Vos enfants ne sont pas vos enfants, ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous et non pas de vous. Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Khalil Gibran, extrait du recueil Le Prophète.

Maltraitance et violence éducative ordinaire, aucune différence…

Le quotidien La Dépêche du 9 août 2011 rapporte la condamnation à 6 mois de prison avec sursis et mise à l'épreuve pendant deux ans pour "violence aggravée" d'une mère camerounaise accusée d'avoir battu son fils de onze ans à coups de ceinture, côté boucle, et de l'avoir souvent obligé à se tenir debout sur une jambe, un doigt au sol, pendant une demi-heure. Elle s'est défendue en disant qu'elle avait elle aussi été punie quand elle était enfant et qu'il s'agissait d'une "pratique culturelle".

Quelques remarques à propos de ce "fait divers" :

1/ Il s'agit d'une mère camerounaise. Au Cameroun, comme dans la plupart des pays africains, plus de 90 % des enfants subissent la bastonnade à l'école et à la maison (enquête UNICEF-EMIDA de 2000). Cette mère qui, très probablement, a subi enfant les mêmes punitions, ne se sent pas plus coupable qu'une mère française qui donne des gifles et des fessées à ses enfants parce qu'elle en a elle-même reçu et qu'"elle n'en est pas morte". Cette mère camerounaise pense elle aussi non seulement qu'"elle n'en est pas morte", mais même que ces punitions lui ont fait beaucoup de bien, comme le pensent beaucoup de gens des gifles et les fessées qu'ils ont reçues. Elle ne voit donc pas pourquoi elle changerait de méthode d'éducation. Une mère française qui serait jugée en Suède (où fessées et gifles sont interdites) pour avoir giflé ou fessé son enfant, ne comprendrait pas non plus pourquoi on veut lui interdire la méthode d'éducation qu'elle a toujours connue.

2/ Les punitions que cette mère a infligées à son enfant étaient courantes en France jusqu'à la fin du XIXe siècle, et parfois au-delà. La punition "planter les choux" (debout, un doigt au sol) se pratiquait dans les écoles françaises, de même que celle qui consistait à obliger un enfant à rester debout sur une seule jambe une demi-heure ou une heure et que l'on appelait "faire le jambon". Frapper à coups de ceinture, y compris du côté de la boucle, était aussi courant. Si, aujourd'hui, nous considérons ces punitions comme de la maltraitance, c'est grâce à l'action de personnalités diverses qu'on a d'abord considérées comme des idéalistes et des utopistes, et qui ont fait prendre conscience progressivement à l'opinion publique que ces punitions étaient inacceptables. Aujourd'hui aussi, et exactement de la même façon, les personnes qui protestent contre l'usage des fessées et des gifles sont considérées comme des idéalistes et des utopistes. En Afrique, des associations comme EMIDA et d'autres agissent pour faire prendre conscience aux parents et aux enseignants que les punitions corporelles et les humiliations altèrent profondément la personnalité des enfants. Et un de leurs pires effets, c'est de faire penser aux enfants qui les ont reçues, une fois devenus adultes, qu'il est tout à fait normal de punir les enfants comme ils l'ont été.

3/ La solution pour les familles qui viennent de pays où les punitions corporelles sont beaucoup plus violentes que celles qui sont tolérées (quand elles ne sont pas préconisées !) chez nous, n'est évidemment pas la prison. Mais cela signifie-t-il qu'on peut leur dire : "Donner des coups de ceinture, c'est interdit, mais donner des gifles et des fessées, c'est permis, allez-y !" ?

4/ Le petit garçon a dit qu'il ne voulait pas que sa mère ait des ennuis. C'est la réaction de la plupart des enfants qui cherchent à protéger leurs parents (par honte, par sentiment de culpabilité, par peur des représailles, ou de tomber dans une situation peut-être pire si le parent est condamné...), même s'ils doivent le payer en continuant à recevoir des coups. Malheureusement, dans la plupart des cas, cette attitude "protectrice" à l'égard de leurs parents les empêche de comprendre que ce qu'ils ont subi n'était pas normal et les prépare ainsi à le reproduire plus tard, puisqu'ils "n'en sont pas morts"...

Comme presque toujours dans ce genre d'affaire, les commentaires des visiteurs du site sont partagés, mais la plupart montrent qu'ils considèrent que pour eux, il s'agit là d'une violence qui n'a rien à voir avec l'éducation "normale" qu'ils préconisent eux-mêmes, avec ou (plus rarement) sans fessée, proposant parfois comme alternative aux châtiments corporels des punitions telles que priver l'enfant de choses auxquelles il tient ou qui lui font plaisir... Ceux qui s'indignent le plus de l'argument de la "pratique culturelle" sont souvent ceux qui trouvent normal de donner une fessée de temps en temps (les enfants ne sont pas "parfaits" !), ou qui préconisent d'autres formes de punition.


