C'est à l'échelle mondiale qu'il faut désormais inventer de nouveaux concepts mobilisateurs, pour parvenir à cet idéal : l'égalité en dignité et en droit de tous les êtres humains.

Françoise Héritier, anthropologue, ethnologue, féministe, femme politique, scientifique (1933 – 2017)

Pourquoi autant de mots pour désigner les enfants et si peu pour désigner les adultes ?

Par Annabelle Borghini, membre de l'OVEO


Je vais commencer par raconter une petite anecdote :

Tout d’abord, je n’ai pas le sentiment d’avoir ressenti de la VEO de la part de mes parents, j’ai au contraire des souvenirs de gentillesse et de respect, et je me rends compte aujourd’hui à quel point c’est chose rare. J’ai eu beaucoup de chance. Toutefois, il se trouve que mes parents avaient cette habitude, de très longue date, et que je n’avais jamais notée auparavant, de désigner les enfants par « les gosses ». Quand nous étions en famille, dans les conversations on pouvait entendre les mots suivant : aller se promener avec « les gosses », jouer avec « les gosses ».

Un jour l’une de mes filles, qui semblait un peu en colère, me dit à l’oreille :

« Maman, j’aime pas quand Mamie elle dit “les gosses” ». J’ai demandé à sa sœur ce que ça lui faisait : elle était du même avis. Grâce à elles, j’ai réalisé ce jour-là que ces mots pouvaient éloigner plutôt que rapprocher. Est-ce le terme familier « gosse », ou bien l’anonymisation qu’induit le pronom « les » qui les a gênées ? Difficile pour elles de faire la part des choses à l’époque. Toujours est-il que ces mots utilisés pour les désigner ne leur convenaient pas.

J’en ai fait part à mes parents, leur demandant d’essayer d’éviter d’employer « les gosses » dans la mesure du possible, au profits de « les filles » ou plutôt, idéalement, de leurs prénoms. Avec la bonté qui les caractérise, ils ont accepté de le faire. Ils n’avaient pas pris conscience eux non plus avant ce jour-là que ces mots pouvaient ne pas plaire, ils les employaient depuis toujours. Cette habitude a été longue à changer, mais ils y sont parvenu. Mes filles ont été très satisfaites de ce changement, elles se sont senties écoutées et respectées.

Voilà d’où est partie la réflexion que je vous propose de développer ci-après.

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J’ai été frappée par ce constat : alors qu’il existe une quantité très importante de mots pour désigner les enfants, je veux dire les enfants en général (les personnes de moins de 18 ans), et non pas nos propres enfants, il n’existe quasiment aucun synonyme du mot adulte pour désigner cette catégorie (les personnes de plus de 18 ans). De plus, les synonymes du mot « enfant », trouvés dans les dictionnaires, relèvent essentiellement dans du langage familier, et sont très souvent dénigrants.

Porter attention aux mots est important. Les mots sont des abstractions pures : techniquement parlant, ils ne représentent rien, mais ils nous sont très utiles pour évoquer des choses ou des concepts en leur absence (et par habitude, en leur présence également), et donc pour communiquer. Comme toute abstraction, leur fonction est uniquement symbolique. Modifier les mots qu’on utilise, c’est modifier la symbolique, et donc modifier la réalité perçue. Changer ou choisir les mots qu’on utilise, en conscience, c’est participer un peu, tel le colibri, au changement culturel.

Pour désigner les enfants, on trouve d’abord quelques mots dans le registre du sacré :

– Chérubin, ange, angelot, prodige

Certains mots sont à connotation neutre ou positive (bien plus souvent lorsqu’on désigne les bébés) :

– Bambin, loupiot, poupon, bout de chou, tout-petit, nouveau-né, pitchoun, nourrisson, tête blonde

Mais à la sortie du bas âge, quand le bébé devient un peu plus grand, les mots deviennent péjoratifs :

– Lardon, petit-salé, môme, gosse, gamin, rejeton, marmouset, minot, mouflet, polisson, diable, gone, moutard, marmaille, mioche, galopin, trousse-pet, garnement, poulbot, fripon, petit, moujingue, sacripant, chenapan

À l’instar d’Olivier Maurel dans son livre « Oui, la nature humaine est bonne! », je note également qu’un grand nombre de mots sont empruntés au monde animalier, dont pas mal d’insectes :

– Morpion, moucheron, moustique, puce, marmot (qui désignait initialement un singe), moutard (chèvre sans corne), crapaud, biquet, loupiot

Enfin, certains se passent de commentaire :

– Chiard, merdeux, morveux, bâtard, vaurien

Faisons un petit tour du côté des synonymes du mot « adulte » :

– Accompli, averti, grand, homme/femme, majeur, mature, mûr, raisonnable, responsable, sérieux, réfléchi

Ma première réaction à la lecture de cette dernière série de mots a été… de rire ! Comme si on venait de me faire une blague (l’humour étant l’art du décalage et de l’effet de surprise). Vous en connaissez beaucoup vous, des adultes accomplis ? Matures ? Raisonnables et responsables ? Je veux dire, réellement raisonnables et responsables ? Tout ceci ne m’a pas semblé très sérieux…

Tous ces mots nous dressent un bien joli tableau du côté des adultes, et un tableau bien sombre du côté des enfants. On dévalorise d’un côté, on embellit de l’autre… Pas très objectif tout ça !

Toujours est-il que c’est bien cette symbolique là qui nous est proposée, et que nous l’avons intériorisée.

En y regardant de plus près, je constate que la liste des synonymes du mot adulte ne désignent pas des synonymes du substantif « adulte » (= personne d’âge adulte), si ce n’est « personne majeure » ou encore « homme/femme ». Ces mots sont synonymes d’« adulte » en temps qu’adjectif qualificatif, comme par exemple une attitude adulte = une attitude responsable. À l’inverse, quand on dit d’un adulte qu’il fait le bébé ou qu’il fait l’enfant, c’est rarement flatteur pour lui.

Pour désigner les personnes adultes donc, un seul mot semble suffire. Mais pourquoi alors avoir créé autant de mots pour désigner les enfants ? Mystère… De plus, la majorité d’entre eux sont dénigrants. Seuls les bébés échappent en partie à ce champ lexical fleuri.

Je ne saurais dire d’où provient cette symbolique, je ne fais que la constater. Serait-ce l’expression d’une forme de mise à distance ? Très probablement. D’un comportement adulte ? Certainement pas. Je citerais simplement Jean-Paul Sartre, qui écrit dans « Les mots » : « Un enfant, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets ».

Les synonymes du nom commun désignant la personne d’âge adulte n’existent pas ? Nous pouvons en inventer ! Prenez quelques instants, avec vos enfants, pour compléter les listes qui suivent.

Si on voulait faire de l’auto-dérision, on pourrait dire par exemple :

– Les zigotos, les padrôles, les perchés, les déconnectés, les trop connectés, les égarés, les sachants-ignorants, les tutévukentagrandi ?, les pafinis, les clowns tristes, les grands dadets, les je-sais-tout, les distraits, etc.

Et si on voulait symboliser les rôles qui incombent aux adultes :

– Les compagnons de route, les ports d’attache, les accompagnants, etc…

Il me semble important, tout simplement, de cesser de désigner les enfants comme nous n’aimerions pas être désignés nous-mêmes. Les mots que l’on choisit d’employer, ou encore que l’on choisit de ne plus employer, participeront à construire une société où l’enfant sera peut-être, enfin, l’égal de l’adulte.