C’est seulement quand se produit un changement dans l’enfance que les sociétés commencent à progresser dans des directions nouvelles imprévisibles et plus appropriées.

Lloyd de Mause, président de l'association internationale de Psychohistoire.

John Locke et la violence éducative

John Locke et la violence éducative dans Pensées sur l'éducation1

Par Alexandra Barral, membre de l'OVEO, professeur de philosophie

Révision : Catherine Barret

Après avoir abordé la violence éducative dans la philosophie kantienne, je me propose dans cet article d'étudier un des deux auteurs dont Kant s'est largement inspiré pour sa philosophie de l'éducation : John Locke.

John Locke (1632-1704), philosophe anglais, précurseur de la philosophie des Lumières, eut une grande influence sur les théories de la connaissance et sur la philosophie du droit. Ses écrits sur l'éducation ne sont pas vraiment ce qui lui vaut d'être connu. Pourtant, ses idées, proches également de celles de Montaigne, seront reprises par Kant et Rousseau et ont contribué, selon moi, à théoriser et à légitimer la pédagogie noire.

Une enfance marquée par les coups

Les premières années de la vie de Locke nous sont peu connues. « Nous ne savons rien de sa première enfance », écrit Fox Bourne2. Son père avait épousé en 1630 Agnès Keene. Mais cette femme mourut très jeune et Locke resta avec son père. Nous savons cependant que John Locke a subi une double violence éducative : tout d'abord, chez lui, par son père, ensuite pendant sa longue scolarité. Ces violences subies ont eu un impact sur ses écrits pédagogiques.

Richard Aldrich3 affirme que son père le battait régulièrement. « Le père semble avoir été un homme dur (il recommandait par exemple de fouetter sans ménagement les mères célibataires), qui pensait qu’il valait mieux ne pas se montrer indulgent avec son jeune fils mais au contraire lui inspirer la crainte du père et le garder à distance. » Une grande partie de ce que Locke prône dans les Pensées semble très largement influencé par le comportement que son père eut avec lui. Par exemple, on sait que le père de Locke était quelqu'un de très froid, sévère avec son enfant lorsque celui-ci était petit, mais qu'il devint plus proche de lui à l'âge adulte. Un ami de John Locke affirme : « [Le père de Locke] se conduisit envers lui dans sa jeunesse d’une façon dont ce dernier parla souvent par la suite en l’approuvant chaudement. Il se montra d’abord sévère, lui inspirant une crainte respectueuse et le tenant à distance quand il était enfant, mais relâchant peu à peu cette sévérité à mesure que son fils grandissait, jusqu’à ce que, celui-ci devenu homme, il pût le traiter tout à fait en ami4. » Et il poursuit : « Et je me souviens qu'il m'a dit que son père, quand lui-même fut devenu un homme, lui demanda solennellement pardon pour l'avoir frappé une fois, lorsqu’il était enfant, sous le coup de la colère5. » Fox Bourne ajoute6 : « Un père qui s'excuse pour l'offense d'une seule fois ne doit guère l'avoir commise plus d’une fois. » Ne peut-on pas imaginer au contraire que ce père s’excuse parce que, cette fois-là, il aurait battu son enfant sous le coup de la colère, et qu’il ait pu le faire bien d’autres fois, mais en gardant son calme ?

Nous savons plus de choses sur ses longues années d'études. Il y connut également les mauvais traitements, tout d'abord à Westminster puis à Oxford. Locke garde un souvenir exécrable de son passage dans ces écoles. C'est à l'âge de quinze ans qu'il est envoyé à Londres, à l’école de Westminster. C'est une école réputée très sévère. Les enfants se levaient avant six heures du matin, car les cours commençaient à cette heure, et il fallait que les prières soient faites. Toute la matinée, les élèves faisaient du latin ou du grec sous différentes formes : grammaire, lecture, versification... A midi, pendant le déjeuner, on leur faisait encore lire du latin. Westminster, à l'époque de Locke, était placée sous l’autorité de l’un de ses plus célèbres directeurs, Richard Busby. Cet homme devait sa réputation à plusieurs choses. Il resta très longtemps directeur de l'école : cinquante-sept ans. Ensuite, c'était un homme reconnu pour son savoir et ses compétences pédagogiques, et enfin, il resta dans l'histoire pour le zèle avec lequel il fouettait les élèves. John Dryden7, qui fut aussi un élève célèbre de cette école, dit de lui : « Busby, notre professeur, pouvait fouetter un élève jusqu'à le rendre tout à fait idiot8 » Également rapporté par le biographe John Aubrey9 : « J'ai entendu plusieurs de ses anciens élèves affirmer qu'il avait détruit davantage par sa sévérité qu'il n'en avait formé10. » Son extrême dureté lui a valu le surnom de « Richard Birchhard11 ». Locke lui-même, bien plus tard, dans une lettre à Clarke, écrit à propos du fils de ce dernier, qui progressait mal dans ses études faute d’application, que la solution pouvait être de l’envoyer « à Westminster ou dans quelque autre école fort sévère, où si on lui donnait copieusement du fouet tandis que vous chercheriez un autre précepteur qui lui conviendrait, il deviendrait peut-être plus docile et désireux d’étudier par la suite à la maison12 ».

En 1652, Locke fut admis à Oxford, dont il ne conservera pas non plus un bon souvenir. On peut citer un morceau du discours inaugural de Owen, nommé doyen l'année précédente, pour sentir le climat de répression que Locke trouva là bas: « Ce n'est pas seulement le caractère de notre époque qui nous rend fous, mais une autre calamité qui croît de jour en jour : c'est le mépris du caractère sacré des lois, du respect que nous devons à nos aînés, des pleurs et des sanglots de notre mère agonisante, l'université ; c'est la détestable effronterie, réellement épicurienne, dépassant les limites de la pudeur et de la piété, où trop d'étudiants, hélas, se laissent aller13. » A Christ Church College, à l'âge de vingt ans, et pendant six ans, à longueur de journée, il apprit la rhétorique, la grammaire, la logique, la philosophie morale, la géométrie. Plus tard, on ajouta l'arabe, l'hébreu, l'astronomie, l'histoire, disciplines étudiées grâce aux auteurs anciens. Mais Locke se dégoûte petit à petit des études. Il se tourne vers la physique, les sciences naturelles et la médecine et, profitant d'une occasion pour partir (on lui propose de devenir secrétaire de Walter Wane), quitte l'université en 1667. C'est à ce moment que commence la vie de Locke en tant que précepteur.

Je ferai une remarque pour conclure ces paragraphes sur la violence dans l'enfance de Locke. Je veux souligner la difficulté des biographes que j'ai consultés à nommer clairement et à dénoncer ces violences subies par Locke de la part de son père. Ils les mentionnent tous, mais passent très vite dessus. Souvent, lorsqu'il est question de son enfance, ils excusent le père et surtout balaient la question d'un revers de la main, en montrant à quel point, à l'âge adulte, Locke a remercié son père pour cette éducation sévère et prôné les mêmes méthodes éducatives. Voici ce qu'écrit par exemple Fox Bourne14 : « La meilleure preuve que la discipline à laquelle Locke avait été soumis, enfant, n'était pas cruelle malgré sa sévérité, c'est que, devenu adulte, il l’approuva. Il généralisa même le traitement parental qu’il avait connu et en fit une règle pour tous les parents15. » On retrouve un silence similaire quand les biographes abordent la scolarité de Locke. Il est peu question des châtiments corporels. Les biographes, pour montrer la dureté des écoles, déclinent les matières rébarbatives, sans s'attarder sur la violence des méthodes d'apprentissage.

La genèse des Pensées

A la différence de Kant, qui fut peu de temps précepteur et pédagogue, Locke a tenu ce rôle toute sa vie durant. A Oxford, il est répétiteur de grec. Il est tuteur auprès de jeunes garçons de 13 à 17 ans (dont Charles Berkeley). En 1667, à l’âge de trente-cinq ans, Locke quitte l’université d’Oxford pour occuper un poste dans la maison du comte de Shaftesbury, où il sert de médecin et de précepteur à son fils Anthony. Pendant les années 1670, il est le précepteur de Caleb, fils de sir John Banks, ami des Shaftesbury. La réputation de Locke en matière d'éducation des fils de l'aristocratie et de la noblesse avait alors grandi. A partir de 1687, Locke vit à Rotterdam chez son ami Benjamin Furly, qui avait à l’époque cinq enfants de six à un an que Locke reçoit la tâche d’éduquer : Benjohan, John, Joanna, Rachel et Arent16.

Malgré son intérêt pour la pédagogie, le projet de Some Thoughts Concerning Education n'est pas vraiment de Locke lui-même. C'est à la demande de son ami Clarke qu'il va rédiger quelques textes sous forme de lettres pour lui prodiguer des conseils sur l'éducation de son jeune fils, Edward, alors âgé de huit ans. Plusieurs années plus tard, quelques-uns de ses amis, en particulier Molyneux17, lui demandent de rendre publiques les lettres et quelques autres textes sur l'éducation.

Aussi, à l'origine, à cause des personnes auxquelles il s'adresse, les propos de Locke peuvent-ils sembler relatifs à une classe sociale particulière : la gentry18. Mais ce que prône Locke est un idéal éducatif qu'il conviendrait d'appliquer à tous les enfants, pourvu qu'on en ait les moyens et que le système éducatif se réforme. C’est ainsi que, après maintes révisions, la première édition des Quelques pensées sur l’éducation19 parut en juillet 1693.

Cet ouvrage curieux se présente comme un manuel de savoir-faire à l'usage des parents. C'est une suite de conseils pratiques, peu conceptuels, divisée en trois parties :

  • De l'éducation du corps (§ 1 à 30)
  • De l'éducation de l'esprit (§ 31à 146)
  • De l'instruction (§ 147 à 210)

Cette étude ne sera pas une analyse entière de l’ouvrage. A travers le prisme de la « pédagogie noire », je me propose d'étudier principalement la deuxième partie. En quoi John Locke est-il un partisan de la pédagogie noire, selon quels aspects, comment la favorise-t-il, comment la justifie-t-il ? On peut d'ores et déjà noter une ambiguïté très nette. Il tente de montrer que recourir aux coups est une mauvaise chose, ce qui peut apparaître comme un progrès au XVIIe siècle. Pour autant, il ne parvient pas à concevoir une philosophie qui se libère d’une pédagogie violente. Il va donc prôner le recours aux coups dans certains cas, l'utilisation des sentiments de honte et de culpabilité, et finalement recommander une pédagogie sévère ayant pour modèle le père qu'il a eu et qu'il ne remet jamais en question.

Quelle doit être la finalité de l'éducation ?

Locke avait établi la liste suivante au paragraphe 134 : « Ce qu'un gentleman, qui a quelque souci de l'éducation de son fils, doit lui souhaiter, outre la fortune qu'il lui laisse, se réduit, je crois, à ces quatre choses : la vertu, la prudence, les bonnes manières, l'instruction. » Cette liste est conçue par ordre d'importance : la vertu, la prudence et les bonnes manières forment un tout, l'instruction arrive en dernier.