D'autres "faits divers" qui nous donnent à réfléchir (mais nous ne pouvons pas les citer tous) :

Non, la fessée n'est pas un délit : un père relaxé pour une fessée qui a laissé des traces... Le tribunal a considéré que c'était une fessée "normale", mais qu'il y a eu un bleu parce que le père avait une bague avec le chaton tourné vers l'intérieur... D'où la "suspicion de maltraitance". De plus, le couple s'est réconcilié grâce à cette petite épreuve ! Notons cependant que cette affaire est passée devant le tribunal correctionnel (cas des affaires de "maltraitance" selon la loi française). La loi contre les châtiments corporels et violences psychologiques dont nous défendons le principe relèverait du tribunal civil (droit de la famille) et serait destinée non à "réprimer", mais à favoriser une prise de conscience et un soutien aux parents... Admirons cependant la première phrase de l'article (et son style) : "Voilà une décision assurément rassurante pour tous les parents qui, parfois, administrent une fessée à leur progéniture..." Le message est donc bien : vous pouvez continuer, c'est normal, c'est même "bien", puisque c'est permis.

Une "punition qui a mal tourné" ? Où l'on apprend qu'un enfant de 10 ans est tombé du 5ème étage, pieds et poings liés, sans qu'on sache s'il est lui-même défenestré, citons l'article, qui nous semble se passer de commentaire :

Le Parisien croit savoir que le père aurait décidé d'attacher son fils avec des câbles de téléphones pour « le punir d'avoir emprunté un MP3 à un proche ». De son côté, France Inter a expliqué que le garçon aurait ensuite chuté du cinquième étage en voulant échapper à son père. Ces éléments ont ainsi conduit les enquêteurs à étudier la piste de la punition qui a mal tourné. Pour autant, aucune hypothèse n'est écartée.
La consternation des voisins
« Franchement, c'est un drame et j'ignore ce qui a pu se passer. Certaines personnes parlent du père du garçon mais je le connais et je sais qu'il aime ses enfants et qu'il n'aurait jamais pu faire une chose pareille. Je suis sous le choc comme tout le monde », a expliqué une voisine de la famille. A l'instar de celle-ci, de nombreux voisins se disent choqués et plongés dans l'incompréhension.

Du moment que c'est fait avec amour...

Mais pour comble, aux mêmes informations sur France Inter (8 h le 23 août 2011), on enchaîne avec un sondage TNS-Sofres où "les Francais" estiment que les parents manquent d'autorité... Voir par exemple cet article (repris sous des formes plus ou moins identiques dans d'autres journaux). Information suivie d'un micro-trottoir où une mère explique que "les autres parents se contentent de crier", alors qu'elle, au bout de trois fois (de trois menaces ?), elle "sévit" (l'histoire ne dit pas comment !). Toujours les parents laxistes... En tout cas, le voisinage entre ce sondage et l'information précédente nous a paru plus consternant que chacune des deux informations prises séparément...

Une nourrice mise en examen : dans cette affaire, une assistante maternelle est poursuivie, suite à une plainte des parents, pour des "maltraitances présumées" sur cinq enfants de 3 à 11 ans qu'elle a gardés entre 2007 et 2010 (un certain nombre d'autres enfants auraient subi les mêmes "vexations" et "claques à tour de bras" depuis des années). Cette affaire ressemble à beaucoup d'autres où l'on voit que de telles pratiques peuvent durer des années avant que qui que ce soit ne s'en inquiète : soit que les parents trouvent cela normal, ou n'osent pas protester, ou ferment les yeux parce que "c'est difficile de trouver quelqu'un qui accepte de garder les enfants"... soit que les enfants eux-mêmes (comme c'est courant) n'osent pas raconter ce qui se passent, se sentent coupables et croient cela normal...

Mais ce qui nous a fait sursauter, comme dans l'affaire de la "punition qui a mal tourné", c'est le commentaire par les médias : ainsi, à France Inter (le 12 août 2011 aux informations de 17 h, mais c'est là aussi l'expression utilisée dans la dépêche AFP), la journaliste explique qu'il n'y avait "pas de violences physiques importantes, mais des brimades"... après quoi on entend la déclaration de l'avocat des familles parlant de "paires de claques qui pleuvent à tour de bras" !