Pourquoi appelle-t-on cruauté le fait de frapper un animal, agression le fait de frapper un adulte et éducation le fait de frapper un enfant ?

Adah Maurer (1905-1998), précurseur de la lutte contre la violence éducative

Nous publions ci-dessous la traduction d'un article de la psychologue américaine Adah Maurer : Spanking and the 'Alarm Reaction', paru sur le site Project NoSpank, où l'on peut lire également une courte biographie par Jordan Riak : ADAH MAURER, 1905-1998 - A Remembrance.

Le Dr Adah Maurer a fondé l'association "End Violence Against the Next Generation" et publié de 1973 à 1996 un bulletin trimestriel, The Last ? Resort ("Le dernier ? recours"), où elle collectait les articles de presse sur la question des châtiments corporels (aujourd'hui encore autorisés dans les écoles de 20 Etats des Etats-Unis, et à plus forte raison dans les familles) ainsi que des témoignages qu'elle commentait. Aucun de ses articles ne semble avoir été traduit en français jusqu'ici. On peut en trouver quelques-uns en anglais sur le site NoSpank et un autre ici (sur la relation entre châtiments corporels et délinquance). L'article dont nous publions la traduction nous a paru exemplaire, par les informations précises qu'il donne sur les effets à court et à long terme des châtiments corporels, et par la façon sensible dont il présente un cas de violence éducative ordinaire.


Châtiments corporels et « réaction d’alarme »

par Adah Maurer, Ph.D.
Extrait de son livre Paddles Away: A Psychological Study of Physical Punishment in Schools, Palo Alto, California: R.& E. Research Associates, 1981.

Lorsqu’un être humain ou un animal est en état de stress pour une raison quelconque – froid, inquiétude, maladie, infection, surmenage, excitation intense, douleur ou autre –, son corps réagit de plusieurs façons prévisibles. Il est parfois capable de se défendre contre une agression précise, mais, que ce soit ou non le cas, il se produit toujours trois choses : le volume de la glande corticosurrénale augmente et elle envoie davantage d’adrénaline dans le sang ; le thymus et les ganglions lymphatiques1 se contractent ; la paroi de l’estomac s’irrite et rougit, pouvant aller dans les cas extrêmes jusqu’au saignement ou à l’ulcération. C’est ce que le Dr Selye a appelé la « réaction d’alarme ». Cette réaction met en jeu les principaux régulateurs du syndrome de stress : cerveau, nerfs, glande pituitaire, thyroïde, glandes surrénales, foie, reins, vaisseaux sanguins, cellules des tissus conjonctifs, globules blancs. Le corps se mobilise d’une part pour se préserver, d’autre part pour se défendre contre l’agent extérieur responsable du stress en le détruisant ou en le neutralisant de quelque manière. Quand le petit Jeffrey Klein, 3 ans, a été frappé à coups de palette à l’école maternelle pour avoir commis le grave crime de prendre sa sucette à un autre enfant, la marque de la palette est restée imprimée sur ses fesses. Le soir, au dîner, il s’est mis à pleurer et a vomi sur la table. Sa mère a essayé de l’aider, mais il l’a repoussée et, en se tenant les fesses, s’est précipité contre le mur. Effrayée, la mère a appelé son mari et, à eux deux, en usant de douceur, ils ont fait prendre à Jeffrey un bain chaud et examiné ses hématomes…

« Je voulais seulement que ça le cuise un peu, a déclaré le directeur de l’école. Je n’ai pas frappé fort2. Après le premier coup, il a trépigné et poussé des cris d’enfant gâté. Au bout de trois coups, il s’est calmé et n’a plus rien dit. »

Jeffrey n’avait que trois ans. Le simple coup “cuisant” qui a rougi ses fesses a laissé des marques en relief et fait éclater des vaisseaux sanguins, causant un hématome sous-cutané. Mais, de toute évidence, ce n’est pas son seul effet. Le stress a déclenché une réaction d’alarme qui a mis ce petit enfant dans le premier état du syndrome d’adaptation générale que Selye définit comme « la façon dont le corps manifeste la levée en masse de toutes les forces défensives de l’organisme ». L’adrénaline s’est déversée dans son sang, le faisant exprimer la peur (les pleurs) et la colère (trépigner). La résistance de tout le corps s’est coordonnée : le thymus (glande de la croissance) s’est rétréci, les globules blancs se sont multipliés, la paroi stomacale a produit de l’acide gastrique. Mais ces réactions somatiques se sont révélées inefficaces pour lutter contre la terrible palette qui, aux yeux de l’enfant, menaçait sa vie. Au bout de deux autres coups, la réaction est devenue complètement différente. L’auteur de la punition a cru avoir ramené à la raison le petit délinquant récalcitrant, et que celui-ci avait décidé de son propre chef d’obéir à l’ordre de se calmer. Mais l’hypothèse du syndrome de stress de Selye nous montre une succession d’événements bien différente.

