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Violence éducative et enfants “surdoués”

Nous ouvrons ici une page où nous aborderons sous divers angles la question des enfants dit "surdoués" ou "précoces"... voire "à haut potentiel", notion discutable, car elle semble faite pour pousser à la performance. C'est cette expression utilisée dans un dossier spécial sur le site de la MAIF qui a lancé le débat à l'OVEO (article remplacé en 2014 par ce dossier), mais d'autres spécialistes ne la cautionnent pas. A réécouter en particulier : l'émission La Tête au carré du 16 juin 2011 sur France Inter, qui aborde longuement la question des problèmes affectifs particuliers que rencontrent ces enfants à l'école (et souvent dans leurs familles).

La question des enfants "surdoués" soulève une autre question passionnante : pourquoi certains enfants ont-ils un fonctionnement cérébral plus rapide, ou simplement différent des autres ? Quelle est la part d'hérédité biologique, quelle est la relation avec leur histoire, celle de leur famille, donc avec la violence éducative (et peut-être d'autres traumatismes qu'on ne peut pas nécessairement qualifier de violence "éducative", mais qui peuvent y être reliés) ? Sans parler bien sûr des facteurs sociaux, et sans parler des questions sur la façon d'évaluer (de mesurer) si un individu est "surdoué" ou non - et de savoir à quoi et à qui cela sert (qui en décide et dans quel but). Le sujet est donc complexe ! Nous y reviendrons peut-être.

Cependant, si la violence éducative a une influence certaine sur le développement du cerveau et affecte donc nécessairement l'intelligence comme le corps et les émotions, à l'inverse, il nous paraît excessif de supposer que la "douance" (pour reprendre le terme utilisé par plusieurs sites et associations - nous aimons bien aussi le terme "zèbres" !) puisse n'être que le résultat d'attentes exagérées de la part de parents soucieux d'être valorisés par l'intelligence de leur enfant. D'une part, les parents qui voudraient programmer un enfant à "haut potentiel" seraient presque certainement déçus par le résultat (à moins d'entrer dans les fantasmes eugénistes dénoncés par un documentaire diffusé le 20 août 2011 sur France 5 : QI, l'histoire d'une imposture - voir par ex. l'article p. 61 de Télérama du 17 août 2011). D'autre part, les parents qui "se retrouvent" avec un enfant précoce/surdoué ne comprennent pas toujours ce qui "leur arrive", ce qui est d'ailleurs aussi le cas de l'enfant lui-même, qui se sent différent, voire exclu. Certains parents s'aperçoivent d'ailleurs à cette occasion qu'ils ont eux-mêmes ce fonctionnement particulier du cerveau et qu'il n'avait jamais été respecté (au-delà du fait que toute naissance met le parent, consciemment ou non, face à sa propre enfance et à son éducation). Tout cela explique pourquoi nous avons voulu publier cet article.

Quant à Alice Miller, elle fait clairement la différence entre "enfant doué", et "enfant surdoué" ou précoce, voir sur son site la présentation de son livre Le Drame de l'enfant doué (c'est nous qui soulignons) :

Le drame de l'enfant doué, de l'enfant sensible et éveillé, mais pas forcément surdoué, consiste dans le fait qu'il ressent très tôt le besoin et les troubles de ses parents et s'y adapte. Il apprend alors à dissimuler ses sentiments les plus intenses, que ses parents supportent mal. Quoique ces sentiments, comme par exemple la colère, l'indignation, le désespoir, la jalousie ou la peur, puissent resurgir au cours de la vie future, ils ne seront pas intégrés à la personnalité. C'est ainsi que la partie la plus vitale de l'individu, la source du vrai Soi, ne sera pas vécue. Cette répression des sentiments mène, même chez des personnes très intelligentes et pleines de talent, à une insécurité sur le plan émotionnel s'exprimant soit dans la dépression (perte du Soi), soit dans la grandiosité - qui est en fait une défense contre la dépression.