  • La vertu

Locke place la vertu, c'est-à-dire la moralité, au premier rang dans l’éducation d’un gentilhomme, car « elle est absolument indispensable pour lui assurer l’estime et l’affection des autres hommes, pour qu’il soit agréable ou même supportable à lui-même » (Pensées, § 135). Cette vertu consiste avant tout à se gouverner soi-même selon la raison, à lutter contre ses passions, à réprimer ses pulsions, et c'est là le plus important : « Qui n'a ni vertu, ni connaissance du monde, ni politesse, ne sera jamais, où qu'il vive, un homme accompli, digne d'estime. » (Pensées, § 97.)

  • La prudence

En deuxième position Locke met la prudence, car elle est la façon dont l'être raisonnable montre que son éducation est réussie. La prudence, c'est aussi la tempérance chère à Aristote. C'est une vertu, mais entendue au sens aristotélicien et non plus simplement moral. Il s'agit en toutes choses de garder raison, de ne pas tomber dans les excès, d'être équilibré en tout, de ne pas parler ni agir trop vite, d'éviter l'hybris. « J'appelle prudence, dans son sens populaire, la qualité d'un homme qui dans le monde conduit ses affaires avec habileté et prévoyance. » (Pensées, § 140.) L'homme prudent doit savoir ne pas céder à la pulsion, à la passion, à la colère. Issue de l'expérience, elle est surtout présente chez les hommes âgés et doit être cultivée chez les enfants pour s'exprimer un jour. Cette prudence s'oppose à ce que Locke nomme « finesse », qui n'est pas du tout une vertu : « La finesse, en effet, bien qu'elle singe la prudence, en est aussi éloignée que possible ; comme le singe qui, malgré sa ressemblance avec l'homme, privé de ce qui ferait de lui réellement un homme, n'en est que plus laid. » (Pensées, § 140.) La finesse pourrait se traduire par roublardise, rouerie, bassesse, obséquiosité, mais aussi mensonge. Éliminer tout cela chez l'enfant contribue à en faire un homme moral. « Tout ce qu'on peut faire avant la maturité, au point de vue de cette vertu, c'est d'accoutumer les enfants à être francs et sincères, à se soumettre à la raison, et, autant que possible, à réfléchir sur leurs propres actions. » (Pensées, § 140.)

  • Les bonnes manières

L’éducation passe ensuite par « les bonnes manières », c’est-à-dire la politesse et la présentation, ce qui fait la première vertu de l'honnête homme. Il faut que l'enfant soit poli, « qu'il connaisse les usages, qu'il sache à quelles formes diverses de politesse obligent les qualités des personnes, les temps et les lieux » (Pensées, § 93). Il ne doit pas être trop timide, mais savoir parler à bon escient. Il doit savoir comment on se comporte selon la personne avec laquelle on parle. « Il y a deux façons d'être mal élevé : la première a pour effet une timidité sotte ; la seconde se manifeste par le manque de tenue, par un défaut choquant de respect à l'égard des autres. On évitera ces deux défauts par la pratique rigoureuse de cette seule règle : n'avoir mauvaise opinion ni de soi ni des autres. » (Pensées, § 141.)

  • L'instruction

Enfin vient l'instruction, c’est-à-dire le contenu de connaissance. C'est une finalité qui arrive en quatrième position, ce qui peut étonner de la part d'un pédagogue si instruit, et Locke l'affirme lui-même : « Vous vous étonnerez peut-être que je parle de l'instruction en dernier lieu, surtout si j'ajoute qu'elle est à mes yeux la moindre partie de l'éducation. » (Pensées, § 47.) Aidé dans son jugement par sa longue expérience et son dégoût des études, il reproche à l'instruction à la fois ses méthodes très répressives, mais aussi le peu de rapport avec la vie quotidienne de ce qu'on enseigne. On retrouve dans ces jugements sur l'apprentissage des connaissances tous les mauvais souvenirs de ses passages dans les écoles. « Quand je considère quelle peine on se donne pour apprendre un peu de latin et de grec, combien d'années on emploie à ce travail, que de bruit on fait et quel mal on se donne pour un résultat nul, je ne puis m'empêcher de penser que les parents vivent encore eux-mêmes dans la crainte du maître d'école et de ses verges, et que le fouet reste à leurs yeux le seul instrument d'une éducation dont le seul but serait l'acquisition d'une ou deux langues. Comment s'expliquer autrement qu'ils mettent leurs enfants à la chaîne comme des galériens, pendant sept, huit ou dix des plus belles années de leur vie, pour apprendre une ou deux langues, qu'ils pourraient acquérir, je crois, à bien meilleur marché, avec bien moins d'efforts et de temps, et presque en badinant ? » (Pensées, § 47.) On se rend compte dans les Pensées de tout le ressentiment développé par Locke au souvenir de ses années d'études marquées par les coups : « Pardonnez-moi donc si je dis que la patience m'échappe, quand je vois un jeune gentleman enrôlé dans un troupeau où on le mène à la baguette, comme s'il devait faire toutes ses classes à coups de fouet, ad capiendum ingenii cultum20. » (Pensées, § 47.)

La pédagogie ludique

Locke souhaite une éducation tournée vers la vie, c’est-à-dire vers l'utile. « Puisqu'on peut espérer que l'enfant aura le temps et la force d'apprendre toutes choses, il faudra s'appliquer à lui enseigner celles qui lui seront le plus utiles à la vie. » (Pensées, § 57.) Il recommande d'apprendre à lire et à écrire très tôt, de bien connaître sa langue maternelle, et d'en apprendre une autre (il préconise le français), également le latin mais non dans les proportions et avec les méthodes qu'il a connues. « Je considère le latin comme absolument nécessaire à l'éducation d'un gentleman. La mode, qui règne en toutes choses, en a si bien fait une partie essentielle de l'éducation qu'on oblige à l'étudier à coups de fouet, en y consacrant péniblement, beaucoup d'heures d'un temps précieux, même les enfants qui une fois sortis de l'école n'auront plus rien à démêler avec le latin pendant le reste de leur vie. » (Pensées, § 164.) Il recommande aussi l'astronomie, l'arithmétique, la géographie et l'histoire, tenant à cette dernière, car « il n’y a rien qui soit plus instructif, il n’y a rien d’autre part qui soit plus agréable que l’histoire » (Pensées, § 184).

Toute cette instruction ne doit pas se faire sous forme de travail, surtout pour les plus jeunes, mais sous forme de jeu. Locke est certainement l’un des premiers à retenter21 une approche de la pédagogie ludique, après le Moyen Age où l'on voyait d'un mauvais œil tout ce qui tournait autour du divertissement, chez les adultes comme chez les enfants. L'apprentissage ne doit jamais être vu comme un travail. Tout ce qu'il faut, selon lui, c'est éviter que l'enfant ne prenne l'instruction en aversion. Pour lui, l'enfant passe son temps à jouer et tout ce qui tourne autour du jeu l'intéresse. Il propose donc d'utiliser des jouets pour apprendre à compter et à lire.

En même temps que le jeu, la curiosité naturelle des enfants est un bon moyen pour leur permettre d'apprendre de nouvelles choses. Locke fait grand cas des questions des enfants, de leurs infinis « pourquoi ». Il demande qu'on les prenne au sérieux et qu'on leur réponde, en adaptant la réponse à l'âge de l'enfant : « Ne rejetez, ne dédaignez aucune des questions de l'enfant ; ne souffrez point qu'on s'en moque ; répondez à toutes ses demandes ; expliquez-lui ce qu'il veut connaître, de façon à le lui rendre aussi intelligible que le permettent et son âge et son esprit. » (Pensées, § 118.) Dans l'instruction comme dans la discipline, on peut dire que Locke manipule les enfants, puisqu'il s'agit de leur apprendre sans qu'ils s'en rendent compte, comme il conviendra de les former avant qu'ils n'en aient le souvenir : « C'est ainsi qu'on peut, sans qu'ils s'en doutent, faire connaître les lettres aux enfants, leur apprendre à lire sans qu'ils y voient autre chose qu'un jeu, et les divertir par une étude pour laquelle les autres enfants de leur âge sont fouettés. » (Pensées, § 149.)

Locke affirme que pour la lecture, il faut que le livre s'adapte à l’âge de l'enfant. Mais à cette époque, la littérature enfantine telle que nous la connaissons aujourd'hui n'existe pas. On sent que Locke cherche des exemples de livres adaptés à l'apprentissage de la lecture. Il en trouve peu, conseille des livres faciles et plaisants, comme les fables d’Esope, dans des éditions illustrées si possible. « Dès que l'enfant commence à épeler, il convient donc de lui montrer autant de figures d'animaux qu'on peut en trouver, avec leurs noms inscrits au-dessous de l'image, ce qui à la fois l'excite à lire et lui donne l'occasion de questionner et de s'instruire. Le livre anglais intitulé Reynard the Fox22, peut aussi, je crois, servir au même but. » (Pensées, § 156.)

Les textes utilisés à son époque pour apprendre à lire sont soit les grands textes classiques, soit des textes religieux, la Bible essentiellement. John Locke s'insurge contre cette méthode. Apprendre à lire dans la Bible et grâce à elle n'est pas productif, car la Bible est trop difficile pour les enfants, hormis certains passages (il cite Joseph et ses frères, David et Goliath). « Pour la Bible, qu'on emploie d'ordinaire avec les enfants, afin d'exercer et de développer leur talent de lecteurs, je pense que la lecture complète et indiscrète de ce livre, dans la suite de ses chapitres, est si loin d'être avantageuse aux enfants, soit pour les perfectionner dans la lecture, soit au point de vue des principes de la religion, que peut-être il serait impossible de trouver un livre pire. » (Pensées, § 158.) Un livre pire ! Pourtant, un homme du XVIIe siècle peut-il soutenir sans s'attirer d’ennuis que la Bible est le « pire livre » quand on cherche à apprendre à lire à un enfant ? Voici ce qu'il écrit un peu plus loin : « Lorsque l'enfant saura la prière dominicale, le credo et les dix commandements, il faudra lui poser une des questions de ce catéchisme, chaque jour ou chaque semaine, selon qu'il sera plus ou moins capable de la comprendre et de la retenir [...], il conviendra de lui enseigner les autres préceptes de morale semés çà et là dans la Bible. Ce sera pour sa mémoire le meilleur des exercices ; ce seront aussi des règles qui devront toujours le guider, et qu'il aura toujours sous la main pour la conduite de toute sa vie. » (Pensées, § 159.) On est peu étonné de trouver dans ces savoirs de base les dix commandements, dont bien sûr le quatrième commandement, dénoncé par Alice Miller : « Tu honoreras ton père et ta mère23. »

Une fois le but de l'éducation fixé, se pose la question de son application et de la méthode à utiliser. Locke se trouve dans un siècle où la question de la nature de l'être humain, et surtout la nature de son esprit, fait rage. Partisan de l'empirisme contre l'innéisme des idées, Locke affirme que ce qui forge un homme, c'est l'éducation : « Je crois pouvoir dire que les neuf dixièmes des hommes que nous connaissons, sont ce qu'ils sont, bons ou mauvais, utiles ou nuisibles, par l'effet de leur éducation. » (Pensées, § 1.)

