Comme après l’orage, les égouts vomissent la fange qu’ils recelaient depuis des siècles

Par Rodolphe Dumouch, membre de l'OVEO
Bien que certains aient encore l’impudence d’évoquer, pour Lyhanna, un « dysfonctionnement ponctuel » de la Justice ou un « trou dans la raquette », plus personne ne les croit1. Il y eut d'abord les 82 préconisations2 de la CIIVISE (Commission indépendante sur l’inceste et les violences faites aux enfants) en 2023. Elles visaient, entre autres, à corriger l’opacité des services français du Parquet quand, au Canada, la victime est informée en direct de chaque étape de la procédure, à combler le manque de prise en compte des préjudices moraux et financiers et à mettre en cohérence le parcours des victimes. Ces recommandations n'ont pas été suivies d'effet. Survint ensuite, en avril 2025, la condamnation de la France3 par la Cour européenne des droits de l’Homme. Cette décision est sans appel au sens propre comme au sens figuré. Il faut donc, comme toujours en France, un fait gravissime pour que la société civile commence à réagir, ces réactions à chaud pouvant, de surcroît, s’avérer éphémères.
Au-delà de ce contexte bien connu, une analyse structurelle plus profonde de ce que cet orage qui fait déborder les égouts fait remonter en eaux turbides, est salutaire. Ce sont des siècles de violence éducative, de misopédie et de domination adulte qui ont sédimenté et se retrouvent exhibés au jour, sous nos yeux. Ce moment permet de faire le point sur la nature du continuum de la violence sur les jeunes personnes et de ses déclinaisons institutionnelles, et de se rendre compte que nous héritons de structures nocives dont on ne pourra faire l’économie de l’abolition.
La fange turbide déborde de l'égout
La fange déborde d'abord sur les réseaux sociaux, où l’on voit s'épandre cette vision de l'enfance, une espèce de mélange avec d’un côté des larmoiements, l’« innocence » et la « candeur » à protéger et, de l’autre, cette velléité habituelle de dresser, de contraindre et de faire obéir, comme le montrent les innombrables groupes Facebook nostalgiques des années 1960, 1970 où s’étalent les souvenirs du genre « j’en prenais une deuxième à la maison ». Ces stéréotypes sont renforcés par l’industrie culturelle, comme le montre l’exemple du roman Sa Majesté des mouches (Lord of the Flies), qui ne correspond pas du tout aux comportements des enfants naufragés (un prochain article abordera ce sujet). Dans ce fatras de niaiseries, de mièvreries, de bons sentiments dégoulinants et de nostalgie rance, il est peu étonnant que les pédocriminels trouvent leur compte. Nous n'avons bien sûr accès qu’à la partie visible ; imaginer ce qui est immergé donne la nausée, sachant que 70 000 plaintes sont en souffrance depuis des années. Parmi les affaires révélées, on compte un juge qui vendait sexuellement sa fille de 12 ans4 sur les réseaux du dark web, un animateur de média que le milliardaire Bolloré a protégé, des maires de plusieurs communes5 qui se représentent impunément6 et sont parfois réélus.
Des relents fétides millénaires
Sous cette surface, les faits historiques sur le temps long au sens braudélien sont connus. Allant de la Grèce antique au XXIe siècle, en passant par le combat que le moine Pierre Damien mena contre la perversion au sein du clergé au XIe siècle, face à des agressions sexuelles sur des séminaristes et des enfants catéchisés.
Voltaire avait résumé cette infamie pluriséculaire dans son Dictionnaire philosophique7 par son cruel et concis article « Amour nommé socratique ». « S’il [Sextus Empiricus] vivait de nos jours, & qu’il vît deux ou trois jeunes Jésuites abuser de quelques écoliers, aurait-il droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d’Ignace de Loyola ? » Dans une autre œuvre8, Voltaire évoque le lien intemporel entre violence éducative et pédophilie dont nous avons des échantillons contemporains à Bétharram et au pensionnat de Riaumont : « Je n’étois pas méchant de mon naturel […] Mais […] j’ai eu […] un soin tout particulier de les faire bien flageller […]. Je […] faisois fouetter celui-ci parce qu’il étoit laid […]. Je faisois au contraire fouetter celui-là, parce qu’il étoit d’une aimable figure ; en quoi je prenois un plaisir qui tenoit peut-être un peu de la concupiscence. » Un ouvrage de 2022, le Dictionnaire du fouet et de la fessée9, en donnera d'autres aperçus. On ne manquera pas, non plus, de noter la cohabitation hypocrite de la morale sexuelle restrictive avec ces « abus ». Ainsi, au collège-lycée Stanislas, où plusieurs cadres ont été mis en cause dans des attouchements, on distribuait aux élèves de la propagande sur la masturbation10.
