Vos enfants ne sont pas vos enfants, ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous et non pas de vous. Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Khalil Gibran, extrait du recueil Le Prophète.

Notre passé ne doit pas déterminer tout ce que nous sommes aujourd’hui

Témoignage reçu en réponse au questionnaire du site.

 
NOTRE PASSE NE DOIT PAS DETERMINER TOUT CE QUE NOUS SOMMES AUJOURD’HUI
(de la violence éducative ordinaire à l’empathie ordinaire journalière)

- Avez-vous subi vous-même de la violence éducative au cours de votre enfance ? Sous quelle forme ?
Oui et sous toutes ses formes: physiques, mentales, et émotionnelles.

- A partir de et jusqu'à quel âge ?
Dès mon plus jeune âge: je ne saurais dire ce que ma propre mère a réellement fait mais ce dont je suis sûre c’est que dès que le Service de la Protection de L’Enfance nous a séparés alors que j’avais 2 1/2 ans, les violences ont été quotidiennes: dans les différentes familles d’accueil, dans les foyers d’accueil puis définitivement dans ma famille d’adoption dans laquelle je suis arrivée à l’aube de mes 4 ans pour la quitter à l’âge de 19 ans.

- Par qui ? (père, mère, grands-parents, autre personne de la famille ou de l'entourage, enseignant...)
Principalement par ma mère adoptive, par mon père adoptif par sa façon de ne pas réagir ni de nous protéger d’elle, par certains enseignants et par les camarades de classe jusqu’à l’âge de 12 ans par racisme (seule enfant de couleur à une période où les immigrés étaient des autres blancs).

- Cette ou ces personnes avaient-elles elles-mêmes subi de la violence éducative dans leur enfance ? De quel type, pour autant que vous le sachiez ?
Ma mère adoptive a clairement été élevée dans la violence éducative ordinaire, à la dure, où les gifles et les coups de martinets étaient la solution pour faire marcher tout le monde droit, dans une famille nombreuse. La morale était également de rigueur. Le juste et le faux, le bien et le mal étant les seules
alternatives possibles à la réalité.

- Vous souvenez-vous de vos sentiments et de vos réactions d'alors (colère, tristesse, résignation, indifférence, sentiment d'injustice ou au contraire de l'avoir "bien mérité"...) ?
Le premier sentiment qui me vient est la peur. Peur constante, de chaque geste, de chaque bruit, de sa voix, du bruit de ses pas dans le couloir, d’une porte qui s’ouvre ou qui se ferme. Puis colère à l’âge de la raison, après avoir été résignée et après avoir tenté de tout faire pour être « assez », assez sage, assez rapide, assez précise, assez obéissante, assez polie, assez brillante; jusqu’au jour où j’ai compris que rien ne serait jamais assez. Donc sentiment d’impuissance, d’incompétence apprise, d’inutilité totale. Ai traversé de grands moments de dépression avec automutilation, idées suicidaires, jours entiers de prostration, envie de fugue, troubles alimentaires, sport excessif, études excessives, puis finalement isolement mental (mutisme volontaire). Bien mérité était une phrase quotidienne donc nul besoin de se le dire à soi-même. C’était évident.

- Avez-vous subi cette (ces) épreuve(s) dans l'isolement ou avez-vous eu le soutien de quelqu'un ?
La première personne qui ait réagi et soit venue à mon secours en venant à la maison pour parler avec mes parent a été un professeur du collège, j’avais alors 17 ans! Etonné que je sois de retour en classe après un accident de la route (traumatisme crânien avec amnésie partielle et violents maux de tête) il s’est déplacé pour demander à mes parents de m’accorder un moment de répit au nom de 3 autres enseignants préoccupés par mon état général. Gens de « bonne famille », « gens bien pensants », « chrétiens pratiquants » mes parents ont toujours été mis hors de cause: personne ne s’est jamais douté ou n’a voulu regarder ou venir voir … ni dans l’entourage, ni dans la famille, le plus souvent tenue à distance par ma mère adoptive.

- Quelles étaient les conséquences de cette violence lorsque vous étiez enfant ?
Je pense que pour ma part, cette éducation a eu un effet dévastateur sur mon potentiel intellectuel (diagnostiquée HP après 20 ans), sur mes capacités d’apprentissage (bien qu’ayant eu de très bons résultats), mais probablement de façon générale sur ma propre estime et mes compétences d’attachement.

- Quelles en sont les conséquences maintenant que vous êtes adulte ?
A 50 ans, femme brillante, je reste au fond de moi, l’enfant qui a toujours peur de ne pas faire assez, qui cherche (discrètement mais désespérément) l’approbation de mes supérieurs si ce sont des femmes (jamais si ce sont des hommes)- Perfectionniste, marquée par les critiques négatives et rabaissantes constantes de ma mère adoptive, je ne trouve jamais d’auto contentement dans ce que je fais même si je sais et que j’entends que ce que je fais est globalement de très bonne qualité. Hantée par la peur de la désillusion (amoureuse) et/ou du rejet (toujours possible selon mes croyances déraisonnées et irraisonnables) je n’ai jamais accepté de m’engager avec qui que ce soit, même profondément amoureuse, même profondément et sincèrement aimée.