Y a t-il des dispositions mauvaises dans l'enfant ?

A cette question, Locke répond le plus souvent : non. Il argumente à la fois contre l'augustinisme24, fondé sur la conception du péché originel présent dans chaque homme, donc dans chaque enfant, et contre la position cartésienne, qui soutient que l'homme possède en lui des principes innés comme les raisonnements logiques.

L'enfance n'est marquée ni par le péché originel, ni par une méchanceté foncière, ni par l'immoralité. Dans les Essais sur l'entendement humain, Locke postule un esprit vierge, la tabula rasa25, qui se remplit d'expérience. Il faut donc très tôt imprimer à l'enfant de bonnes habitudes. Ainsi, si l'on s'y prend très tôt, on n'aura pas ensuite le besoin de se montrer très sévère, car le bon pli aura été pris. « C'est qu'on ne sait pas former leurs esprits à la discipline, les habituer à plier devant la raison, à l'âge où ils sont le plus dociles, le plus en état de recevoir un pli. » (Pensées, § 35.) Il n'y a donc pas de nature mauvaise chez l'enfant, mais une seconde nature qui, elle, peut être très mauvaise si on n'y prend pas garde. « Solon26 répondait à un père trop faible, qui ne voulait pas châtier son fils pour un trait de méchanceté, et qui l'excusait en disant : “C'est peu de chose.” “Assurément, c'est peu de chose que cela : mais c'est une grande chose que l'habitude.”27 » (Pensées, § 35.)

Locke est également capable de dire que les enfants sont différents et insiste souvent sur le caractère particulier de chaque enfant, et sur la difficulté de tirer des règles générales de tout cela. Il insiste sur la nécessité de prendre en considération le caractère de chaque enfant et d'adapter la pédagogie à ses particularités. C'est une des raisons pour lesquelles il préféra l'éducation individuelle ou presque (un éducateur pour trois ou quatre enfants) plutôt que l'école.

Si Locke n'est pas de ceux qui affirment positivement que l'enfant est mauvais « par nature », la dénaturation de l'enfant peut intervenir pour les mêmes raisons que Kant invoque dans les Réflexions sur l'éducation. Il est possible de le pervertir très tôt. « La volonté, où est la source du mal, doit être domptée, assouplie, par une rigueur qui suffise à la maîtriser. » (Pensées, § 114.) S'il n'y a pas d'innéité du mal, il s'introduit très tôt dans l'esprit des enfants, par la faute des parents, des nourrices, des mauvais précepteurs. La faute en revient à l'éducation : « Comme les défauts qui proviennent de la première cuisson d'une faïence et qui ne sauraient être corrigés dans la seconde ou dans la troisième, ces erreurs laissent après elles une empreinte ineffaçable, dont la trace subsiste à travers tous les degrés et toutes les stations de la vie. » (Pensées, § 1.) Locke dit que les parents sont souvent bien aveuglés par leur amour pour leur enfant et craignent de lui nuire et de le contraindre. Locke met en garde de façon répétée contre cette indulgence dangereuse. « Les parents que la nature a sagement disposés à aimer leurs enfants ne sont que trop portés, si la raison ne modère pas leur affection naturellement si forte, à la laisser dégénérer en aveugle tendresse. » (Pensées, § 35.)

En même temps, certaines phrases de Locke tendent à montrer qu'il ne parvient pas complètement à concevoir l'enfant comme une tablette vierge. Il affirme à de nombreuses reprises que, sans l’éducation, l'enfant est soumis à des « appétits déréglés », à cause de son absence de raison : « Plus ils sont petits, et plus je crois nécessaire de résister à leurs appétits déréglés et désordonnés. Moins ils ont de raison par eux-mêmes, et plus ils doivent être soumis au pouvoir absolu et à la direction de ceux qui en ont la garde. » (Pensées, § 39.) « Les enfants doivent être accoutumés à dominer leurs désirs et à se passer de leurs fantaisies, même dès le berceau. » (Pensées, § 38.)

De plus, il entend démontrer qu'il existe une perversion chez les enfants, une tendance à la cruauté, car il a remarqué que de nombreux enfants prennent plaisir à maltraiter les animaux, à les mutiler, et il craint que cette cruauté ne puisse un jour se tourner contre les hommes. « Un fait que j'ai souvent observé chez les enfants, c'est qu'ils sont enclins à maltraiter toutes les pauvres créatures qui sont en leur pouvoir. Ils tourmentent, ils traitent cruellement les oiseaux, les papillons et autres petites bêtes qui tombent entre leurs mains, et cela avec une sorte de plaisir. Il faut, je crois, les surveiller attentivement sur ce point, et, s'ils sont portés à ce genre de cruauté, leur inspirer de tout autres dispositions. L'habitude de tourmenter et de tuer des bêtes peut en effet les rendre durs et cruels à l'égard des hommes28. » Aujourd'hui, en lisant ces lignes, on ne peut s'empêcher de penser que Locke prend l'effet pour la cause. Il voit une pente dangereuse chez l'enfant, alors que cette cruauté envers les animaux est beaucoup plus vraisemblablement la simple conséquence des mauvais traitements subis par l'enfant, qui reproduit sur les animaux (êtres plus faibles) ce qu'on lui fait à lui-même. Locke refuse de voir dans cette tendance à la cruauté une tendance innée, mais il ne parvient pas pour autant à voir dans cette conduite des enfants, et surtout dans le plaisir qu'ils prendraient à voir souffrir un animal, un effet de l'éducation29 : « Ce plaisir qu'ils trouvent à faire du mal, c'est-à-dire à détruire les choses sans raison, et plus particulièrement le plaisir de faire souffrir un être sensible, ne saurait être selon moi autre chose qu'une inclination acquise et étrangère à la nature, une habitude qui résulte de l'exemple et de la société. » (Pensées, § 116.) Pour lui, ce sont les exemples que l'on donne aux enfants, à travers l'histoire de l'humanité, dans les récits des batailles des guerres, des exploits héroïques, qui créent cette cruauté : « Tout ce qu'on leur apprend de l'histoire ne consiste qu'en récits de batailles et de massacres. L'honneur et la gloire qu'on accorde aux conquérants (qui ne sont pour la plupart que les grands bouchers de l'humanité), achèvent d'égarer l'esprit des jeunes gens. » (Pensées, § 116.)

Contre l'école et pour l'instruction à la maison

A l'époque de Locke, deux formes d'instruction sont couramment pratiquées : l’instruction collective (que Locke a connue) et l'instruction individuelle, c’est-à-dire domestique. Dans les Pensées, Locke concentre son discours sur une instruction qui soit faite à la maison et non dans les écoles. La raison en est les très mauvais souvenirs qu'il garde de ses années d'études. Locke trouve l’enseignement qu'il a suivi rébarbatif, ennuyeux, stérile et totalement néfaste pour les rapports sociaux futurs des enfants, puisque les maîtres se comportent en despotes et les enfants en esclaves soumis.

Locke recommande donc une instruction domestique. Pour autant, l'enseignant n'est pas nécessairement le père de famille et Locke demande qu’on engage un professeur qu'il nomme « gouverneur ». L'enfant étant une sorte de tabula rasa, il ne faut pas lésiner sur les moyens pour recruter ce gouverneur, ni sur l'argent que l'on doit dépenser pour le payer. L'imitation étant pour l’enfant la façon la plus naturelle d’apprendre, il faut faire très attention aux qualités morales du précepteur. S'il on veut que l'enfant soit poli, le gouverneur doit montrer l'exemple : « Pour former comme il faut un jeune gentleman, il est nécessaire que son gouver¬neur soit lui-même un homme bien élevé. » (Pensées, § 93.) Il ne doit pas être trop jeune, car l'expérience est ce qui fait un homme et la jeunesse du précepteur peut donc être un frein. Cela passera par deux pôles : la culture du corps et la culture de l’esprit. « Un esprit sain dans un corps sain30, telle est la brève, mais complète, définition du bonheur dans ce monde. » (Pensées, § 1.)

Premier principe : endurcir le corps de l'enfant

Certainement parce que le taux de mortalité infantile est encore très élevé en Europe au XVIIe siècle, Locke recommande tout d'abord d’essayer d'endurcir le corps de l'enfant pour qu'il soit le plus résistant possible : ne pas trop prendre soin de lui, ne pas trop le couvrir, ne pas lui mettre de bonnet la nuit, ne pas avoir nécessairement des vêtements différents selon les saisons. Pour endurcir les enfants, il recommande d'avoir des chaussures qui laissent passer l'eau : « Je conseillerai aussi de laver les pieds aux enfants tous les jours et dans l'eau froide, et de leur donner des chaussures si minces qu'elles laissent passer l'eau, quand leurs pieds seront en contact avec elle. » (Pensées, § 7.) Il souhaite voir les enfants de la gentry se comporter comme des paysans : marcher pieds nus, ne pas avoir de vêtements trop chauds, ni en trop grand nombre, ne pas se couvrir la tête, rester le plus possible au grand air. « Laissez-moi donc vous conseiller de ne pas prendre trop de précautions contre les froids de notre climat […]. Mais si les mères, de peur d'incommoder l'enfant, si les pères, pour échapper aux reproches, veulent absolument avoir égard aux saisons où il gèle et où il neige, que du moins ils ne donnent pas à leur fils des vêtements trop chauds. » (Pensées, § 5.)

Pour lui, c'est l'excès de soin qui est dangereux pour les enfants. Il se moque à cet égard des mères et des nourrices : « Mais comme les mères trouveront sans doute cette règle trop dure et les pères trop courte, je vais expliquer ma pensée avec plus de détails, après avoir posé en principe, comme une vérité généralement certaine, recommandée à l'attention des femmes, que chez la plupart des enfants la santé est compromise ou tout au moins affaiblie par les gâteries et l'excès de la tendresse. » (Pensées, § 4.) Ainsi que l'a montré de nombreuses fois Alice Miller dans ses ouvrages, la tendresse, l'amour parental sont considérés comme de la « mièvrerie ». Lorsque Locke parle de cet amour parental, il en fait un commandement, un devoir. Il écrit : « [Les parents] aiment leurs petits, et c'est leur devoir ; mais trop souvent aussi avec leurs personnes ils aiment leurs défauts. » (Pensées, § 35.)