Les exemples décrit par l'auteur sensibilisent le lecteur à la souffrance inarticulée de ceux qui, comme enfant, n'ont pas eu la chance d'apprendre à vivre et à exprimer leurs vrais sentiments.

Voir aussi cette présentation du livre : "Contrairement à ce que le titre a souvent pu laisser penser, il ne s'agit pas d'un livre sur les enfants surdoués..." Pourtant, si les problèmes rencontrés par les enfants surdoués rejoignent souvent (et forcément !) ce qu'Alice Miller écrit à propos de tous les enfants, et même si, devenus adultes, ces enfants peuvent être plus réceptifs à la question de la violence éducative, il semblerait que la confusion entre les deux notions soit entretenue aussi sur les sites spécialisés, comme on le voit ici, où Le Drame de l'enfant doué apparaît implicitement comme un livre sur les surdoués...


La violence éducative ordinaire (VEO) a-t-elle un impact particulier sur les enfants surdoués ?

par Cécile, membre de l’OVEO

Les enfants surdoués

Les termes d'enfant "à haut potentiel" ou d'enfant "précoce" sont également employés, mais ils prêtent à confusion. Dire qu'un enfant est précoce peut signifier qu'il a temporairement pris de l'avance sur les autres enfants du même âge dans certains domaines. Or, un enfant surdoué le reste toute sa vie. Quant au "haut potentiel", on peut en déduire (à tort) une obligation de performance à plus ou moins long terme. Ce ne sont pas là les éléments qui caractérisent les enfants surdoués.

Le terme « surdoués » se rapporte à une moyenne au-dessus de laquelle se situent certains enfants. Leur quotient intellectuel (QI) est calculé sur l’une des échelles internationalement reconnues, comme celle de Wechsler. Une série de tests permet d'évaluer leur score. La moyenne officielle étant toujours fixée à 100 sur l'échelle de Wechsler, un enfant pourra être communément considéré comme surdoué s'il atteint un score de plus de 130 sur cette échelle. D'autres enfants pourront être déclarés « hautement surdoués » en atteignant des scores supérieurs à 145 sur cette même échelle. Il s'agit donc d'une méthode de diagnostic et d'une moyenne, dont les déterminations restent le fait de spécialistes. Certains psychologues sont à même de faire passer ce type de tests aux enfants, à la demande des parents. Notons qu'ils ne permettent pas de faire ressortir certains dons exceptionnels, en musique ou dessin par exemple. Ils mettent plutôt en avant des capacités de concentration, de logique et de rapidité.

La particularité des enfants surdoués tient à leur mode de fonctionnement (qu'ils conserveront adultes) et non pas à d'éventuelles performances. En fait, ces enfants ont un mode de raisonnement global (3) : ils intègrent nombre d'éléments de réflexion dans leurs raisonnements et peuvent aboutir de ce fait à des conclusions plus rapides, plus synthétiques et pourtant approfondies, quand le raisonnement habituel est le plus souvent linéaire (quelques éléments seulement à la fois). Ainsi, les enfants surdoués peuvent analyser très vite et arriver à des conclusions extrêmement rapides et surprenantes de logique et de bien-fondé. Cela est vrai dans les domaines aussi bien intellectuel qu'émotionnel. En outre, ils sont capables d'utiliser plus d'informations utiles que la plupart, sans arriver à saturation. Comme tous les enfants, ils se posent des questions, parfois surprenantes, parfois profondes, voire philosophiques. Mais ce qui différencie les enfants surdoués des autres, ce sont toutes les manifestations visibles de leurs capacités d'analyse et de synthèse (complexes), de leur vitesse de compréhension et de raisonnement, de leur attachement à la logique et de leur questionnement existentiel. Or, lorsque les enfants surdoués utilisent pleinement leurs capacités, cela peut les mettre en fort décalage avec les autres enfants. Ils comprennent très tôt qu'ils sont différents de leurs camarades.