- En particulier vis-à-vis des enfants, et notamment si vous êtes quotidiennement au contact d'enfants (les vôtres, ou professionnellement) - merci de préciser le contexte ?
Je suis éducatrice spécialisée depuis presque 25 ans, spécialiste de l’Adolescence et depuis 5 ans maintenant Spécialisée dans la Petite Enfance et la Parentalité (Thérapeute et Coach parentale)- Je suis Maman d’un garçon de 17 ans.
Les conséquences de mon éducation sur mon rapport aux enfants est certainement la meilleure conséquence positive. Depuis l’âge de 11 ans j’ai commencé des recherches pour comprendre les comportement de mes parents adoptifs, en particuliers de ma mère adoptive. Dans mon esprit, elle ne pouvait pas être comme cela abusive, frustrée, continuellement en colère, violente, froide, dure, par pur choix délibéré. Quelque chose, ou plusieurs choses devaient expliquer ces comportements. C’est comme cela que j’ai commencé à étudier. J’ai posé beaucoup de questions, notamment à sa mère et à ses frères et soeurs, j’ai raisonné, j’ai tenté des actions envers elle (empathie, aide, humour, et pleins d’autres choses) pour tenter de confirmer ou infirmer mes hypothèses à son sujet. Les résultats ont été bien maigres et sa violence quotidienne, principalement psychologiques, ont eu raison de ma curiosité intellectuelle. J’ai trouvé mes réponses dans mes lectures et études; cependant j’ai le plus et le mieux appris avec les enfants, les familles que j’ai rencontrés en accompagnés; j’ai appris sur moi, sur eux, sur ma mère adoptive, sur ma propre mère, Constamment occupée par le souci de déculpabiliser, de comprendre et de laisser la chance à chacun d’être son meilleur soi-même, j’ai été une professionnelle très à l’écoute; cependant j’ai à mon tour cédé plus d’une fois, bien trop souvent, à la violence éducative principalement par les mots. Je me suis toujours excusée spontanément, ou par après lorsque le jeune venait me dire que j’avais été injuste. J’ai rencontré ma vraie violence emmagasinée en tant que Maman lorsque, dépassée par les émotions, j’ai su à mon tour faire preuve de grands moments d’impatience vis-à-vis de mon propre petit. Rappelée par l’écho de la voix de ma mère adoptive dans mes souvenirs, j’ai su réagir, au cas par cas, et construire petit à petit, (malgré des années de séparations imposées par une situation familiale difficile (père)) mais solidement, une relation basée sur l’écoute, la confiance et le respect mutuel. Aujourd’hui je suis comblée de voir mon garçon, devenu un jeune homme, ouvert, dialoguant, empathique et responsable de ses pensées et de ses actes.

- Globalement, que pensez-vous de votre éducation ?
Je pense que l’éducation que j’ai reçue dans son ensemble a forgé de grandes qualités en moi: mon père adoptif m’a enseigné le respect des autres, l’amour de faire plaisir (il était homme très affable et toujours prêt à rendre service), l’art d’apprendre par soi-même (mon père adoptif, homme cultivé me montrait toujours où je pouvais trouver mes réponses tout en m’offrant avec plaisir, son savoir). Ma mère adoptive m’a enseigné le travail bien fait, l’art de se remettre en question (ce que j’étais bien obligée de faire pour tenter de lui plaire…), la ténacité, l’endurance et bien malgré eux, ils m’ont laissé ce goût pour la performance et l’auto-challenging constant. Sans quoi je n’aurais probablement pas survécu à cette éducation.
Et je dois à mes parents biologiques avec qui j’ai vécu les premières années de ma vie, un plein de connexion, de tendre attention et d’amour sincère qui a probablement été la réserve que j’ai pu utiliser tout au long de mon enfance, jusqu’à épuisement… La Vie m’a rendu mes parents biologiques à l’âge adulte ce qui n’a pas ôté les blessures, cependant a permis la reconnexion bien que les coeurs de part et d’autres aient été brisés et, celui de ma mère de façon définitive…

- Viviez-vous, enfant, dans une société où la violence éducative est courante ?
J’ai vécu dans une société dirigée par le travail, l’effort et la bienséance. La violence éducative existait naturellement dans le sens où elle faisait partie des croyances communes: on n'apprend bien que par la souffrance et l’obéissance. Alors oui j’ai vécu dans une société où la violence éducative était de mise.