Je ne dirai pas autre chose concernant ces chapitres. C'est un passage qui peut passer pour être hors du champ de la philosophie. John Locke ne s'embarrasse pas de concepts et le dit lui-même. Il conseille d'endurcir le corps, de ne pas manger trop de viande, de privilégier les fruits, de faire de la natation, de laisser courir les enfants au grand air, de les envoyer sur le pot régulièrement, etc. Il y a là une alternance entre des conseils de bon sens et d'autres plus discutables, entre médecine, diététique, pratiques sportives etc. Locke, qui est aussi médecin, ne rechigne pas à aborder des questions pratiques et des sujets tout à fait terre à terre.

Second principe : endurcir l'esprit

Tandis que les chapitres sur le corps s’adressent aux femmes et aux nourrices, le ton change quand il s'agit d'éduquer l'esprit de l'enfant. Ici, Locke s'adresse aux pères. Pour lui, il faut être sévère dès la plus tendre enfance : « Ceux donc qui prétendent gouverner leurs fils, doivent commencer, quand ils sont tout petits, à obtenir d'eux une soumission complète à leur volonté » pour éviter d'avoir à le faire plus tard : « C’est par la crainte et le respect que vous devez d’abord prendre de l’empire sur leurs esprits ; c’est par l’amour et l’amitié que plus tard vous devez le conserver. » (Pensées, § 42.) Ainsi que son père l'a fait pour lui, il recommande la plus grande sévérité envers les jeunes enfants, pour ensuite relâcher la pression au fur et à mesure que l'enfant devient un homme : « J'imagine que, de l'aveu de tout le monde, il est raisonnable que les enfants, tant qu'ils sont en bas âge, tiennent leurs parents pour leurs seigneurs, pour leurs maîtres absolus, et qu'en cette qualité ils les craignent, que d'autre part, à un âge plus avancé, ils ne voient en eux que leurs meilleurs amis, les seuls qui soient sûrs, et que par conséquent ils les aiment et les respectent. » (Pensées, § 42.) « Car, à mon avis, c'est se tromper gravement sur la conduite à tenir avec les enfants, que de se montrer indulgent et familier avec eux lorsqu'ils sont petits, et d'être sévère au contraire, de les tenir à distance, lorsqu'ils sont grands. La liberté et la complaisance ne peuvent être bonnes pour des enfants. Comme ils manquent de jugement, ils ont besoin de direction et de discipline. Au contraire une sévérité impérieuse est une mauvaise manière de se conduire avec des hommes, qui ont par eux-mêmes assez de raison pour se diriger. Je ne suppose pas qu'il vous convienne d'avoir des enfants qui, une fois qu'ils auront grandi, seront fatigués de vous et diront tout bas : “Mon père, quand mourrez-vous donc ?” » (Pensées, § 40.)

Locke est capable de comprendre qu'un adulte n'aime en aucune façon être dirigé, n'aime pas avoir sa liberté réduite, n'apprécie pas qu'on lui parle mal. « Nous devons nous rappeler que nos enfants, une fois devenus grands, sont en tous points semblables à nous, qu'ils ont les mêmes passions, les mêmes désirs que nous. Or nous voulons être pris pour des créatures raisonnables ; nous voulons jouir de notre liberté, nous détestons d'être gênés par de perpétuelles réprimandes, par un ton plein de morgue ; nous ne saurions supporter chez ceux que nous fréquentons l'humeur sévère, l'habitude de nous tenir à distance. Quiconque est ainsi traité, une fois arrivé à l'âge d'homme, s'empresse de chercher une autre société, d'autres amis, d'autres relations avec qui il puisse vivre plus librement. » (Pensées, § 41.) Au lieu d'en déduire qu'un enfant n'aime pas davantage cela et qu'il ne peut ensuite que nourrir des sentiments contradictoires envers ses parents, c'est cet argument même qui l'amène à exiger une grande sévérité envers les enfants. « Si donc, dès les commencements, on tient de court les enfants qui sont faciles à gouverner durant leur bas âge, ils se soumettront sans murmure à ce régime, n'en ayant pas connu d'autre. »

Pour cela, ne jamais répondre aux cris :

La première fermeté utile consiste à refuser de céder aux cris. Dans un chapitre intitulé « Des pleurs et des cris », Locke montre à quel point on ne saurait tolérer les cris, qu'ils sont insupportables pour tout le monde et qu'il faut les réprimer à tout prix pour le bénéfice de tous : « J'ai vu à table des enfants, qui, quelques plats qu'il y eût devant eux, ne demandaient jamais rien, mais se contentaient de prendre ce qu'on leur donnait. J'en ai vu d'autres qui criaient pour avoir de tout ce qu'ils voyaient sur la table ; il fallait leur donner de chaque plat, et encore les servir les premiers. D'où provenait une telle différence ? De ce que les uns avaient été accoutumés à obtenir tout ce qu'ils demandaient avec des cris et les autres à s'en passer. » (Pensées, § 39.)

Dans la plupart des cas, Locke blâme les éducateurs en général et en particulier les parents, et les tient responsables des mauvais comportements des enfants. Locke insiste sur la nécessité pour eux de s'attaquer à la formation de la conduite de l’enfant dès le plus jeune âge, sans quoi ils lui donneront de très mauvaises habitudes, qu'il sera très difficile d'extirper plus tard. Le cri et les caprices sont la première chose visible et celle qu'il faut affronter sans attendre : « Le petit mignon doit savoir donner des coups, dire des injures ; il faut lui donner tout ce qu'il demande en criant ; qu'il fasse tout ce qu'il voudra. C'est ainsi que les parents, en flattant, en choyant leurs enfants quand ils sont petits, corrompent les instincts de la nature. Ils viendront plus tard se plaindre de l'amertume des eaux qu'ils boivent, et ce sont eux qui en ont empoisonné la source ! » (Pensées, § 35.) On ressent à la lecture de ce chapitre toute l'intolérance de Locke à l'égard des cris et des pleurs. « Il faut observer comme une maxime inviolable de ne jamais accorder à leurs cris ou à leurs importunités ce qu'on leur a une fois refusé, à moins qu'on ne veuille leur apprendre à être impatients et fâcheux, en les récompensant de leur impatience et de leur fâcherie31 ». (Pensées, § 39.)

Tout d'abord, les cris ne doivent pas être supportés parce qu'ils sont insupportables pour l'entourage. Il faut donc les faire cesser, ne serait-ce que pour cette unique raison. « Les pleurs sont une habitude qu'il ne faut pas tolérer chez les enfants : non seulement à cause du bruit désagréable et désobligeant dont les pleurs remplissent la maison, mais aussi pour des raisons plus graves, relatives aux enfants eux-mêmes et au but de l'éducation. » (Pensées, § 111.) Locke insiste plusieurs fois sur le fait que personne ne doit avoir à supporter les jérémiades des enfants.

Ensuite, Locke développe un argument bien connu de la pédagogie noire : les cris peuvent être l'expression d'un besoin (puisque l'enfant n'a pas d'autre moyen de s'exprimer), mais, hormis ce cas, le reste du temps, les cris sont l'expression de la volonté tyrannique de l'enfant qui cherche à obtenir le pouvoir et qui veut dominer son entourage : « Les pleurs trahissent souvent la prétention de l'enfant à se faire obéir ; ils sont comme la déclaration de son arrogance et de son entêtement. » (Pensées, § 111.)

On aura donc tout intérêt à ne céder à aucune demande faite par des cris. Même si les cris proviennent d'un besoin, il est bon de ne pas y répondre immédiatement. Ainsi l'enfant apprendra la patience et commencera très tôt à réfréner ses passions. Réfréner ses cris est une excellente éducation pour l'enfant, car cela l'endurcit et lui apprend la vie. Voici encore une des caractéristiques de la pédagogie noire : l'endurcissement par la maîtrise de soi, le refoulement de ses sentiments, est une bonne préparation à l'existence. L'enfant ne peut pas, selon Locke, discerner ce qui lui est utile de ce qui lui est nuisible. Son absence de raison fait que ses parents se substituent à sa propre raison et savent (bien évidemment !) ce qui est bon pour lui. Les parents ou les éducateurs, en tyrans tout-puissants, sont seuls à savoir ce qu'il faut donner à l'enfant, ce qui lui est utile. Ils doivent donc lui accorder les choses selon leur utilité, « pour son bien » et non à cause de ses demandes ou de ses cris : « La première chose qu'il faudrait leur apprendre, c'est que, toutes les choses qu'on leur donne, ils ne les obtiennent pas parce qu'elles leur sont agréables, mais parce qu'on juge qu'elles leur sont utiles. Si l'on avait soin, après leur avoir accordé tout ce qui est nécessaire à leurs besoins, de ne jamais leur donner ce qu'ils réclament par des cris, ils apprendraient à s'en passer ; ils ne s'aviseraient plus de vouloir être les maîtres à force de brailler ou de se dépiter ; ils ne seraient pas enfin de moitié aussi importuns à eux-mêmes et aux autres, qu'ils le sont d'ordinaire, pour n'avoir pas été ainsi traités dès le début de leur éducation. Si l'on n'accordait jamais la satisfaction de leurs désirs à l'impatience qu'ils témoignent, ils ne crieraient pas plus pour avoir ceci ou cela, qu'ils ne crient pour avoir la lune. » (Pensées, § 38.)

Contre les châtiments corporels ?

Les titres des chapitres des Pensées font peur : Les récompenses et les châtiments, De la contrainte, Des réprimandes, L'obstination, Il faut raisonner les enfants, L'usage du fouet, De la peur et du courage chez les enfants, De l'instinct de cruauté, De la nonchalance et de la flânerie, Faut-il contraindre les enfants ?

A l'époque de John Locke, l'usage des châtiments corporels pour faire obéir les enfants ou pour leur inculquer des connaissances est largement répandu, et préconisé par tous les pédagogues. Dans The New World of Children in Eighteenth-Century England, J.H. Plumb écrit : « Sur deux cents conseils d’éducation antérieurs à 1700, trois seulement ne recommandaient pas que les pères battent leurs enfants32. » Les réflexions de Locke concertant les châtiments corporels sont extrêmement paradoxales, sans pour autant se contredire. A de multiples reprises, il s'y oppose farouchement, pour des raisons modernes. En même temps, il avoue ne pas pouvoir ne pas y recourir dans des cas que nous préciserons, donnant le sentiment de ne pas savoir comment faire autrement, tout en l'appelant de ses vœux.

Les raisons pour limiter les coups

Dans de très nombreux passages des Pensées, Locke met en cause les châtiments corporels. L'argument principal est que, lorsqu'on a recours aux châtiments corporels, l'effet produit est contraire à l'effet recherché : « La méthode ordinaire, méthode expéditive et commode pour la paresse des maîtres, celle qui procède par châtiments et coups de fouet, et qui est à peu près la seule que les précepteurs emploient, la seule même qu'ils croient possible, est de toutes la moins propre au service de l'éducation, parce qu'elle tend à produire deux maux contraires, ce Charybde et ce Scylla, contre lesquels, je l'ai montré, viennent d'un côté ou de l'autre échouer toutes les éducations mal dirigées. » (Pensées, § 47.)