De ce constat peut découler un intense sentiment de solitude, une fragilisation de l'enfant, dont la sensibilité peut être mise à mal en cas de réactions inappropriées de l'entourage amical, scolaire, familial ou médical. En ce sens, ils ne sont pas différents des enfants qui pour d'autres raisons seraient solitaires et fragilisés, du fait par exemple d'un handicap.

Tous les enfants ont les mêmes besoins :
- un besoin vital d'être aimés comme ils sont,
- un besoin vital d'être respectés,
- un besoin vital d'être protégés.

Concernant les enfants surdoués, un dernier élément est à prendre en compte. Il est particulier aux enfants surdoués : ils sont fort capables de masquer, d'enfouir les caractéristiques qui les rendent différents et seuls. Un enfant handicapé, marginalisé par son handicap, ne fera pas disparaître seul et dans l'indifférence son handicap, de même pour un malade chronique sa maladie, un enfant roux la couleur de ses cheveux et la blancheur de sa peau.

En l'absence de soutien, quand la solitude engendre trop de souffrance, les enfants surdoués peuvent aller jusqu'à nier leur caractère surdoué pour se fondre parmi les autres et être acceptés tels qu'il ne sont pas, ou bien en venir à rejeter tout en bloc et à « hiberner », intellectuellement, socialement. Et ils en paient le prix : un manque de réalisation personnelle pouvant aller jusqu'à la dépression. S'ils veulent nier leur caractère surdoué, ce ne sera qu'en portant un masque, qu'ils maintiendront au prix d'efforts considérables et d'une fragilisation de leur identité, pour se fondre dans la société et ressembler à la majorité, ou au contraire entrer en rébellion, se fermer à la société ou vouloir la dominer.

Sur trois points, la VEO aura un impact commun pour tous les enfants : leur sensibilité, la fragilisation possible de leur personnalité, voire la diminution de leurs capacités. Mais quel impact particulier peut-il y avoir sur les enfants surdoués ?

L'IMPACT DE LA VEO SUR LES ENFANTS SURDOUES

Les enfants surdoués sont des enfants différents. Leur mode de raisonnement est particulier, leur solitude est grande, leur fragilité émotionnelle en découle. Ils sont donc d'autant plus vulnérables à toute forme de violence.

En l'absence de diagnostic du caractère surdoué de l'enfant, une incompréhension peut se développer entre les enfants surdoués et leurs parents. La logique inébranlable de ces enfants et leur certitude du bien-fondé de leur raisonnement peuvent être prises pour du mépris, leur imagination et leurs éventuels débordements peuvent être confondus avec un manque de contrôle incompréhensible, leur souffrance peut s'exprimer de manière déroutante (cris, pleurs, violences, refus de parler, déscolarisation) et être prise pour un trouble du comportement. Les parents peuvent se trouver démunis et remis en cause par leurs propres enfants. S'ils sont adeptes de la VEO, ils risquent d'y avoir recours.

Or, dans leur solitude et leur mise en place d'une défense (efficace ou non) pour s'adapter, se fondre dans la masse ou s'en échapper totalement, les enfants surdoués sont déjà fragilisés.

Chez les êtres humains, les enfants sont entièrement dépendants de l'adulte, c'est pourquoi toute violence les met dans une situation de soumission absolue, destructrice pour la confiance en soi et l'empathie. C'est Alice Miller (4) qui, la première, mettra pleinement en évidence la violence éducative et ses conséquences sur l'enfant, puis sur l'adulte. Ses recherches mettront en évidence que pour pouvoir supporter la violence éducative, les enfants vont réprimer et enfouir leurs sentiments, les dompter. Ils ne peuvent pas supprimer leur souffrance mais l'ancrent au contraire dans leur inconscient, avec l'historique des événements et tous les ressentiments générés. Et, surdoués ou pas, pour Alice Miller les enfants sont « doués » : pour limiter leur souffrance affective, les enfants développent leurs capacités d'empathie pour pouvoir repérer les attitudes et les changements de comportement de leurs parents, ceci afin de s'y adapter au mieux.

