Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

J’entends encore mon coeur battre la chamade…

Témoignage reçu en réponse au questionnaire du site.

 
- Avez-vous subi vous-même de la violence éducative au cours de votre enfance ? Sous quelle forme ?
Oui, une violence éducative omniprésente. Sous forme de violence verbale (beaucoup de cris, d'humiliation verbales (insultes)), des gifles, des fessées, bousculades, tirages de cheveux et l’acmé : des coups donnés par mon père avec un câble électrique.

- A partir de et jusqu'à quel âge ?
Je suis la 4ème d'une famille de 5 enfants. Je ne sais pas à partir de quand mes parents ont été violents directement avec moi mais j'ai l'impression que c'est depuis toujours. Jusqu'à ce que j'atteigne une vingtaine d'années.

- Par qui ? (père, mère, grands-parents, autre personne de la famille ou de l'entourage, enseignant...)
Par mon père et ma mère.

- Cette ou ces personnes avaient-elles elles-mêmes subi de la violence éducative dans leur enfance ? De quel type, pour autant que vous le sachiez ?
Ma mère a perdu sa mère alors qu'elle était enfant. Elle a été élevée par son père et j'imagine que c'était "à la dure" même si rien n'a jamais été raconté. Je pense que les corrections" étaient considérées comme normales.

Il y a aussi eu pour elle une violence subie à l'école (l'institutrice qui punit en obligeant les enfants à se tenir à genoux sur du gros sel avec un gros livre bien lourd sur la tête..., les coups de règles sur les doigts...)

Quant à mon père, il a été malade pendant toute son enfance/début adolescence. La famille raconte qu'il a été l'enfant chéri, gâté... Il a aussi connu le contexte de la 2ème guerre mondiale en arrière plan pendant sa jeunesse et a pas mal voyagé dans des pays africains avec une culture fortement autoritaire.

- Vous souvenez-vous de vos sentiments et de vos réactions d'alors (colère, tristesse, résignation, indifférence, sentiment d'injustice ou au contraire de l'avoir ”bien mérité“...) ?
Colère ! mais surtout peur et impuissance. Quand la violence vous tombe dessus ou sur vos frères et sœurs, que vous ne comprenez pas trop pourquoi, c'est terriblement effrayant. J'entends encore mon cœur battre la chamade sous les coups, sous les cris. Le corps impuissant qui tremble.

Incompréhension : pourquoi ? mais pourquoi ? dans quels buts ? comment cela peut-être possible ?

J'ai longtemps souhaité secrètement être une enfant adoptée, le découvrir et pouvoir partir loin de ces parents qui aux regards de leurs actes ne pouvaient décidément pas être les miens.

Enfin, le malaise et le manque de confiance en soi... Souvent quand la famille venait nous rendre visite, mes parents étaient complimentés sur leurs enfants : qu'est ce qu'ils sont sages ! et en plus ils travaillent bien à l'école... Je me suis toujours demandée enfant pourquoi mes parents n'arrivaient pas à nous voir avec ce "filtre"-là, pourquoi pour mes parents nous étions fatalement des êtres à corriger... encore et toujours.

- Avez-vous subi cette(ces) épreuve(s) dans l'isolement ou avez-vous eu le soutien de quelqu'un ?

Pendant longtemps dans l'isolement (hormis les frères et sœurs mais qui étaient dans le même bateau, donc on en discutait pas) et puis ensuite, nous avons régulièrement vu une cousine qui est venue passer des vacances chez nous sans ses parents. Elle a pu y découvrir la violence quotidienne que nous subissions et j'ai pu en parler avec elle et surtout me "retrouver" à travers elle. Elle m'a apportée beaucoup d'affection, m'a renvoyé une image positive de moi et je reste persuadée que sa rencontre a rendu possible ma résilience.

- Quelles étaient les conséquences de cette violence lorsque vous étiez enfant ?

Après la peur et la douleur (la douleur morale persiste bien plus longtemps que la douleur physique... étrangement, je ne me souviens plus de l'intensité de la douleur physique ressentie alors), la perte de confiance en soi et la perte de confiance en les autres, les adultes.

Cette violence ordinaire quotidienne m'a aussi appris à me façonner : très vite j'ai su faire semblant, sourire, ne pas montrer mes sentiments, faire tout pour plaire aux adultes, pour qu'ils me renvoient une image positive.