Cette inversion de l'effet produit par rapport à l'effet recherché peut s'illustrer de cinq façons :

1- Au lieu de créer des maîtres, on crée des esclaves.
« Les coups et les autres sortes de châtiments serviles et corporels ne conviennent donc pas comme moyens de discipline dans l'éducation d'un enfant dont nous voulons faire un homme sage, bon et libre. » (Pensées, § 52.) Le fouet est un traitement réservé aux esclaves et son utilisation chez les enfants produit une mentalité d'esclave. « Une discipline servile fait des caractères serviles. » (Pensées, § 50.) Or, ne l'oublions pas, le but de l'éducation est de former des gentlemen, une élite capable de diriger le peuple.

2- Cela rend l'enfant fourbe et dissimulé, au lieu de le rendre droit et moral.
Les coups répétés créent chez l'enfant un état d'esprit pernicieux. Loin de le dissuader de faire ce pour quoi on le bat, ils le poussent à le faire, mais en cachette. S'il n’est pas pris, il pourra à loisir s'adonner à ce qu'on voulait l'empêcher de faire, sans être puni pour cela. Ce sentiment d'impunité l’encouragera à poursuivre dans cette mauvaise voie. « L'enfant se soumet et feint d'obéir, tant que la crainte du fouet agit sur lui : mais dès qu'il en est délivré et que, n'étant plus sous les yeux de son maître, il peut se permettre l'impunité, il donne libre carrière à ses inclinations naturelles, qui loin d'être affaiblies par cette méthode se sont au contraire accrues et fortifiées en lui, et qui, un instant contraintes, éclatent avec d'autant plus de violence. » (Pensées, § 50.)

3- Cela renforce l'agressivité au lieu de faire des êtres gouvernés par la tempérance.
D'une part, l'enfant a devant lui un modèle, un adulte qui le frappe. Or, les enfants apprennent d'abord par imitation, Locke le sait bien. « Avant qu'ils puissent même marcher, on leur inculque des principes de violence de ressentiment, de cruauté. Frappe-moi, pour que je te le rende : c'est une leçon que la plupart des enfants entendent chaque jour ; et l'on s'imagine que cela ne signifie rien, parce que leurs mains n'ont pas encore assez de force pour faire du mal. Mais je le demande, ne corrompt-on pas ainsi leur esprit ? N'est-ce pas la pratique de la force et de la violence qu'on leur met devant les yeux? Et si on leur a appris, dans leur enfance, à frapper, à battre leurs camarades par procuration, pour ainsi dire, si on les a encouragés à se réjouir du mal qu'ils leur ont causé, si on les a habitués à les voir souffrir, ne les a-t-on pas préparés à agir eux-mêmes de la même façon lorsqu'ils seront assez forts pour faire sentir leurs coups et pourront frapper tout de bon ? » (Pensées, § 37.) Il y a là une dénonciation claire de la violence éducative : en frappant les enfants, nous leur donnons un modèle. Ce modèle est contradictoire, puisqu'on leur affirme par ailleurs qu'il ne faut pas frapper. Or, il est évident que, dès qu'ils seront assez forts pour frapper, ils le feront. Lorsque les coups manquent leur but, cela renforce l'agressivité de l'enfant, son opiniâtreté, son obstination : « Ce qui est certain, c'est que les châtiments corporels, quand ils ne font pas de bien33, font beaucoup de mal. S'ils n'atteignent pas l'esprit et n'assouplissent pas la volonté, ils endurcissent le coupable ; et quelque douleur qu'il ait soufferte pour sa faute, il n'en chérit que plus son opiniâtreté, ce péché mignon qui lui a déjà donné la victoire ; il n'en est que plus disposé à rechercher, à espérer pour l'avenir de nouveaux triomphes. » (Pensées, § 78.) C’est un argument classique de la pédagogie noire : les châtiments corporels peuvent devenir totalement inefficaces s'ils sont utilisés trop souvent, et s'il n'y a que le « bâton » et pas la « carotte » (récompense, affection...). La pédagogie noire préconise l'alternance entre punitions et récompenses, elle recommande de souffler le chaud et le froid afin de s'assurer une dépendance complète de l'enfant.

4- Cela ne saurait lui donner le plaisir désintéressé de l'ordre moral.
« Je n'entends pas seulement par là les exemples qu'on leur donne, les modèles qu'on leur met sous les yeux, qui sont déjà un encouragement suffisant – mais ce que je veux observer ici, c'est qu'on leur enseigne directement le vice, c'est qu'on les détourne du chemin de la vertu. » (Pensées, § 37.) Si l'on corrige l'enfant pour le rendre vertueux, il associera la vertu à la douleur, alors que le pédagogue doit chercher à associer dans son esprit vertu et plaisir, afin de constituer en lui le plaisir d'être vertueux. « Si la sévérité poussée jusqu'à ses extrêmes limites parvient à dominer l'enfant et à corriger pour le moment son caractère désordonné, elle met souvent à la place une maladie pire encore et plus dangereuse, qui est de briser les ressorts de son esprit. » (Pensées, § 51.) En voulant faire de l'enfant un être moral par les coups, on fait exactement l'inverse. On ne peut ici que renvoyer à l'ouvrage d'Alice Miller dans lequel elle démontre que les monstres ne tombent pas du ciel, mais que tous les grands criminels ont eu une enfance d'une extrême violence, qu’ils étaient des enfants dont les parents voulaient faire « des gens bien »34.

5- Cela le dégoûte des études.
Ce qui vaut pour l'enseignement de la morale vaut aussi pour l'acquisition des connaissances. Si l'on veut que l'enfant apprenne par lui-même et avec plaisir, on ne doit pas le punir de cette façon, car, là encore, ce sera associer dans son esprit douleur et savoir, ce qui est contraire au but recherché. « Les châtiments de cette espèce ont pour résultat nécessaire de faire haïr à l'enfant des choses que le devoir des précepteurs serait précisément de lui faire aimer. » (Pensées, § 47.) Locke s'oppose de façon ferme aux châtiments corporels lorsque ceux-ci sont administrés dans l'apprentissage des connaissances. Se rappelant certainement combien les élèves étaient fouettés, il écrit : « Lorsque pour une faute contre les règles d'accord, ou pour une syllabe mal placée dans un vers, on frappe de la peine sévère du fouet un enfant laborieux et d'un bon naturel, comme on ferait pour une action criminelle ou volontaire un enfant obstiné et pervers, comment espérer qu'une semblable méthode de correction fasse du bien à l'esprit et le redresse ? » (Pensées, § 78.) Lorsque les coups sont employés pour instruire, on dégoûte l'enfant de tout apprentissage et on lui fait détester ce qu'on aurait aimé lui faire apprécier. « Il ne peut manquer d'oublier le peu qu'il en a appris au collège et que neuf fois sur dix il a pris en dégoût, à cause des mauvais traitements que cette étude lui a valus. » (Pensées, § 164.)

Les récompenses

Dans l'idéal, Locke n’est pas plus favorable aux récompenses qu’aux punitions, car elles ont le même effet, contraire au but de la pédagogie. « Il faut éviter avec le même soin de flatter les enfants en les récompensant par des choses qui leur plaisent. » (Pensées, § 52.) Selon lui, elles habituent l'enfant à faire du plaisir ou de la douleur le principe de sa conduite35. Si le but de l'éducation est d'abord de faire un homme vertueux, on ne saurait lui apprendre à l'être pour un motif extérieur et non pour la vertu elle-même : « Celui qui donne à son fils des pommes, ou des dragées, ou quelque autre chose du même genre, pour le décider à apprendre sa leçon, ne fait qu'encourager son inclination pour le plaisir, et choyer cette dangereuse tendance qu'il devrait par tous les moyens vaincre et étouffer en lui. » (Pensées, § 53.)

Il faut battre les enfants

Les châtiments corporels ne sont pas exclus par Locke. Ils interviennent dans trois cas :

1) Quand les enfants sont très jeunes.
2) Plus tard, en dernier recours, lorsque tous les moyens plus doux ont été épuisés.
3) Lorsqu’il y a rébellion, et dans ce cas précis, le châtiment corporel doit être exemplaire.

1- Quand ils sont très jeunes.
Locke décrit les moments où la violence doit être utilisée : la plus tendre enfance ! Les châtiments corporels doivent être utilisés dès le plus jeune âge pour éviter d’avoir à le faire plus tard : « Tout ce que j'ai prétendu établir jusqu'ici, c'est que, quel que soit le degré de rigueur nécessaire, il convient d'en user d'autant plus volontiers que l'enfant est plus jeune. Une fois que cette sévérité, convenablement appliquée, a produit son effet, il est bon de la modérer et de lui substituer une forme de discipline plus douce. » (Pensées, § 43.) La malléabilité de l'enfant, sa perméabilité rendent la chose plus aisée, et la manipulation plus efficace. Même chez les animaux, qui sont moins malléables que les hommes et dont l'enfance est plus courte, on vérifie cette facilité à imprimer les choses dans l'enfance. « Faites-en l'essai sur un chien, sur un cheval ou sur tout autre animal, et vous verrez s'il est facile de leur faire passer, quand ils sont grands, les mauvaises et tenaces habitudes qu'ils ont contractées étant petits. Et cependant aucun de ces animaux n'est de moitié aussi volontaire, aussi fougueux, aussi avide de conquérir le gouvernement de soi-même et des autres que le sont les créatures humaines. » (Pensées, § 35.) Si on peut éduquer les jeunes animaux parce qu'ils sont moins avides de pouvoir que les bébés humains, a fortiori faut-il commencer très tôt avec ces petits êtres qui recherchent la domination !

Ainsi, pour ne pas avoir à frapper l’enfant plus tard, il ne faut pas hésiter à le frapper : « La première fois qu'on a recours aux châtiments corporels, il faudrait prolonger et redoubler la punition, jusqu'à ce qu'elle eût entièrement triomphé de la résistance, que l'esprit de l'enfant fût assoupli, et l'autorité des parents établie : dès lors, pour la maintenir, il suffira d'une gravité mêlée de douceur. » (Pensées, § 78.) Locke est intimement persuadé que si, dès le départ, on élève correctement son enfant, c’est-à-dire si on le contraint dès la plus tendre enfance, il ne sera plus nécessaire d'avoir recours à la force plus tard : « Mais, selon moi, si dès le début on emploie avec les enfants les bonnes méthodes, il s'en rencontrera peu de ce caractère ; et après tout, s'il y en a de tels, ce n'est pas d'après ces exceptions qu'il faut régler l'éducation des autres, de ceux qui ont un meilleur naturel et qui peuvent être gouvernés par des voies plus douces. » (Pensées, § 87.)