Il existe trois stades d’adaptation au stress : alarme, résistance, épuisement. Dans le premier état, les signaux chimiques d’alarme sont envoyés par la partie douloureuse aux centres de coordination du système nerveux et aux glandes endocrines, en particulier la glande pituitaire et les surrénales, qui produisent les hormones adaptatives qui permettent au corps de se défendre contre les agressions. Mais aucun organisme vivant ne peut se maintenir continuellement dans l’état d’alarme. Si les dégâts sont trop important pour rester compatibles avec la vie, la mort survient en quelques heures, pendant la réaction d’alarme. Si la survie est possible, le corps entre dans le deuxième état, celui de la résistance. Le corps s’adapte au stress et paraît être dans un état d’équilibre. Mais cette adaptation est fragile et peut facilement disparaître si le stress se prolonge. Tout nouveau stress peut alors plonger l’organisme dans le troisième état, celui de l’épuisement. « A la fin d’une vie sous stress, il y a une sorte de vieillissement prématuré dû à l’usure.

Les expériences de Selye sur des rats de laboratoire, où le froid était utilisé comme facteur de stress, ont montré qu’après une première réaction d’alarme, les rats pouvaient s’adapter à des températures proches de zéro, mais qu’ils supportaient mal un stress supplémentaire, et qu’au bout de plusieurs mois ils perdaient leur capacité à résister à un froid même modéré3. D’autres expériences qui utilisaient des facteurs de stress tels qu’un exercice intense et prolongé ou des drogues toxiques ont donné les mêmes résultats. Au-delà d’un certain niveau de stress, une adaptation se faisait, avec une apparente capacité à y résister sans dommage. Mais cela rendait d’autant plus difficile l’adaptation à un niveau de stress supérieur, et, à la fin, les sujets tombaient dans un troisième état d’épuisement total et d’incapacité à réagir.

Contrairement aux enfants maltraités qui atteignent le troisième stade et, lorsqu’ils ne meurent pas, ont le cerveau endommagé et une vie abrégée, Jeffrey a été secouru au moment où il avait atteint le deuxième stade : ses parents sont venus le chercher à l’école. A ce stade, qui se traduit par une sorte d’état de choc sans réaction, il s’était en apparence adapté aux nécessités d’une situation de stress, jusqu’au moment où il a fallu qu’il mange son repas. Sa mère n’ayant pas précisé si elle avait menacé de lui donner une fessée s’il ne mangeait pas gentiment, nous ne pouvons avoir aucune certitude sur l’élément qui a réactivé l’alarme dans la situation en cause. Quoi qu’il en soit, cet enfant déjà en phase deux du syndrome de stress n’a pas pu supporter les petits stress habituels dans la situation normale4 du repas. Heureusement, ces parents aimants se sont rendu compte que quelque chose de grave était arrivé à leur enfant, et leurs manifestations de sympathie, leur détermination à protéger l’enfant, les soins qu’ils lui ont donné, lui ont permis de retrouver son état normal – ou presque.

On dit que certains petits garçons, généralement plus âgés que Jeffrey, ont tellement l’habitude d’être frappés qu’ils ne comprennent plus rien d’autre. Les coups n’ont pas été suffisamment sévères pour les blesser de façon visible, mais ils se sont prolongés sur une période assez longue pour les maintenir constamment dans la phase deux d’adaptation au stress. Cela permet aussi de comprendre, chez les délinquants juvéniles, la contradiction entre leur apparente « dureté » et le fait qu’ils perdent si facilement tout contrôle d’eux-mêmes, que la moindre critique soit pour eux une insulte grave. Cette impulsivité explosive est bien moins un trait de caractère qu’une adaptation à un stress excessif. Jeffrey a pu retrouver ses marques de départ ; mais pour d’autres, le retour à ce que la société considère comme un comportement acceptable risque fort de devenir impossible une fois qu’ils auront atteint le point de non-retour. Selye en a conclu que tout être humain est doté à la naissance d’une quantité finie d’énergie adaptative qui peut être consommée de façon modérée sur toute la durée d’une longue vie, ou au contraire être dépensée très vite dans une surexcitation permanente qui entraîne une mort prématurée…


1. Glandes qui jouent un rôle dans l’immunité.
2. "I used only a wrist action, not my arm” : littéralement, « avec le poignet et pas avec le bras », donc sans prendre son élan pour frapper. Cette simple expression en dit long sur le savoir-faire de l’auteur des coups !
3. Si l’on passe sur la cruauté des expériences sur les animaux en général, et si cette expérience peut se transposer aux êtres humains (ce qui paraît tout à fait vraisemblable), c’est en tout cas un démenti cinglant des théories éducatives classiques sur l’endurcissement des enfants par les privations – voir par exemple les articles sur les philosophes et la violence éducative ordinaire : Locke et Rousseau.
4. Nous serions tentés aujourd’hui d’ajouter des guillemets à ce mot « normal ». En effet, son emploi dans le texte laisse supposer qu’il est normal (et pas seulement « habituel ») qu’un enfant de trois ans ne puisse pas manger sans stress (autrement dit, sans être forcé ni menacé de quoi que ce soit). De plus, après avoir envisagé l’hypothèse (certes non confirmée) que l’enfant aurait pu être menacé d’une fessée s’il refusait de manger, l’auteur parle ensuite sans transition de ces parents comme des « parents aimants » (loving parents) qui ont su gérer la situation et protéger leur enfant. Nous ne cautionnons bien sûr pas une telle distinction entre châtiments corporels « graves » (la palette à l’école) ou « mineurs » (la « petite » fessée ou sa menace), même si la présence de « parents aimants » peut effectivement limiter les dégâts par rapport à l’absence totale d’amour !

Traduction et notes : Catherine Barret.

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