- Si vous avez voyagé et pu observer des pratiques coutumières de violence à l’égard des enfants, pouvez-vous les décrire assez précisément : quel(s) type(s) de violence ? par qui ? à qui (sexe, âge, lien de parenté) ? en quelle circonstance ? pour quelles raisons ? en privé ? en public ?

J’ai beaucoup voyagé et notamment dans mon pays d’origine le Congo où les violences éducatives sont quotidiennes et très visibles. Si l’enfant est super protégé jusqu’à ce qu’il marche pour être constamment porté par sa mère, et nourrit à la demande, dès que l’enfant commence à marcher son statut change totalement. J’ai vu beaucoup d’enfants se faire crier dessus, tirer par le bras, frapper parce qu’ils pleurent, puis des enfants exploités (en particuliers les filles) par des mères et encore plus par les belles-mères dans l’aide au maintient des foyers. Les garçons en prennent pour leur rang aussi; plus par les pères qui les dominent complètement, les frappent souvent ou les humilient en public. Ceci étant j’ai aussi rencontré des enfants aimés tendrement par leurs mères, et enseignés avec patience par leurs pères. Il n’en reste pas moins que dans ce pays (je ne connais pas les autres pays d’Afrique), les enfants doivent obéissance et respect aux aînés avec une part à la parole très réduite, voire inexistante. Les enfants sont éduqués à la vie pratique et indépendante et pas à la consommation comme dans nos pays du Nord. De façon générale la société est très marquée par des rôles dirigeants et autoritaires (paternels et/ou masculins) que ce soit au niveau de la cellule familiale, ou au sein du quartier, du village, de la commune, de l’école etc. Tout fonctionne sur le modèle de la hiérarchie.
Ce qui m’a cependant le plus interpellée, questionnée et finalement poussée à agir professionnellement est la violence ordinaire de la société dans laquelle je vis, la façon abusive et autoritaire avec laquelle l’adulte s’adresse à l’enfant, en public comme à l’école ou dans l’intimité familiale. Je suis touchée chaque jour par cela.

- Qu’est-ce qu’évoque pour vous l’expression «violence éducative ordinaire »? Quels types de violence en font partie ?
Tout acte verbal ou physique ayant pour but d’installer un rapport de pouvoir entre 2 personnes, dans lequel l’acteur montre ou démontre sa supériorité.
Je ne fais plus de différence entre maltraitance et violence ordinaire éducative. Par contre je souhaiterais qu’on retire le terme d’éducative à violence ordinaire, car cette violence existe à tous les niveaux, partout dans tous les types de relations. Elle est ordinaire dans le sens qu’on y prête pas d’attention (ni les acteurs, ni les victimes) et qu’on en est venu à penser que c’est du droit de chacun et normal d’installer des rapports de pouvoirs avec ses congénères: en couple, entre amis, entre collègues, entre camarades de classe, entre voisin, entre patron et employés, entre inconnus dans la rue, partout, tout le temps chaque jour. Et cette violence ordinaire commence souvent à la maison entre parents et enfants. D’où l’appellation d’éducative. Mon propos est que d’y ajouter éducative, la limite à cette relation parentale alors que même, et bien souvent, les parents bienveillants ou profondément attentifs et désireux d’éduquer différemment, continuent d’être non bienveillants avec leurs conjoints, avec leurs voisins, les autres parents, etc…. D'où mon travail intensif autour de la prise de conscience de la violence relationnelle ordinaire généralisée et comment y faire face et s’en débarrasser dans ses relations aux autres.

- Avez-vous des objections aux idées développées par l'OVEO ? Lesquelles ?
Non aucune hors mis mon commentaire précédant sur la violence relationnelle ordinaire généralisée plutôt qu’éducative.

- Comment nous avez-vous connus : site ? livre d'Olivier Maurel ? salon ? conférence ? autres ?
Au détour d’un forum sur l’éducation consciente et bienveillante.

- Ce site a-t-il modifié ou renforcé votre point de vue sur la violence éducative à l’égard des enfants ?
Ce site m’a plutôt réjouie, mes convictions étant forgées depuis plusieurs décennies. Je suis sincèrement heureuse de constater que cette prise de conscience s’élargit et atteint petit à petit les Instances supérieures. Cependant ma croyance fondamentale est que la bienveillance existe en chacun de nous depuis la naissance et qu’elle est neutralisée progressivement par les croyances du plus grand nombre.
Lorsque chacun aura retrouvé le chemin de sa bienveillance humaine naturelle, le monde pourra souffler et vivre plutôt que survire au pouvoir des uns et des autres, des uns sur les autres. Et c’est à cet instant que le soufflé retombe…utopie?? Peut-être devrions nous instaurer des journées de bienveillance naturelle pour aider chacun à expérimenter le possible de cette utopie.

- Si vous acceptez de répondre, merci de préciser sexe, âge et milieu social.
Suliya, femme, 50 ans.