Les premières années de l'enfance sont les plus importantes, mais en même temps, Locke affirme que l'enfant n'a pas de mémoire et qu'il n'en retiendra donc que le positif : « Si par une direction ferme les parents ont su rendre complaisante et souple la volonté de leurs enfants, avant qu'ils aient assez de mémoire pour se rappeler comment on les a traités, ces dispositions leur paraîtront naturelles, et elles agiront désormais en eux comme si elles l'étaient en effet ; elles préviendront toute tentative de résistance ou de révolte. » (Pensées, § 44.) Une des caractéristiques de la pédagogie noire est d'empêcher de voir, de sentir, de juger consciemment ce que l'on peut avoir subi dans sa petite enfance, afin de ne pas pouvoir le remettre en cause. Locke compte sur le fait que l'enfant n'a pas de mémoire36 pour qu'il oublie qu'on l’a frappé et garde seulement le pli qu'on lui ait fait prendre de cette manière.

2- Quand on a épuisé tous les autres moyens.
Si cette première étape capitale n'est pas assurée, c'est plus tard et plus fort qu'il faudra frapper, avec une incertitude quant aux résultats, pour les raisons évoquées ci-dessus. « Il faut seulement avoir soin de commencer de bonne heure, et se montrer inflexible, jusqu'à ce que la crainte et le respect soient devenus des sentiments familiers à l'enfant, et qu'on ne sente plus le moindre effort dans la soumission, dans l'obéissance spontanée de leur esprit. Une fois que cette habitude du respect est prise (et elle doit l'être de bonne heure, sans quoi, pour la rétablir, il faudra prendre beaucoup de peine et ne pas ménager les coups, et la difficulté sera d'autant plus grande qu'on aura différé davantage), c'est par cette habitude, en y mêlant toujours autant d'indulgence qu'en méritera l'enfant par le bon usage qu'il saura en faire, ce n'est point par les coups, par les gronderies et autres châtiments serviles, qu'il faudra désormais le gouverner à mesure qu'il acquiert plus d'intelligence. » (Pensées, § 44.) Dans le second cas de figure, le fait de battre, de frapper ou de fouetter l’enfant apparaît comme l’ultime sanction, quand tout l’éventail des répressions plus douces a été épuisé. « Mais, je le répète, les châtiments corporels sont de toutes les corrections la plus mauvaise ; c'est par conséquent la dernière qu'il faille employer, et seulement dans les cas extrêmes, après qu'on aura essayé de tous les moyens plus doux et qu'on en aura reconnu l'impuissance. » (Pensées, § 84.)

On voit bien, dans le chapitre intitulé « Du mensonge », la méthode de gradation préconisée par Locke, qui montre qu'il ne sait pas se passer des châtiments corporels : « La première fois qu'un enfant sera pris en flagrant délit de mensonge, on doit plutôt témoigner de la surprise comme en présence d'une monstruosité, que le reprendre comme pour une faute ordinaire37. Si cela ne suffit pas pour empêcher la récidive, il faut la seconde fois le réprimander durement, et lui faire sentir qu'il est en disgrâce complète auprès de son père, de sa mère et de tous ceux qui connaissent sa faute. Enfin, si vous ne réussissez pas à le corriger par ces moyens, il faut recourir au fouet : car, après tous les avertissements que vous lui avez donnés, un mensonge prémédité doit être toujours considéré comme un acte de rébellion qui ne peut rester impuni. »

Locke ayant répété que l'usage répété des coups sur un enfant peut manquer son effet, il conclut son chapitre « De l'usage du fouet » de cette façon : « Si une correction de ce genre, répétée plusieurs fois à des intervalles convenables, et poussée jusqu'aux limites extrêmes de la sévérité, accompagnée d'ailleurs des marques non équivoques du mécontentement paternel, ne produit pas d'effet et ne réussit pas à modifier les dispositions de l'enfant, à le rendre souple et docile, quel profit peut-on désormais espérer de l'usage des châtiments corporels, et à quoi bon les employer plus longtemps ? Fouetter un enfant, lorsqu'on ne peut plus compter que cette correction produise aucun bien, c'est plutôt se comporter avec la fureur d'un ennemi plein de rage qu'avec la sagesse d'un ami compatissant ; et le châtiment n'est plus alors qu'une provocation inutile, qui n'a aucune chance d'amender le coupable. Si un père est assez malheureux pour avoir un fils aussi pervers, aussi intraitable, je ne vois pas ce qui lui reste à faire, sinon à prier Dieu pour lui. » (Pensées, § 87.)38

3- Lorsqu'ils se révoltent.
Il faut battre les enfants si ceux-ci se révoltent ou se montrent obstinés. Dans la tradition de la pédagogie noire, les enfants sont des êtres qui veulent le pouvoir, qui veulent dominer les autres ! « [Les enfants] aiment quelque chose de plus que la liberté, ils aiment la domination ; et ce sentiment est la source originelle de la plupart des habitudes vicieuses qui leur sont le plus ordinaires et le plus naturelles. Cet amour du pouvoir et de la domination éclate chez eux de très bonne heure. » (Pensées, § 103.) L'éducation revient donc à une sorte de lutte entre les parents et les enfants, pour assurer la suprématie des uns sur les autres. La relation à l'enfant, son apprentissage et son éducation s'apparentent alors à un vrai combat, à une guerre pour le pouvoir. Locke emploie un vocabulaire de type guerrier : « C'est seulement l'opiniâtreté, la désobéissance obstinée, qui doit être réprimée par la force et par les coups : car dans ce cas il n'y a pas d'autre remède. Quel que soit l'ordre ou la défense39 que vous adressez à l'enfant, veillez à être obéi : pas de quartier sur ce point. N'admettez pas de résistance : car si une fois vous laissez se produire entre vous deux comme un combat de ruse, si vous en êtes à disputer avec lui pour savoir qui sera le maître, ce qui arrive quand vous lui donnez un ordre et qu'il refuse d'obéir, il faut que vous l'emportiez, à quelque prix que ce soit, dussiez-vous en venir aux coups, si un signe de tête ou les paroles ne suffisent pas ; autrement il faudra vous résigner à vivre le reste de votre vie dans la dépendance de votre fils. » (Pensées, § 78.)

Il s'agit donc bien d'établir sa domination sur l'enfant, avec l'idée que c'est lui ou vous ; idée qui demeure chez bien des parents à l'heure actuelle. Il faut maîtriser à tout prix, gagner, vaincre, faire plier, car la seule alternative, si l'on perd cette guerre, serait de devoir plier soi-même : « Il faut que vous l'emportiez, à quelque prix que ce soit, dussiez-vous en venir aux coups, si un signe de tête ou les paroles ne suffisent pas ; autrement il faudra vous résigner à vivre le reste de votre vie dans la dépendance de votre fils. » (Pensées, § 78.) L'enfant est vu ici comme un danger permanent, qui peut mettre en cause l'autorité du parent et même menacer l'équilibre de la famille. Dans ce même paragraphe 78, Locke développe un exemple très significatif : « J'ai connu une mère douce et prudente, qui, dans une occasion semblable, la première fois que sa fille revint de chez sa nourrice à la maison, fut obligée de la battre huit fois de suite, dans la même matinée, avant de réussir à vaincre son opiniâtreté et d'obtenir qu'elle lui obéît pour une chose très facile en elle-même et indifférente40. » Mais, heureusement pour la mère qui gagne et pour la fille qui finit par comprendre ce qui est bon pour elle, la mère n'a pas cédé et l'a battue jusqu'à ce qu'elle plie ! « Si elle s'était arrêtée plus tôt, si elle avait suspendu le châtiment à la septième fois, l'enfant était perdue pour toujours. Par un châtiment qui aurait manqué son effet, elle n'eût fait que fortifier chez sa fille l'instinct de l'opiniâtreté, qu'il eût été fort difficile de guérir dans la suite. Mais ayant eu la sagesse de persévérer jusqu'à ce qu'elle eût plié son esprit et assoupli sa volonté, ce qui est le seul but de la correction et du châtiment, elle établit son autorité dès la première occasion, et désormais elle obtint de sa fille en toutes choses une prompte et docile obéissance. Comme ce fut la première fois qu'elle la fouetta, ce fut aussi, je crois, la dernière. »41

Il faut instaurer un lien vertical et jamais horizontal. C'est ce que Locke appelle le respect : « J'ai dit que le sentiment de respect, qu'un père établit par la sévérité de son air dans l'esprit des jeunes enfants, était la condition essentielle d'une bonne éducation. » (Pensées, § 98.) Il ne saurait y avoir d'égalité entre parents et enfants, ni de respect de la part des parents, mais uniquement de la part des enfants. Locke écrit : « Lorsque vous aurez établi votre autorité, en faisant comprendre à votre fils qu'il dépend de vous et que vous êtes son maître [...] votre fils est alors dans les dispositions que vous devez souhaiter. » Il ne peut y avoir de volonté que chez l'adulte, la volonté de l'enfant étant à détruire. La volonté du parent est nécessairement bonne, celle de l'enfant, nécessairement mauvaise. « […] et vous avez fait naître dans son esprit ce sentiment de vrai respect qu'il faudra avoir soin d'entretenir dans la suite, et de conserver dans ses deux éléments, l'amour et la crainte, deux grands principes par lesquels vous aurez toujours prise sur lui, de façon à diriger son esprit dans le chemin de la vertu et de l'honneur. » (Pensées, § 99.)

Faire taire tout sentiment

Si Locke s'oppose parfois à l'usage du fouet, c'est que, pour lui, il est important de distinguer deux cas sans se tromper : si l'enfant commet une faute sans malveillance, sans rébellion contre son père ou son gouverneur, ou s'il s'agit d'une rébellion ouverte. Mais lorsqu'on est certain qu'il s'agit bien d'une rébellion, alors il ne faut plus hésiter. « Partout où l'obstination, qui est une révolte ouverte, s'est révélée au point qu'elle ne peut plus être négligée ou dédaignée, et qu'il est nécessaire dès le début de la réprimer et de la vaincre, notre seule préoccupation doit être de ne pas nous tromper, de nous assurer que nous avons affaire à une obstination réelle, et non à autre chose. » (Pensées, § 79.) Quel est le critère de la rébellion ? A quels signes la reconnaît-on ? Locke ne le dit pas.