- Quelles en sont les conséquences maintenant que vous êtes adulte ? En particulier vis-à-vis des enfants, et notamment si vous êtes quotidiennement au contact d'enfants (les vôtres, ou professionnellement) - merci de préciser le contexte ?

Aujourd'hui, quand je repense à ces expériences violentes, je suis triste et terriblement révoltée. Une révolte qu'il m'a fallu apprendre à gérer au quotidien.
La violence éducative me sort par les yeux, tout type de violence d'ailleurs. J'ai développé une hyper sensibilité à ce sujet-là...

J'ai aussi conscience que dans certaines situations, je souffre encore de ne pas pouvoir m'affirmer telle que je suis et non pas comme les autres voudraient que je sois.

Dans ma vie personnelle, j'ai besoin d'énormément d'attention et j'ai souvent l'impression de ne plus avoir d'intérêt pour l'autre. Je me sens abandonnée et délaissée assez souvent.

J'ai deux enfants et avec mon mari, nous avons toujours été d'accord pour ne pas les élever dans la violence ordinaire ou même extraordinaire.

Nous avons dit à notre aîné : "dans cette maison, personne n'a le droit de taper ou de faire mal à l'autre. C'est interdit ! Tout le monde a le droit d'être en colère et on se le dit avec des mots."

On s'interdit donc toute forme de violence mais dans les moments très difficiles, il m'est arrivée deux fois de donner une fessée ou de lever la main sur mon aîné. Il n'y avait aucune intensité dans la force du geste mais le geste était bel et bien là... Ce qui m'a ravagée...

Je travaille encore et toujours pour effacer ces gestes de ma mémoire... pour les annuler dans mes choix instinctifs possibles en situations difficiles.

- Si vos parents ont su éviter toute violence, pouvez-vous préciser comment ils s'y sont pris ?
Ce n'est pas le cas.

- Globalement, que pensez-vous de votre éducation ?
L'éducation que j'ai reçue peut être comparée à du dressage. Pas d'affection, de la discipline rien que de la discipline. Pas de mot non plus, aucune explication.

Juste le corps qui parle en se heurtant, la bouche aussi mais en criant.

J'ai conscience aujourd'hui que mes parents n'ont pas eu les outils nécessaires pour faire autrement. Cela ne les excuse en rien.

- Viviez-vous, enfant, dans une société où la violence éducative est courante ?
Oui. Ma tante maternelle a élevé ses 4 enfants seule et la violence ordinaire était monnaie courante.

- Qu'est-ce qu'évoque pour vous l'expression « violence éducative ordinaire » ? Quels types de violence en font partie ? Et quelle différence faites-vous, le cas échéant, entre maltraitance et « violence éducative ordinaire » ?
Pour moi la violence éducative ordinaire représente tous les actes des parents envers leurs enfants qui vont à l'encontre de leur intégrité morale et physique.

La violence physique mais aussi morale en font partie. Mal parler à son enfant fait partie pour moi d'une violence éducative. Ne pas savoir écouter son enfant et ainsi ne pas lui permettre de s'exprimer fait aussi partie d'une violence éducative.

J'ai du mal à faire une réelle différence entre violence éducative ordinaire et maltraitance. Quand j'étais enfant elles allaient toujours de paire.

La nuance se trouve peut-être dans l'intensité de la violence. Mais un enfant qui se reçoit des claques régulièrement même "légères" n'est-il pas mal traité ?

Un enfant sur qui l'on crie dessus en permanence même sans le heurter physiquement est-il traité avec respect ?

Décidément non, non et non. Je n'arrive pas à dissocier les deux.

- Avez-vous des objections aux idées développées par l'OVEO ? Lesquelles ?
Non, aucune ! Bien au contraire !

- Comment nous avez-vous connus : site ? livre d'Olivier Maurel ?
salon ? conférence ? autres ?
Grâce au livre d'Olivier Maurel sur la fessée.

- Ce site a-t-il modifié ou renforcé votre point de vue sur la violence éducative à l'égard des enfants ?
Renforcé plus que jamais. Et je diffuse son lien dés que je peux.

P.
Sexe : F
Âge : 34 ans
Milieu : Etudes supérieures (maîtrise), travaille dans le droit