Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

Pourquoi s’en sont-ils toujours pris à moi ?

Témoignage reçu en réponse au questionnaire du site.

 
- Avez-vous subi vous-même de la violence éducative au cours de votre enfance ? Sous quelle forme ?
Oui, sous forme physique (gifles, coups) et psychique (remarques désagréables, moqueries, humiliations). Pour m'empêcher d'agir, me faire taire, que je sois sage, ou pour m'aider à comprendre quelque chose qui est mal.

- A partir de et jusqu'à quel âge ?
A partir de 7 ans, et jusqu’à 16 ans au sein de ma famille. J'ai peu de souvenirs « d'avant », j'aimerais savoir, mais on me dit que tout était ok, ce que j'ai du mal à croire. Après mes 16 ans c'est une autre histoire (voir fin de la lettre).

- Par qui ? (père, mère, grands-parents, autre personne de la famille ou de l'entourage, enseignant...)
Tous les adultes en contact avec moi. La règle étant, "s'il fait des conneries, collez-lui en une", quelque chose de cet ordre-là. Mon père ne se gênait pas pour le dire. J'étais sidéré à chaque fois. Aucun autre père ne disait cela. Je n'ai pas le souvenir de mon père tenant de tel propos envers mon frère ou ma sœur.

Physiquement, surtout mon père, j'ai reçu quelques gifles, fessée déculottée, coup de poing une fois, mais « pas fort » pour diverse bêtises ou manque d'attention pourtant jamais bien grave. Parfois les autres adultes nous corrigeaient quand nous étions turbulents. Parfois j'étais privé de console de jeux, ou de sortie. Du coup, je restais seul devant la tv. Encore aujourd'hui dans ma famille mon père est plus considéré comme quelqu'un de normal que moi. Toutes ses mauvaises actions sont purement et simplement oubliées voire niées des autres, surtout en public.

Psychique: mon père, tous les jours, et à la moindre occasion. Une enseignante, l'instit de CE1/CE2 qui me harcelait sans cesse (punitions horriblement longues, remarques dégradantes). et que j'ai dû côtoyer 4 ans car même en CM1/CM2 nous étions toujours en contact. La cuisinière de la cantine de cette époque (Violence, aucune considération, humiliation -> barbouillage de glace dans la figure parce que je n'aimais pas ça et ne voulais pas la manger). Les autres aussi subissaient en fonction du statut et affinités de leurs parents avec le corps enseignant. C'était écœurant.

Cette instit me faisait recopier les auto-dictées 50 fois pour me punir de mes mauvais résultats en grammaire. Parfois je me couchais très tard pour pouvoir finir, je craquais, je déchirais ou gribouillais frénétiquement mes cahiers de brouillon et me faisais doublement punir. Personne n'a fait quoi que ce soit pour moi. A l'école j'étais même sa tête de turc et je suppose que les autres enfants le ressentaient également car j'avais peu d'amis, pour eux aussi j'étais une tête de turc.

Les oncles et tantes ou tout autre adulte en interaction avec mes parents ne se gênaient pas pour m'accabler. (T'aides pas beaucoup ton père/ta mère, tu parles pas beaucoup, on te voit jamais, t'es toujours devant ton ordinateur...). Les autres enfants étaient mieux lotis, moins de vannes, moins de moqueries.

Mon frère et ma sœur n'ont jamais subi ce traitement (mon père est mort quand j'avais 16 ans). On leur a dressé un portrait très dilué de son caractère et façon d'être (et ils ne peuvent pas vraiment vérifier dans leurs souvenirs). Il était beaucoup plus doux avec eux qu'avec moi. Tout comme ses parents ont dû être plus doux avec son propre petit frère qu'avec lui-même.

Dans le désordre, mon père a osé faire coucher ma mère (et moi, moins de 10 ans) dehors. Il s'est fait prendre la main dans la culotte d'une de mes tantes. Ils m'a puni le jour de mon anniversaire (le seul où il y avait des invités, encore aujourd'hui je ne le fête pas vraiment), il m'a répété un nombre incalculable de fois que je n'étais bon à rien. Il n'a jamais défendu personne, nous devions toujours régler nos problèmes tout seuls comme des hommes. Il était colérique, imprévisible irrespectueux, et il me terrorisait. Dans ma famille personne n’accepte cela. C'est moi le « freak ». Lui passe pour quelqu'un de bien. Un adulte comme les autres, avec ses défauts et qualités.