Selon lui, les enfants récalcitrants sont des enfants qui ont été mal pris en main durant leur petite enfance. Locke ne donne pas d'âge, mais il est évident qu'il entend briser la volonté de l'enfant dès la naissance. Les enfants récalcitrants n'existent pas, ou, si c'est le cas, cela est rare et il n'y a donc aucune raison de généraliser : « Mais à supposer qu'il se rencontre des enfants si indifférents et si paresseux qu'on ne puisse les décider à étudier par les voies de la douceur – et il faut recon¬naître qu'il y a en effet des enfants de toute nature –, ce n'est pas une raison cependant pour qu'on pratique avec tous le dur régime du fouet. » Mais, « à supposer » donc qu'il existe de tels enfants, il faut être sans pitié, et user du fouet de la manière suivante : « Si ces moyens [douceur et modération] ne le déterminent pas à travailler de toutes ses forces, à faire tout ce qu'il est capable de faire, alors il n'y a plus à chercher d'excuses pour un caractère aussi obstiné. Le fouet est le remède convenable en pareil cas, mais le fouet administré selon d'autres procédés que les procédés ordinaires. » (Pensées, § 87.) On peut noter que, de même qu'il y a une gradation dans les punitions, il y a une gradation dans la force, la fréquence, la durée des coups de fouet. Il y a la punition « classique », les quelques coups de fouets « ordinaires » et habituels. Et puis, il y a la punition exemplaire : « L'enfant qui volontairement néglige ses livres, qui se refuse obstinément à une chose qu'il peut faire et que son père lui enjoint de faire par un ordre positif et formel, cet enfant-là, il ne faut pas se contenter de lui appliquer deux ou trois coups de fouet42, pour n'avoir pas fait son devoir, et de recommencer à lui infliger la même punition chaque fois qu'il retombe dans la même faute. Non, lorsque les choses en sont venues à ce point, lorsque l'entêtement est manifeste et rend la correction nécessaire, je pense qu'on doit châtier l'enfant avec plus de calme et aussi avec plus de sévérité ; on doit le frapper (en ayant soin de mêler les admonestations aux coups) jusqu'à ce qu'on puisse lire sur son visage, dans sa voix, dans son attitude soumise, que le châtiment a fait impression sur son esprit, et qu'il est moins sensible à la douleur même des coups qu'à la honte de la faute dont il s'est rendu coupable et qui lui cause maintenant un vrai chagrin. » (Pensées, § 87.)

On retrouve dans les propos de Locke la logique la plus claire de la pédagogie noire : tout sentiment est considéré comme une faiblesse ; de même que toute manifestation d'émotion ou de sensation (pitié, compassion, douleur, peur...). Toutes ces expressions vitales sont impitoyablement réprimées43. Les parents sont des êtres qui ont toujours raison, quoi qu'ils fassent, et ils doivent masquer l'acte odieux par la plus grande froideur, en restant impassibles, en se maîtrisant au maximum et en intercalant entre les coups de fouet des paroles de raison. Le parent étant dépositaire de la raison que l'enfant, lui, ne possède pas encore, doit en toutes circonstances garder ce masque de raison, seule caution de ces gestes abominables. Il doit donc opposer au comportement de l'enfant, qui pleure et qui hurle (parce qu'il a mal, parce qu'il se révolte contre l'injustice) une attitude exactement inverse.

Le vrai chagrin ne doit pas se montrer. Lorsqu'on inflige un châtiment corporel à l'enfant, les cris et les pleurs ne doivent pas être acceptés et l'on doit poursuivre le châtiment jusqu'à ce que l'enfant cesse de pleurer : « Si, comme il arrive souvent, on leur permet de pleurer, pendant qu'ils reçoivent une correction, on détruit par là tous les bons effets que la correction pourrait produire ; car tout châtiment qui les laisse dans cet état de rébellion déclarée ne sert qu'à les rendre pires. » (Pensées, § 112.) Aucune marque de faiblesse ne doit être tolérée. Il s'agit là encore d'apprendre à l'enfant à s'endurcir, de supporter les coups sans gémir, et ainsi l'esprit aussi s'endurcira. On retrouve chez Locke ce poncif : un vrai homme ne pleure pas. Celui qui pleure est une fille ou un efféminé : « Cette délicatesse efféminée qu'il s'agit de prévenir ou de guérir, rien ne l'accroît chez les enfants comme l'habitude de crier ; de même on ne saurait mieux la combattre et la réprimer qu'en les empêchant de s'abandonner à cette sorte de plaintes. » (Pensées, § 113.)

Tous les sentiments doivent être réprimés, y compris ceux des parents. Si l'on souffre de devoir infliger une correction à son enfant, il ne faut en aucun cas le lui montrer. Il faut rester froid, impassible, en pleine possession de ses moyens, montrant par là à l'enfant que la punition est juste et que l'on n'agit pas sous le coup de la colère. « Si toutes les fois qu'on les châtie, on le fait sans passion, avec modération, mais cependant d'une manière efficace ; si on administre les coups sans fureur, non tout d'une traite, mais lentement et par intervalles, en ayant soin d'entremêler les raisonnements et les coups, en observant l'effet produit, en s'arrêtant dès que le châtiment a rendu le patient docile, obéissant et souple, soyez assuré que vous aurez rarement besoin de recommencer, et que l'enfant sera désormais attentif à éviter la faute qui lui a mérité sa punition. » (Pensées, § 112.)

Si l'enfant se fait mal, par exemple en tombant, il ne faut pas courir au-devant de lui pour le consoler. Il faut que son erreur, par la douleur occasionnée, soit l'occasion d'une réflexion et d'une invitation à ne pas recommencer44 : « S'ils se font mal légèrement, en tombant ou en se heurtant, ne les plaignez pas pour être tombés, mais ordonnez-leur de recommencer [c’est-à-dire de répéter l’action en « faisant attention »]. Par là, outre que vous arrêtez leurs cris, vous prenez, pour les corriger de leur étourderie et pour les empêcher de tomber une autre fois, un moyen bien plus sûr que si vous vous avisiez de les gronder ou de les plaindre. » (Pensées, § 113.) Pour Locke, un châtiment corporel n'est efficace que s'il est précédé ou accompagné d'un châtiment moral, de la honte, de la culpabilité, de l'humiliation.

La punition par le déshonneur

Pour Locke, le meilleur levier pour soumettre un enfant, se faire obéir de lui, et d'éviter de le frapper, c'est de jouer avec ses sentiments et, plus que sur la peur, agir sur le sentiment de honte, sur la culpabilité. Il recommande que l’on fasse rigoureusement appel au sens de l’honneur et du déshonneur des enfants. « L'honneur et le déshonneur45 sont de tous les aiguillons ceux qui stimulent le plus l'esprit, dès qu'il peut y être sensible. » (Pensées, § 56.) C'est dans le sentiment de l'honneur, utilisé pour culpabiliser l'enfant (donc une forme de maltraitance psychologique), que Locke compte trouver le principe de la direction des volontés. En effet, le sentiment de honte comme punition est compatible avec le but de l'éducation, puisque c'est un sentiment moral et que c'est un homme avant tout moral que l'on doit former. « La honte d'avoir mal fait, d'avoir mérité une punition, c'est la seule discipline qui ait des rapports avec la vertu. » (Pensées, § 74.) Ce sentiment de honte doit toujours être présent, y compris lorsqu'on a recours aux châtiments corporels, sans quoi la punition est inutile. « Je voudrais, s'il était possible, que l'on s'arrangeât de telle manière que la honte d'être fouetté, et non la douleur physique, devînt l'élément principal du châtiment. [...] La douleur causée par le fouet, si la honte ne l'accompagne pas, est vite passée, vite oubliée, et par la répétition elle cesse d'être effrayante. » (Pensées, § 78.)

Les enfants, affirme Locke, sont très sensibles aux compliments. « D'abord, les enfants (plus tôt peut-être que nous ne pensons) sont très sensibles à la louange et aux compliments. Ils trouvent du plaisir à être estimés et appréciés surtout par leurs parents et par tous ceux dont ils dépendent. » (Pensées, § 67.) Ainsi, il faut féliciter l'enfant lorsqu'il fait quelque chose de bien, le caresser, lui témoigner de l'affection. Au contraire, il faut le mépriser du regard, lui tourner le dos, l'ignorer, ne pas lui parler lorsqu'il va contre ce que l'adulte souhaite. « Par cette façon d'agir, les enfants en viendront facilement à comprendre que tous ceux qui ont mérité d'être loués et estimés, pour leur application à bien faire, sont nécessairement aimés et choyés par tout le monde, et qu'ils obtiennent tous les avantages qui sont les conséquences de leur bonne conduite ; tandis que d'autre part l'enfant qui par quelque faute a perdu l'amitié de ses parents et n'a pas pris soin de conserver intacte sa bonne réputation, doit immanquablement s'attendre à l'indifférence et au mépris, et par suite se verra privé de tout ce qui pourrait le satisfaire ou le réjouir. » (Pensées, § 58.) Nous retrouvons ici une belle description de l'amour conditionnel : on manifeste de l'amour et de la tendresse à l'enfant s'il obéit, et on les lui refuse quand il ne se soumet pas. Chez Locke, l'amour inconditionnel des enfants pour leurs parents sert de levier, d'outil de manipulation. L'enfant se trouve contraint à la soumission par peur de perdre l'amour de ses parents et va chercher sans cesse des preuves de cet amour. Locke recommande que tous dans la maisonnée aillent dans le même sens, y compris les domestiques, pour exclure l'enfant et lui « battre froid » aussi longtemps qu'il n'aura pas fait amende honorable.

Conclusion

S’agissant d’un livre de pédagogie où au moins la moitié du propos est consacrée aux châtiments, on ne peut que constater avec désolation le silence des biographes ou des commentateurs de cette œuvre. Je n’en citerai que trois, par ordre d'ancienneté.

Comment Gabriel Compayré46, grand connaisseur et commentateur de Locke, traducteur des Pensées, peut-il écrire, dans le Dictionnaire de pédagogie, à l'article « Locke » : « Les chapitres consacrés aux châtiments en général, et en particulier aux châtiments corporels, comptent parmi les meilleurs des Pensées. Rollin, Rousseau les ont souvent copiés. Il est vrai que Locke lui-même en a emprunté l'initiative à Montaigne : la “douceur sévère” qui est la règle pédagogique de l'auteur des Essais est aussi la règle de Locke. C'est d'après elle que Locke a porté sur le fouet le jugement définitif du bon sens : “Le fouet est une discipline servile qui rend le caractère servile.47 »

Chez Nina Reicyn, dans La Pédagogie de John Locke, dont le titre laisserait penser qu'il s'agit d'une étude in extenso de tous les propos du philosophe, on constate que tout ce qui a trait aux châtiments corporels est minimisé ou passé sous silence. Pourtant, son but en écrivant est explicitement celui-ci : « Nous nous proposons de chercher dans la vie de Locke, mais surtout dans ses années de jeunesse, l'explication de ses théories pédagogiques. » Un but bien noble ! Et pourtant, voici la seule allusion critique aux châtiments corporels : « Cependant, si l'enfant fait preuve d'obstination, il faut le battre. Locke conseille de charger un domestique de ce soin, “car il vaut mieux que la douleur qu'un enfant doit souffrir vienne plus directement de la main d'une autre personne que celle de ses parents” (Pensées, § 86). Mais il faut que les parents soient présents, afin que l'enfant ne l'oublie jamais. Est-il besoin d'exprimer notre conviction qu'il n'est jamais utile d'en arriver là, et que si l'on ne vient pas à bout de l'enfant [sic], il faut toujours en chercher la cause, même, et surtout, si cette cause est d'ordre pathologique [re-sic !]. » Et Nina Reicyn d'ajouter en note, comme pour s'excuser d'un jugement critique sur les propos de Locke : « Il faut rendre hommage à Locke d'avoir essayé de rompre avec l'usage des verges si fortement enraciné en Angleterre48. »