Sur le temps braudélien moyen, c’est nauséabond aussi
Cet oxymore était encore largement ancré dans la société française des années 1960 à 1980, il s'agit donc là de faits contemporains, vécus par nos contemporains. Michel Sardou, dans sa chanson Le Surveillant général, nous en offre une belle illustration : « Monsieur le surveillant des classes secondaires passait ses nuits à espionner, pauvre de moi, du couloir des secondes au dortoir des premières comment les jeunes étaient couchés. Bien sur le dos les bras croisés sur la couverture de laine, des fois qu'on aurait des idées. » Si le titre de surveillant général a disparu du public pour s’euphémiser en « conseiller principal d’éducation », ce qui rejoint bien notre critique du mot « éducation », il est notable que ce titre, avec celui de « préfet » (sic), continue d’exister dans les établissements catholiques conservateurs comme Stanislas. Du côté féminin, on rappellera l’existence d'institutions ignobles comme Le Bon-Pasteur, où la violence et les viols étaient le fait de femmes sur des jeunes filles. La violence éducative y était assortie d’une violence sexuelle qui en est le prolongement, les prétextes médicaux constituant la charnière entre les deux. Ainsi, l’arrivée dans cet établissement impliquait un test de virginité ou doigtage vaginal. Cette pratique évoque les scènes médicales du marquis de Sade dans Justine ou les malheurs de la vertu. L’introduction de doigts ou d’objets constituant techniquement un viol, il s’agissait donc d’un usage institutionnel du viol médical. C'est précisément là qu’apparaît le seuil où se réalise le passage de la violence éducative à la violence sexuelle. L’aspect éducatif y demeurait, cet acte étant l’occasion de glisser, pour le personnel ou les médecins, une immonde petite leçon de morale. Être une « fille-mère » ou avoir eu des relations avant le mariage y était considéré comme un déshonneur, comme au XIXe siècle.
Le service militaire obligatoire, quant à lui, permettait de poursuivre le dressage des jeunes adultes et les agressions qui lui sont consubstantielles. Le cas le plus célèbre est celui de l’adjudant Chanal (affaire des disparus de Mourmelon), mais des procédés communs de bizutage à connotation sexuelle sont très courants.
Ainsi, les maisons de correction, les pensionnats, les écoles, l’armée mais aussi la famille sont des enceintes où cohabitent structurellement, depuis des siècles, châtiments corporels et violences sexuelles. L’agresseur occupe un poste où il représente l’autoritarisme institutionnel. On y trouve de tout, la couleur politique n’étant pas du tout une garantie, comme l’a montré l’affaire Cottineau11.
Plus qu’un abus de fonction, c’est donc plutôt une conséquence logique de ces fonctions, les auteurs étant le plus souvent protégés. Quand les victimes osent parler, tant dans les affaires de prédateurs individuels que dans les affaires institutionnelles, leurs plaintes ne sont pas prises au sérieux ou ne bénéficient pas du suivi nécessaire et sont abandonnées. C’est exactement le cas des 70 000 plaintes (au minimum) en souffrance. C’est d’autant plus scandaleux que ces plaintes non traitées côtoient des placements abusifs d'enfants, contestés parfois par les enfants eux-mêmes, comme dans l'affaire Charly12 où l’on retrouve, c’est le comble, les mêmes travers que ceux décrits précédemment : violences13 et agressions sexuelles en institution.
Comprendre le continuum de la violence et de la domination adulte
Tout cela ne se limite pas à cette « France moisie » dont le tableau vient d'être esquissé et ne peut être compris sans saisir la réalité du continuum14 qui relie ces faits à la violence éducative ordinaire et au statut des jeunes personnes, dites « mineures »15 dans la société. La violence sexuelle n’est que l’acmé de la réification des enfants et des adolescents, réification qui se décline dans la vie quotidienne, avec le traitement ordinaire qu’ils subissent. Cette violence, en particulier la fessée, qui constitue une violence sexuelle en soi16, pratiquée massivement pendant des décennies, joue manifestement un rôle dans la genèse de ces paraphilies ; outre les illustrations très claires faites notamment par Voltaire (cf. supra), deux témoignages ont été publiés ici même17. Ce n'est pas un hasard si les affaires apparaissent souvent massivement dans les milieux éducatifs les plus autoritaires (type Bétharram).
Cette chosification des jeunes personnes est aussi gravée depuis 1804 dans le Code civil18, où elles ont le statut d’objets de droit, pas de sujets de droit, même si quelques modifications cosmétiques sont intervenues en 1970 et depuis 1989. Elles ne modifient surtout pas le fond qui leur dénie l’exercice direct de tout droit, contrairement aux évolutions constatées dans d’autres pays19.
La domination adulte brise le continuum du développement des jeunes personnes
Le développement d’un humain est un continuum. L’un des traits remarquables des systèmes de domination adulte, c’est de briser ce continuum, par les pratiques médicales, par le tri des individus en « classes » dans les systèmes scolaires, par le découpage juridique incohérent et lacunaire au sein de la « minorité », elle-même séparée de la « majorité ».