- Cette ou ces personnes avaient-elles elles-mêmes subi de la violence éducative dans leur enfance ? De quel type, pour autant que vous le sachiez ?
Mon père disait avoir été enfermé dans sa chambre avec son frère pendant que ses parents sortaient. Je suis certain qu'ils ont subi des violences. Mais je n'ai plus de contact avec la famille du côté de mon père depuis mon adolescence.

Ma mère n'a pas subi ce genre de traitement et de fait ne le reproduisit pas sur moi. Elle n'a pas su me protéger pour autant. Restant soumise et passive.

Au niveau des enseignants, je ne sais pas.

- Vous souvenez-vous de vos sentiments et de vos réactions d'alors (colère, tristesse, résignation, indifférence, sentiment d'injustice ou au contraire de l'avoir "bien mérité"...) ?
J'ai ressenti de la colère, et de la tristesse. Je m'isolais, me dessinais tombant d'une falaise avec de gros pics en bas. Je gribouillais ça dans un livre entreposé dans la chambre que jamais personne n'a ouvert (j'avais 10 ans, même pas). Heureusement que je n'ai pas eu de journal intime. De toute façon il m'aurait fallu une drôle de justification pour expliquer ça sans avoir des problèmes...L'intimité et les secrets n'ont pas lieu d'être chez nous, surtout si cela fait rire des adultes ou s'il y a quelque chose de gênant pour la petite personne dedans.

Dans ma famille les adultes s'indignent quand les enfants se plaignent de la souffrance qu'ils endurent. Encore aujourd'hui à 28 ans si je dis à ma mère ce qui chez elles me fait mal, elle m'engueule et nie ma souffrance. Les autres également, même ceux ayant grandi à mes côtés au sein de ma famille. Ils agissent tous comme cela entre eux et cela ne les choque pas.

Au début de l'adolescence, je me scarifiais légèrement, Je quittais l'école en pleine journée (même en primaire), en colère, incontrôlable car mes camarades s'en prenaient à moi et personne n’intervenait. Je faisais des fugues souvent en été et dormais dans une tente dans le jardin qui me servait de cabane.

Je souhaitais avoir d'autres parents, ne plus avoir de frère et sœur (mieux traités que moi), j'en avais marre de l'école, de me réveiller le matin. Je n'arrivais pas à voir l'avenir, comment cela alleait se passer.

- Avez-vous subi cette(ces) épreuve(s) dans l'isolement ou avez-vous eu le soutien de quelqu'un ?
Dans l'isolement quasi total. Tout ceci étant considéré comme normal. Aujourd'hui encore ma famille vit dans le mensonge et l'ignorance. Refuse de comprendre. La justice ayant fini le travail de mon père en me faisant passer pour le coupable ultime (voir la fin de la lettre). Aujourd'hui « on m'a pardonné » (vous me permettez de rire ?) mais personne n'a jamais vraiment compris. Toute ma vie, j'ai constaté qu'il était plus facile de condamner un innocent que plusieurs coupables. Encore aujourd'hui à de nombreuse reprises.

- Quelles étaient les conséquences de cette violence lorsque vous étiez enfant ?
Envie suicidaire Dépression. Repli sur soi – peu d'amis. Perte de confiance, de l'envie de faire quoi que ce soit. Résultats scolaires pas terribles. Aucune confiance pour les adultes, les autres enfants.

J'étais seul livré à moi-même et je ne pouvais pas trouver d'aide. Aucun adulte ne m'en a donné les moyens.

- Quelles en sont les conséquences maintenant que vous êtes adulte ?
Colère, sentiment d'injustice, Difficulté pour aborder les autres, s'amuser, sortir, faire confiance... Beaucoup de solitude car pas envie d'aller vers les autres. Je fume pas mal de cannabis ...

Beaucoup de conflits avec la famille également, dès que j'aborde le sujet de mon père ou de l'éducation sans violence. Je me heurte systématiquement à un mur. Cela m'étouffe, me coupe tout envie de profiter de la vie.