Enfin, je citerai les mots de Michel Malherbe49 dans son introduction à la nouvelle édition des Pensées en 2007. Comment, en tant que philosophe, père de famille peut-être, peut-il aborder, traiter et commenter les phrases très dures de Locke ? Au début de cet article, j'ai noté la propension des biographes à minimiser les violences subies par Locke. Ce que dit Michel Malherbe, en tant que commentateur et non plus simplement biographe, au sujet des thèses de Locke sur le fait de battre les enfants, ne dément pas mon propos. Alors que cette question est très longuement traitée dans les Pensées, voici ce qu’il écrit : « Il n'y a pas de parent qui n'ait connu cette sorte de conflit allant jusqu'à l'affrontement, la menace et éventuellement la violence et qui n'ait appris à ses dépens [sic] que l'autorité est un art difficile et que la correction physique administrée est toujours aveu d'échec. Heureusement, les conséquences ne sont pas ordinairement si dramatiques […]. L'expérience montre que la gifle peut effectivement atteindre l'âme pour le meilleur et pour le pire50. »


1. Dans l'édition traduite de l’anglais par G. Compayré en 1889, abrégé ici Pensées.
2. Henry Richard Fox Bourne, The Life of John Locke, Harper and Brothers Publishers, Londres, 1876, vol. I, p. 12.
3. Richard Aldrich, Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée, Paris, UNESCO (Bureau international d’éducation), vol. XXIV, n° 1-2, 1994, p. 65-82.
4. “[Locke’s father] used a conduct towards him when young that he often spoke of afterwards with great approbation. It was that of being severe to him by keeping him in much awe and at a distance whilst he was a boy, but relaxing still by degrees of that severity as he grew to be a man, till he being become capable of it, he lived perfectly with him as a friend.” Axtell, J.L., ed., The Educational Writings of John Locke, Cambridge University Press, 1968, p. 19.
5. “And I remember he has told me that his father, after he was a man, solemnly asked his pardon for having struck him once in a passion when he was a boy.” (Fox Bourne, The Life of John Locke, op. cit., vol. I, p. 13.)
6. “A parent who apologised for one such offence would not be likely to have thus offended much more than once.” (Id.)
7. John Dryden (1631-1700), poète et dramaturge anglais.
8. “Our Master Busby used to whip a boy so long, till he made him a confirmed blockhead.” (The Educational Writings of John Locke, op. cit., p. 21.)
9. Certainement dans Brief Lives.
10. “I have heard several of his scholars affirm, that he hath marred a number by his severity more than he hath made.”
11. Birchhard signifie « verges ».
12. Sahakian, M.L. et Sahakian, W.S., John Locke, Boston, Twayne, 1975, p. 16.
13. Fox Bourne, The Life of John Locke, op. cit., vol. I, p. 30.
14. Ibid., p. 14.
15. “That Locke, when he was grown up, approved of the home discipline to which he had been subjected as a boy, is the best proof that the discipline, however severe it may have been, was not cruel. He generalised his own experience of parental treatment into a rule for all parents.”
16. Informations tirées de l’article de Richard Aldrich déjà cité.
17. William Molyneux (1656-1698), philosophe et écrivain politique irlandais.
18. Sous le nom de gentry, on entend une certaine classe de la société anglaise, la bourgeoisie, la noblesse non titrée, caractérisée par sa bonne éducation, ses bonnes mœurs, ses valeurs morales.
19. Abrégé désormais Pensées.
20. « Pour assurer la culture de l'esprit. »
21. La pédagogie par le jeu existe depuis longtemps. On sait que les Romains la pratiquaient.
22. Version anglo-saxonne du Roman de Renart, composé en français entre 1175 et 1250 par des clercs qui s'inspiraient d'œuvres latines antérieures.
23. Alice Miller, Notre corps ne ment jamais, trad. Léa Marcou, Flammarion, 2005, Introduction.
24. Fidèle à la philosophie de saint Augustin. Dans le cas présent, concernant l'héritage du péché originel issu d'Adam et d’Eve, saint Augustin soutient que nous naissons tous pécheurs.
25. Tabula rasa : locution latine qui signifie « table rase » ou plus exactement « tablette rase ». C'est un concept philosophique, tout d'abord utilisé par Aristote, selon lequel l'esprit humain naîtrait vierge de toute connaissance. Ce qu'il connaîtrait serait alors le résultat de ce qu'il vit. Ces expériences s’imprimeraient dans l'esprit. La tabula était la tablette d'argile sur laquelle les écoliers écrivaient et qu'ils rendaient vierge pour la rendre réutilisable. Cette conception s'oppose à l'innéisme des idées.
26. Solon (vers 640 av. J.-C.-v. 558 av. J.-C.), homme d'État, législateur et poète athénien.
27. Montaigne raconte, en d'autres termes, le même trait : « Platon tança un enfant qui jouait aux noix. Celui-ci lui répondit : “Tu me tances de peu de chose.” “L'accoutumance, répliqua Platon, n'est pas chose de peu.” » (Montaigne, I, XXII.) L'anecdote est rapportée par Diogène Laërte (III, 38), qui attribue le mot à Platon, et qui parle d'un enfant qui jouait aux dés.
28. La note suivante de Gabriel Compayré se trouve dans l'édition de 1886. Elle est extrêmement intéressante, je l'ai conservée telle quelle : « “Cet âge est sans pitié” (La Fontaine). “On raconte que le tribunal de l'Aréopage, à Athènes, condamna une fois à mort un enfant convaincu d'une incorrigible disposition à maltraiter des animaux, pour cette raison que le petit criminel, une fois qu'il serait devenu plus fort, aurait exercé les mêmes cruautés sur les hommes.” (S. Jevons.) »
29. Cet effet de l’éducation est double : d’une part, la destruction et la perversion de la capacité d’empathie chez le petit enfant privé de l’affection et des soins nécessaires à son développement et à son sentiment de sécurité ; d’autre part, la répétition plus directe (par imitation) des violences subies par lui-même et d’autres enfants ou êtres faibles autour de lui (et pas seulement, comme le suggère Locke, les récits historiques, voire les contes et légendes, dont la cruauté vient seulement conforter ces exemples de cruauté directement subie par l’enfant). (Note C.B.)
30. Juvénal, Sat. X, 356 : “Orandum est ut sit mens sana in corpore sano.”
31. Comme l'on sait, Rousseau a repris cette règle. Kant a suivi Locke et Rousseau : « La première corruption consiste à céder à la volonté despotique de l'enfant, de telle sorte qu'il peut tout obtenir par ses cris. » Kant, Réflexions sur l'éducation, Vrin, 1989, p. 97. (Voir Kant et la violence éducative".)
32. “Of two hundred counsels of advice on child-rearing prior to 1700, only three fail to recommend that fathers beat their children.”
33. Nous verrons dans quelle mesure Locke explique qu’ils font du bien.
34. Alice Miller, C'est pour ton bien, trad. Jeanne Etoré, Aubier, 1984, p. 236.
35. C'est ce que Kant appelle « l'esprit mercenaire » : « Il n'est pas bon de donner aux enfants des récompenses ; ils sont rendus par là intéressés et il en résulte une disposition mercenaire. » (Kant, Réflexions sur l'éducation, op. cit., p. 127.)
36. Si l'enfant n'a pas de mémoire consciente, tout ce qu'il a subi reste enregistré dans son corps. Cf. Alice Miller, Notre corps ne ment jamais, trad. Léa Marcou, Flammarion, 2004.
37. Cf. Kant, Réflexions sur l'éducation, op. cit., p. 124 : « Si par exemple un enfant ment, on ne doit pas le punir, mais on doit le traiter avec mépris, lui dire qu'à l'avenir, on ne le croira plus. »
38. Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, des mesures extrêmes auxquelles pourront recourir, selon les époques et les lieux, les parents de rejetons ainsi supposés irrémédiablement pervers ou « dégénérés » : l’enfermement (cabinet noir, cachot privé, prison, couvent, asile d’aliénés, maisons de redressement…), l’exil dans les colonies, l’enrôlement militaire, voire le meurtre pur et simple. (Note C.B.)
39. C'est moi qui souligne.
40. On ne peut que s'associer à la note de bas de page rédigée par Compayré dans l'édition de 1886 : « On peut s'étonner que Locke appelle “douce et prudente” une mère qui se laisse aller à battre sa petite fille huit fois de suite, la première fois qu'elle la revoit, et pour “une chose indifférente”. » (Note C.B. : Là encore, selon cette tradition éducative, le parent ne voit pas que c’est lui qui donne à l’enfant l’exemple de la lutte pour le pouvoir, le modèle d’une hiérarchie inexorable, dont on ne peut s’affranchir que par des moyens violents – contre l’autre ou contre soi-même : maladie, folie, suicide.)
41. Ce mythe de l’enfant « sauvé pour toujours » ou « perdu à jamais » selon que le châtiment aura été mené jusqu’au bout (fût-ce parfois au prix de la vie de l’enfant) ou interrompu parce que le parent aura eu pitié est un très grand classique de l’éducation violente, à mettre en relation avec les conceptions religieuses sur le salut de l’âme et le « rachat » possible ou non. On peut le trouver peu chrétien, si l’on considère que Jésus demandait (il est vrai sans référence aux enfants) que l’on pardonne à son ennemi sept fois soixante-dix-sept fois. L’enfant n’est donc même pas un « ennemi », c’est un animal à dresser « pour son bien ». (Note C.B.)
42. C'est moi qui souligne.
43. Cf. Alice Miller, C'est pour ton bien, op. cit., chap. « La pédagogie noire », p. 100.
44. Kant, lui, parle de punitions données par la nature : « La punition est le résultat d'un manque d'obéissance. Il s'agit […] d'une punition réellement naturelle, que l'homme s'attire par sa conduite, comme c'est le cas pour l'enfant qui mange trop et qui devient malade, et ces punitions sont les meilleurs ». Kant, Réflexions sur l'éducation, op. cit., p. 128.
45. « esteem and disgrace ». Esteem : à la fois estime de soi et estime (considération) qu’ont les autres pour nous ; disgrace : honte, sentiment d’être déshonoré, à la fois vis-à-vis de soi-même et devant les autres – être en disgrâce. Il s’agit donc non seulement de déshonneur, mais bien d’un retrait d’amour. (Note C.B.)
46. Jules Gabriel Compayré, (1843-1913), théoricien de la pédagogie et homme politique français.
47. Le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, Gabriel Compayré, Locke.
48. Nina Reicyn, La Pédagogie de John Locke, Paris, Hermann et Cie, 1941, p. 107.
49. Michel Malherbe est un philosophe français né en 1941. Spécialiste de l'empirisme anglo-saxon, il dirige les collections "Analyse et philosophie" et "Bibliothèque des philosophies" chez Vrin.
50. John Locke, Quelques pensées sur l'éducation, traduction de Gabriel Compayré, nouvelle introduction de Michel Malherbe, Vrin, 2007, p. 37.