quelle différence faites-vous, le cas échéant, entre maltraitance et « violence éducative ordinaire » ?

Pour moi, il n'y a pas de différence à faire entre les deux. La violence éducative est une maltraitance de l'enfant et concerne autant les violences verbales que physiques.

Comment nous avez-vous connus ?

A partir d'un article publié sur le site de France-info. De fil en aiguille, j'ai atterri sur le site de votre association que je ne connaissais pas jusqu'à présent.


(Coupure à la demande de l’auteure. NB : dans tous les témoignages que nous publions, le fait que seulement certaines formes de violence - verbale, psychologique, physique, sexuelle - soient évoquées ne signifie pas que d'autres soient exclues.)