Je déteste la violence, et suis pourtant capable de m'emporter facilement. Depuis plusieurs années j'ai remarqué du mieux dans mon comportement. Mais je me bats contre ça presque seul. Rares sont les gens avec qui j'ai pu partager le secret de mon enfance, qui comprennent réellement le problème dans mon éducation. Les psychologues/psychiatre sont les pires. Donnant raison à mes parents. Feignant de ne pas connaître Alice Miller...font semblant d'y croire. La plupart sont à côté de la plaque, ou alors depuis mon enfance je n'ai « juste pas de chance ». Je dois absolument pardonner si je les écoute, et ils refusent d'admettre que ce qui s'est produit n'est pas de ma faute (voir fin de la lettre).

- En particulier vis-à-vis des enfants, et notamment si vous êtes quotidiennement au contact d'enfants (les vôtres, ou professionnellement) - merci de préciser le contexte ?
Je n'ai pas d'enfants.

Ceux des autres, au début je les détestais. Aujourd'hui, j'ai surtout du mal avec leurs parents. Eux ne me font plus peur, j'ai même de l'empathie pour eux quand je les vois en conflit avec des parents incapables de se comporter en adultes responsables.

- Si vos parents ont su éviter toute violence, pouvez-vous préciser comment ils s'y sont pris ?
Cette question concerne une partie infime de la population ?

- Globalement, que pensez-vous de votre éducation ?
Déplorable, stérile, honteuse et complètement aliénante.

- Viviez-vous, enfant, dans une société où la violence éducative est courante ?
Oui, banale même. Moins à l'école, mais je subissais énormément d'humiliations de la part de certains adultes. Des oreilles tirées, et surtout les petits cheveux à côté des oreilles. Ils ignoraient ma souffrance pourtant visible (colère suite aux jeux de la canette, ou coups divers et variés, moqueries), j'ai quitté l’école primaire plusieurs fois dans ma scolarité, en pleine journée. J'ai du mal à comprendre pourquoi ils n'ont pas réagi. C'était tellement visible. Mais pourquoi s'en sont-ils toujours pris à moi ?

Ne parlons pas du respect hommes/femmes et du reste...

- Si vous avez voyagé et pu observer des pratiques coutumières de violence à l'égard des enfants, pouvez-vous les décrire assez précisément : quel(s) type(s) de violence ? par qui ? à qui (sexe, âge, lien de parenté) ? en quelle circonstance ? pour quelles raisons ? en privé ? en public ?
En France: - Dans la rue à Paris, un enfant un peu agité (il sautille, parle modérément fort, ne dérange personne à part sa mère). Elle perd patience, s’énerve, l'insulte. L'enfant répond bien entendu. Ça va crescendo.

Sinon je vois cela trop souvent, et partout autour de moi en général.

- Qu'est-ce qu'évoque pour vous l'expression " violence éducative ordinaire " ? Quels types de violence en font partie ? Et quelle différence faites-vous, le cas échéant, entre maltraitance et " violence éducative ordinaire " ?
Des requêtes incessantes (va chercher ci, va chercher ça), qui n'ont aucune utilité à part asservir un enfant.

Des remarques, "tu es un bon a rien", "tu es nul", et des boutades que l'enfant n'apprécie pas, à répétition. Jamais de compliments, d'encouragement.

Les gifles, les bousculades non amicales, les tapes sur la main pour interdire. Ignorer son enfant, le laisser sans activité pour vaquer à ses propres occupations. C'est à cela que je pense. C'est tellement banal que faire un descriptif détaillé serait long et fastidieux.

- Avez-vous des objections aux idées développées par l'OVEO ? Lesquelles ?
A priori, non.

- Comment nous avez-vous connus : site ? livre d'Olivier Maurel ? salon ? conférence ? autres ?
J'ai tapé "Association Alice Miller" en tout désespoir de cause dans le moteur de recherche Google.


- Ce site/livre/salon/conférence a-t-il modifié ou renforcé votre point de vue sur la violence éducative à l’égard des enfants ?
Cela renforce mon opinion.

Si vous acceptez de répondre, merci de préciser sexe, âge et milieu social.
Je suis un homme de 28 ans et j'ai grandi en Bourgogne dans une famille modeste.
Romain (337).

