C'est à l'échelle mondiale qu'il faut désormais inventer de nouveaux concepts mobilisateurs, pour parvenir à cet idéal : l'égalité en dignité et en droit de tous les êtres humains.

Françoise Héritier, anthropologue, ethnologue, féministe, femme politique, scientifique (1933 – 2017)

« Éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté »

À propos du livre de Pierre Vesperini Pour les enfants. Éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté1, ou l'expression d'idées très proches de celles de l'OVEO mais parfois avec le vocabulaire de l'adversaire.

Par Rodolphe Dumouch, membre de l’OVEO

Une cause à contre-courant

Un engagement qui demande plus de courage que des engagements intellectuels plus traditionnels car, dans notre société obsédée par la communication, « décidément, la cause des enfants n'est pas seyante » (p. 404). Lors de ses recherches de compagnons de route dans son opposition à la vulgate médiatique initiée par Caroline Goldman, il constate les réactions : « Il semblerait que s'ils avaient pu, ils m'auraient dit qu'ils n'avaient jamais été enfants. Parfois même, au lieu d'un refus, mes appels rencontraient un pur et simple silence, et j'avais le sentiment de faire campagne pour une cause indigne, douteuse, louche » (p. 404).

Une documentation riche et actualisée doublée d'une forte érudition

L'ensemble de l'ouvrage porte sur l'enfance au sens juridique, celui de la Convention internationale des droits de l'enfant, de zéro à dix-huit ans, donc. Et, de fait, ce livre constitue une excellente synthèse, très actualisée et richement documentée avec quatre appendices et soixante-seize denses pages de notes. Celui qui n'est pas initié à la culture antique pourra s'étonner du caractère intemporel de la cause des enfants et des jeunes personnes. Aristote, Cicéron, Lucrèce, Pline l'Ancien, Épictète, Plutarque, Diogène Laërce mais aussi Dante, Montaigne, Montesquieu et Victor Hugo y sont convoqués abondamment. Plutarque, en particulier, semble avoir été un précurseur de « l'éducation positive » (expression très employée par l'auteur, reprise de Caroline Goldman et consorts qui l'emploient pour la dénigrer2, et réappropriée dans un sens mélioratif) et des relations horizontales avec les plus jeunes.

Une conception proche de celle de l'OVEO, avec des impensés en termes de vocabulaire

Le corps du texte se divise en trois parties : « Situation des enfants dans le monde que nous leur faisons », « Dresser au lieu d'éduquer, l'éducation autoritaire » (p. 79), « Les deux fondements de l'éducation démocratique » (p. 133). On note l’absence de critique du mot « éducation », pris ici dans une acception positive, opposée au « dressage » (p. 105).  « Éduquer » est donc pour l’auteur un concept qui ne se discute pas, « éduquer » est bien en soi, et n’a même pas besoin d’être défini ou « désambiguïsé ». Toutefois, il l’utilise sans arrière-pensée, puisqu’il considère qu’elle a lieu dans les deux sens : « Ce sont [les enfants] de merveilleux éducateurs » (p. 239).

La première partie aborde le continuum des violences en commençant par les « violences douces » (p. 23). À cette occasion, Pierre Vesperini porte un regard sur les nourrissons, l'attachement à la mère et les injonctions de la société à une séparation précoce (p. 20) qui rejoint Michel Odent3. Il aborde, à l'autre extrémité de l'échelle des violences, le mal profond : ce déni de l'inceste dont on découvre, ces dernières années, qu’il touche au moins un enfant sur dix et qu’il est à regarder comme systémique et non comme une simple déviance d'individus désaxés. Outre le harcèlement, les enfants à la rue, les placements abusifs (p. 77), les questions touchant les enfants migrants (p. 75) et le traitement de la délinquance juvénile, le fléau des écrans (p. 60) est aussi inclus dans cette partie. Sur le plan sémantique, l'OVEO regrettera la mise au pluriel des « violences éducatives ordinaires » (p. 40) mais le fond est bien le même, puisque toute cette partie est axée sur leur continuum.