Un tel développement de leurs capacités d'empathie au détriment de leurs besoins propres génère chez les enfant des dégâts considérables : ils se centrent sur les besoins de leurs parents ou ce qu'ils interprètent comme étant leurs besoins. Entièrement tournés vers leurs parents et leurs attentes (exigences), ils en perdent leur personnalité, même à l'extérieur de la famille, ils calqueront leur attitude sur ce qu'ils imagineront qu'on attend d'eux, notamment à l'école. Puis, plus ou moins rapidement, oubliant leur peur, leur sentiment de trahison, leur détresse, leur humiliation, leur rage d'enfant, en toute conscience ils trouveront normal ce qu'ils auront subi, tandis que le vide, la colère et le désespoir restés inconscients pourront les amener à des débordements ou des ennuis... dont ils attribueront la cause à d'autres...

S'ils n'ouvrent pas les yeux sur leur histoire personnelle, alors ils reproduiront en toute bonne foi leur tradition éducative et imputeront à toute autre chose que leur mode d'éducation et à toute autre personne que leurs éducateurs les causes de leurs éventuels problèmes (dépression, hyperactivité, grandiosité, agressivité, conduites à risque...) ou de ceux de leurs enfants, ainsi que le désordre de notre société. Ils risqueront également d'en garder un mode de fonctionnement préjudiciable en famille, en société, dans le monde professionnel, ce qui pourra leur occasionner bien des souffrances supplémentaires.

Selon Adah Maurer (5) et Alice Miller, la VEO est bel et bien néfaste pour tous. Elle n'est donc ni justifiable par l'histoire, ni acceptable du fait d'une prétendue nécessité.

La VEO conduit les enfants à développer leurs défenses pour satisfaire leurs parents, moins souffrir, et finalement se faire accepter tels qu'ils ne sont pas (au moins partiellement).

Pour l'enfant surdoué, s'il est déjà en souffrance du fait de sa différence, c'est pire. Le masque sur sa personnalité, conséquence de la VEO, se double du masque construit sur ses capacités. La VEO signifie pour lui un véritable enfermement : à l'extérieur et à l'intérieur du milieu familial. Sans aide, sans témoin secourable de sa souffrance, il peut se perdre pour de bon.

CONCLUSION

Nous devons accepter la différence de tous les enfants, qu'elle soit intellectuelle, physique, émotionnelle..., que nous comprenions ou pas leur différence, car sinon, ils tenteront indéfiniment de la gommer, au prix de leurs besoins, de leurs capacités et de leur personnalité, pour nous satisfaire, pour se faire accepter, pour ne pas trop souffrir.

L'éducation que nous donnons à nos enfants doit leur offrir l'opportunité de rester ce qu'ils sont déjà : des êtres humains, uniques, qui doivent pouvoir vivre leur vie en connaissance de leurs besoins et de ceux des autres, en harmonie. Pour cela aucune violence n'est possible, éducative, ordinaire, ou autre.

(1) Site Mémoire traumatique et victimologie, définition de l'OMS.

(2) « Faut-il ou non une loi pour l'abolition des châtiments corporels infligés aux enfants ? » Débat de l'Assemblée nationale du mardi 29 juin 2010. Jugement du tribunal de police de Bordeaux du 18 mars 1981.

(3) Aidez votre enfant hautement surdoué, Stephanie Tolan 1990 - Eric Digest E477 1990, VF.

(4) Alice Miller, Le Drame de l'enfant doué et L'Avenir du drame de l'enfant doué.

(5) Adah Maurer, Châtiments corporels et « réaction d’alarme », extrait de son livre Paddles Away: A Psychological Study of Physical Punishment in Schools.