NOTE :


Parfois dans mes réponses j'indique de lire ce passage pour comprendre. C'est parce que mon enfance est vraiment très particulière. Voilà pourquoi :

A 16 ans légèrement passés, rien n'avait changé, j'étais profondément déprimé et j'avais envie de me suicider. Un soir, après une dispute particulièrement violente avec mon père. Plus tard la dans la nuit j'ai pris son fusil qui était à porté de main, avec pour objectif de faire quelque chose pour changer ma vie. Je voulais mourir, mais j'ai choisi de vivre et je me suis servi du fusil pour commettre un homicide sur mon père ce soir- là.

Vous savez, tuer quelqu'un c'est mal. Je le sais tout autant que vous, je ne souhaite pas me vanter de cet acte dons je me serais vraiment bien passé. Encore aujourd'hui ma famille ne comprend pas pourquoi j'ai agi ainsi. Pourquoi et comment j'ai osé faire du mal à mon père. Je me demande si j'ai eu le choix, pour ma part. Parfois je regrette de ne pas m'être suicidé. Les adultes étaient particulièrement absents quand j'avais besoin d'eux et je ne pouvais pas trouver d'aide. Lors de mon procès on m'a dit qu'il y avait pourtant plein d'aides, partout.... Ah bon !

La justice ne m'a absolument pas aidé. Aucun adulte n'a pris la peine d'essayer de comprendre ce que j'ai enduré. On m'a fait passer pour quelqu'un d'absent qui ne s'exprime pas. Quelqu'un qui manque, voire qui n'a pas d'empathie. Mon avocate et certains adultes psychologues de justice ou autres ne se sont pas gênés pour me dire que j'aggravais sûrement les faits, ou que si je ne savais pas m'exprimer j'allais prendre beaucoup car personne ne comprendrait. Mais en réalité on m'a cloué le bec. Le procureur a osé citer les 4éme et 5ème commandements lors de mon procès. Il citait Freud à longueur de temps. J'étais horrifié, ne pouvais toujours pas m’exprimer librement et sans crainte de représailles. J'avais trop peur d'avoir tort (pas sur les faits, mais sur le comportement des adultes avec moi pendant mon enfance). Et de fait, de prendre plus d'années de prison. Je tiens à préciser que j'ai été jugé à 18 ans, soit 2 ans après les faits. Je n'avais donc aucun recul sur ma vie, sur celle des autres pour pouvoir me permettre d’émettre un jugement sur l’éducation de mes parents ou des autres. Si ce que j'avais subi était normal ou pas. Mais c'était a priori normal pour la justice et mon « pétage de câble » devait être puni d'une peine pour l'exemple (dixit le procureur de la République).

Il y a eu beaucoup de non-dits, et moi dans tout ça, j'étais juste coupable. Je n'ai pas eu droit à la réinsertion, en vérité malgré mon dossier carcéral parfait je n'ai même pas eu droit à une permission de sortie. L'administration pénitentiaire s'est servie de moi à plusieurs reprises pour essayer de me faire donner des noms de détenus qu'ils n'aimaient pas ou voulaient coincer (même le dernier jour à quelques mètres de la sortie j'ai subi des pressions de leur part...). Très honnêtement, les seules personnes qui m'ont compris à cette époque ce sont les prisonniers eux-mêmes et vraiment quelque rare personne dans l'infirmerie ou le corps enseignant des prisons.

Aujourd'hui, j'essaye d'avancer dans la vie mais j'ai du mal. Personne ne veut réellement m'aider au sein de ma famille, ils pensent toujours que c'est moi qui suis différent des autres. Ils ne veulent plus en parler mais gardent leur éducation nauséabonde comme modèle.

J'aimerais pouvoir combattre tout cela aujourd'hui. J'ai le sentiment de ne pouvoir trouver la paix que dans cette voie. Mais je me sens tellement seul avec mes convictions. Agir au sein d'un groupe pour faire passer un message serait une bonne chose. J'aimerais m'entretenir avec d'autres enfants qui se sont rendus coupables d'actes horribles, comme moi qui sont en prison. J'ai peur pour eux, ils sont condamnés si personne ne les aide. Aujourd'hui je ne peux même pas travailler pour l'Etat à cause de mon casier judiciaire qui ne sera jamais remis à zéro, ou alors, qui le sera peu de temps avant ma mort.

Le plus dur étant de vivre avec le sentiment que jamais personne ne s'excusera, et surtout pas les membres de ma famille, la justice et ce procureur qui me donne envie de vomir.