La deuxième partie s'empare de ce qui est à l'origine de l'engagement de l'auteur dans ces recherches : le succès médiatique de Caroline Goldman, qui ne cesse de charger « l'éducation positive » de tous les maux en faisant la promotion du time-out, méthode qui consiste en un isolement forcé des enfants en réponse à des comportements jugés inconvenants. L’auteur déroule ici un long argumentaire contre cette méthode – réfutée par la communauté scientifique internationale, contrairement aux affirmations de Caroline Goldman4. S'y ajoute la critique de deux courants du XXe siècle : le béhaviorisme (p. 122) et la psychanalyse (p. 129). Le fil conducteur est la dénonciation de tout ce qui contribue à dresser des sujets obéissants plutôt que de les « éduquer à la liberté » et à « l'autonomie », la vraie, bien loin de celle qui nous est ressassée, le mot étant rabâché jusqu'à la nausée dans les circulaires de l'Éducation nationale mais bien sûr sans véritablement accorder cette autonomie au-delà du rayon autorisé par la laisse des adultes...

La dernière partie dresse un tableau de l'enfant prosocial et expose les possibilités de changer notre regard et, avec lui, les pratiques éducatives. L'idée centrale est l'égale dignité des jeunes personnes avec la nôtre et son corollaire : pour chaque situation, examiner notre façon de leur adresser la parole et de les traiter. Aurions-nous la même attitude avec un collègue, un ami ou une rencontre ? Il y a aussi la remise en cause de l'enfant comme propriété de sa famille, propriété de ses parents alors que c'est une personne à part entière. Cela implique une révision de nos rapports juridiques et du statut des enfants. L'obstacle vient, selon l'auteur, des adultes, les enfants ayant un sens inné de la « justice universelle », des résultats d'études en psychologie sociale, décrites dans cette partie, allant clairement dans ce sens. Précisons qu'il n'y a pas non plus, ici, de critique du mot « mineur ».

Lever le dernier tabou de notre société, voilà l'essentiel

À la lecture de ce livre touffu, il apparaît que l'enfance est le dernier tabou de notre société, en particulier en France, où la réforme (symbolique), en juillet 2019, de l'article 371 du Code civil sur la violence éducative est un timide début (p. 159). Lever ce tabou demande du courage et de la persévérance. S'y engager est beaucoup moins convenu et consensuel que de se contenter de relater avec de mâles accents les luttes du passé et les idées admises depuis le XXe siècle.


  1. Pierre Vesperini, Pour les enfants. Éduquer dans la dignité, éduquer à la liberté, Paris, Les Belles Lettres, 2026. Pierre Vesperini est chargé de recherche au sein du laboratoire « Anthropologie et histoire des mondes antiques », lauréat de deux prix de l'Académie française (La Bruyère et Georges-Dumézil) ; il est aussi membre du Comité scientifique de la Fondation pour l'enfance. ↩︎
  2. Précisons que l’OVEO ne se réclame pas de « l’éducation positive » (un article sur ce concept est en préparation) ni d’aucune méthode d’éducation, voir notre déclaration de philosophie et nos précédents articles sur ces sujets, entre autres : L'éducation "positive" ou "bienveillante" est-elle une mode ? ; Quand prendre en compte les droits et besoins fondamentaux des plus jeunes engendre une panique morale ; Et si la "parentalité positive" n'était pas si positive que cela... (Note de l’OVEO.) ↩︎
  3. Michel Odent, La Naissance et l’évolution d’Homo sapiens, Méréville, Le Hêtre Myriadis, 2022, dont les apports ont été relayés par Daliborka Milovanović aux Rencontres de l'Observatoire de la violence éducative ordinaire, le 21 octobre 2023 (voir le livre Emanciper l'enfance, disponible en ligne ici). ↩︎
  4. Voir les synthèses de Marc-André Cotton disponibles sur le site Regard conscient : Isolement de l’enfant : que nous dit la recherche ? (1/2) et Isolement de l’enfant : que disent (vraiment) les recherches sur le “time-out” ? (2/2) (traduction de son article en anglais dans la revue spécialisée The Journal of Psychohistory, Vol. 52, n° 1, 2024) ; et son livre en préparation : Sciences du comportement et domination adulte. Ce que vous devez savoir avant d’imposer un “time-out” à votre enfant. ↩︎

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