Le point de vue d'Alfie Kohn

Nous ne nous prononçons pas, à l'OVEO, sur la question de savoir si les enfants précoces doivent bénéficier d'écoles ou de classes spéciales ou avoir droit à des moyens supplémentaires sous d'autres formes. Comme il est dit dans l'article ci-dessus, il est bien évident que, pour nous, les besoins de tous les enfants doivent être satisfaits et qu'aucun enfant ne doit être maltraité - que ce soit dans les familles ou à l'école, et que ce soit à l'école publique ou dans d'autres établissements ou modes d'instruction.

Cependant, nous avons demandé à Alfie Kohn, auteur américain de livres et d'articles sur l'éducation et sur la violence éducative dont nous avons publié la traduction de plusieurs articles, s'il avait déjà abordé le sujet et s'il pouvait apporter son éclairage. Nous publions ci-dessous, avec son autorisation, la traduction de sa réponse (juillet 2011) et d'une lettre qu'il avait adressée à un parent d'élève qui lui demandait conseil. M. Kohn n'a publié aucun article spécifique, pour deux raisons : d'abord, son but (comme le nôtre) est que tous les enfants aient droit à une école qui les respecte et préserve leur motivation intrinsèque (ce qui est impossible dans un système scolaire basé sur les notes et sur la compétition) ; ensuite, le problème de la discrimination sociale est tel aux Etats-Unis qu'il est bien rare que les parents qui en ont les moyens ne cherchent pas à placer leurs enfants dans des écoles privées plus coûteuses les unes que les autres, ce qui permet de laisser s'aggraver la situation de l'école publique au lieu de vouloir la changer.

Son point de vue nous paraît d'autant plus intéressant que la notion de "performance" scolaire (sous le nom de "réussite"), mais aussi la compétition entre établissements, a tendance à se répandre en France. Mais, répétons-le, il s'agit là de répondre aux parents dont le souci est moins le bien-être de leur enfant ("surdoué" ou pas) que sa "réussite" scolaire et sociale, dans un système basé sur l'évaluation des "résultats", et non de dissuader les parents de prendre les mesures nécessaires pour protéger leur enfant et faire en sorte qu'il soit heureux ! Voici donc la réponse d'Alfie Kohn :


Quant à ces élèves que nous, Américains, appelons simplement “doués” [gifted], j’ai effectivement fait allusion aux parents qui demandent que les enfants ainsi étiquetés reçoivent un traitement spécial dans mon article Only for MY Kid: How Privileged Parents Undermine School Reform [« “Seulement pour mon enfant”, ou : Comment les parents privilégiés mettent en péril la réforme du système scolaire »]. En dehors de cela, tout ce que j’ai pu trouver dans mes fichiers est une réponse que j’ai écrite un jour à un parent – voir ci-dessous. Je vous recommande aussi de jeter un coup d’oeil au livre de Mara Sapon-Shevin : Playing Favorites: Gifted Education and the Disruption of Community [en gros : « Jouer les favoris : la rupture des relations sociales par l’éducation des plus doués »].

Alfie Kohn.

Lettre à une mère d’élève

Lorsqu’on réfléchit à une décision concernant l’éducation d’un enfant en particulier, il me paraît important d’envisager également les effets sur les autres enfants. Cela suppose parfois des compromis que tous les parents ne semblent pas prêts à accepter, surtout ceux qui veulent ce qu’il y a de mieux pour leurs propres enfants quelles que soient les conséquences pour tous les autres.
Ce qu’on entend par éducation des [enfants] doués revient souvent à un type d’instruction qui serait bénéfique pratiquement pour n’importe quel enfant : attention individuelle, apprentissage basé sur des projets, exploration créative, sorties à thème, chouettes activités supplémentaires, etc. Certains enfants sont certes plus en avance que d’autres sur certaines capacités, mais ce n’est pas un argument pour leur donner une meilleure éducation qu’aux autres – or, c’est exactement ce qui se passe lorsqu’on sépare certains élèves plus chanceux pour les mettre dans des programmes réservés aux enfants doués ou talentueux. Au contraire, ce serait plutôt un argument pour faire en sorte que tous les élèves bénéficient d’une instruction qui corresponde à leurs compétences et à leurs intérêts. C’est ce qu’on appelle parfois « instruction différenciée », et pour moi, une éducation appropriée des enfant [sur]doués serait un sous-ensemble de cette éducation, avec un nombre important de projets et des possibilités d’exploration. Certains de ces projets seraient réalisés individuellement, d’autres par deux ou en petit groupes. La plupart laisseraient la possibilité aux enfants de contribuer à mettre au point les activités prévues. Parfois, un enfant très en avance pourra se lancer seul (tout comme n’importe quel autre enfant) ; à d’autres moments, il aidera d’autre enfants – et, ce faisant, consolidera sa propre compréhension.

J’entends souvent des parents se plaindre que leur enfant « très spécial » s’ennuie parce qu’on ne lui pose pas suffisamment de « défis » – autrement dit, parce que ce qu’on lui demande de faire est trop facile pour lui. Et c’est parfois vrai. Mais la plupart du temps, beaucoup d’enfants s’ennuient dans la même classe, parce qu’on se repose sur des formes d’enseignement traditionnel : cours magistral, feuilles d’exercices, questionnaires, manuels, et qu’on met l’accent sur des données qu’on oublie facilement et sur des compétences détachées de leur contexte. La solution est un meilleur enseignement pour tous, et non la ségrégation des « plus intelligents » pour leur donner soit a/ une version plus difficile de la même méthode (qui ne profite pas plus à eux qu’aux autres), soit b/ un meilleur type d’enseignement (ce qui est injuste, puisque tous les enfants le méritent).

J’ai récemment reçu d’un enseignant une question qui recoupait largement la vôtre. Pour m’amuser, je l’ai transmise à un auteur spécialiste de l’éducation qui a beaucoup réfléchi à ces problèmes. Voici sa réponse :

« L’hétérogénéité n’implique pas que l’enseignant doive prévoir un cours différent pour l’enfant. Dans ma conception de la classe, une discussion ou une activité en calcul aurait des points d’entrée multiples et des niveaux de problèmes multiples. Ce petit garçon trouverait certainement des défis à sa hauteur. Et il pourrait aussi imaginer des façons de représenter et de partager ce qu’il a appris. Les gens croient que la différenciation [entre les élèves] suppose des cours différents. C’est plutôt cela le problème. »

J’y vois un autre inconvénient : les études montrent certes que donner aux élèves les plus compétents [ou performants] la même instruction [qu’aux autres] produit des résultats mitigés, mais surtout, presque toutes ces études portent exclusivement sur les performances scolaires. Or, décider qui apprend quoi et avec qui a aussi des implications sociales et psychologiques. J’ai toujours envie de savoir ce qui est le mieux pour l’enfant dans sa globalité, et pas seulement ce qui est le plus efficace pour accélérer l’acquisition de compétences scolaires.

Enfin, si je puis me permettre une remarque personnelle, la façon dont vous décrivez votre fille me rappelle un peu mon propre fils. (Je ne vous ennuierai pas à vous décrire combien il est extraordinaire.) Oui, j’ai envie qu’il bénéficie d’un enseignement où son esprit puisse s’investir et qui nourrisse sa remarquable curiosité pour le monde. Mais le jour où j’exigerai pour lui des activités spécialement enrichies et d’autres avantages pour la raison qu’il fait certaines choses mieux ou plus vite que ses camarades, ce jour-là, je devrai reconnaître que je ne suis plus un bon exemple moral pour lui.

Alfie Kohn


A lire aussi, sur notre site : Violence à l'école et violence de l'école (autres articles en lien sur cette page).