Ainsi, s’il est logique que le nourrisson soit attaché à sa mère, on en force brutalement la séparation dans les sociétés modernes20 ; à l’inverse, s’il est dans l’ordre des choses que l’adolescent s’autonomise de sa famille, le statut de mineur, en particulier dans sa version française, le maintient sous tutelle tardivement. Toutefois, ce n'est valable que pour ses droits. Pour le reste, c’est aussi pervers : sa protection est affaiblie à 15 ans21 et la fameuse « majorité sexuelle » a plus été conçue dans cet esprit que pour reconnaître une maturité en cette matière, sans compter le « droit » d’être emprisonné à 13 ans22. Quand la « majorité » était à 21 ans, cela ne protégeait pas de l’exposition aux plus grands dangers, la guerre, puisque la mobilisation était la même pour les « mineurs » de 18 ans, voire 17 ans, que pour les « majeurs ». Le statut de « mineur » conçu pour soi-disant protéger est une imposture monumentale. Le charcutage juridique incohérent dont il est l’objet crée de nombreuses lacunes de droit, lacunes se poursuivant d’ailleurs jusqu’à 25 ans pour le RSA. Au contraire, on notera que certains pédocriminels goûtaient particulièrement tout le nuancier de ce continuum maltraité ; ainsi Marc Dutroux s’était-il offert une collection de jeunes filles de tous âges.
Conclusion
Si l’on veut protéger, à l’avenir, les jeunes personnes, on voit que partir sur les fondements juridiques et institutionnels hérités de siècles d’autoritarisme, d’abus et de maltraitances, de dénis graves de droits, d’incohérences et de disjonctions monstrueuses entre les droits et les devoirs, est à exclure. Il importe de repenser totalement le statut des jeunes personnes considérées juridiquement comme des « enfants » selon la Convention internationale des droits de l’enfant, donc des moins de 18 ans. Le préalable est l’abolition du statut de « minorité », qui ne constitue pas, historiquement, une protection contre les violences de toute nature mais bien la condition primordiale de leur réalisation.
- Note de l'OVEO : le jour même où nous publions cet article, des manifestations ont lieu devant des palais de justice en France. Dans ce reportage à Besançon dans le bulletin d'information de 13 h sur France Inter (avancer jusqu'à 6 mn 30 s), des grands-parents témoignent de l'impossibilité de faire aboutir leurs plaintes pour maltraitance de leur fille et de son fils de 4 ans, les faits n'étant "pas suffisamment caractérisés" dans l'état actuel des procédures légales... ↩︎
- Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), Suivi des 82 préconisations de la CIIVISE – Tableau de suivi au 4 octobre 2024. ↩︎
- Cour européenne des droits de l'homme, L. et autres c. France, 24 avr. 2025, n° 46949/21, 24989/22 et 39759/22. ↩︎
- La Voix de l’enfant, « Procès d’un ancien magistrat jugé pour avoir proposé à des internautes le viol de sa fille de 12 ans », 2022. ↩︎
- « “Le maire est un tortionnaire” : cet ex-surveillant à Bétharram est toujours élu dans les Hautes-Pyrénées », Linternaute.com, 18 avril 2025, ↩︎
- « Un maire de l’Orne, mis en examen pour viol et détention d’images pédopornographiques, poursuit une association de victimes », BFMTV, 22 mai 2026. ↩︎
- Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif, 6ᵉ éd. revue, corrigée et augmentée de 34 articles par l’auteur (Londres, 1767), tome 1, p. 45. ↩︎
- Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, art. « Dieu, Dieux », dans Œuvres complètes (OCV), t. 40, p. 436. ↩︎
- Poutrin Isabelle et Lusset Élise (dir.), Dictionnaire du fouet et de la fessée. Corriger et punir, Paris, 2022, Presses universitaires de France. Voir aussi le compte-rendu d’Olivier Maurel sur ce livre. ↩︎
- David Perrotin et Lorraine Poupon, « L’univers sexiste, homophobe et autoritaire de Stanislas, le “meilleur” lycée de France », Mediapart, 28 juin 2022. ↩︎
- Florent Bonnefoi, « Réseau pédocriminel : l’affaire Cottineau rebondit à Aix, deux Provençaux parmi les suspects mis en examen », La Provence, 6 mars 2026. ↩︎
- Aude Lorriaux, « “Encore un gros coup et je suis mort”… Charly, 9 ans... », 20 Minutes, 14 janvier 2026. ↩︎
- Arthur Carpentier et Solène Cordier, « Enfant placé tondu par des éducateurs... », Le Monde, 9 décembre 2025. ↩︎
- Iris Brey, Juliet Drouar (dir.), La Culture de l’inceste, Paris, Seuil, 2022. ↩︎
- En effet le terme de « mineur·e » dévalorise de facto celui ou celle qu’il désigne. Ce mot est malheureusement une représentation exacte de la considération que la société porte aux plus jeunes. « Le blocage français sur le vote à 16 ans n’est que la partie émergée de l’iceberg ! » ↩︎
- « La fessée : première violence sexuelle chez les mineurs », Entre les lignes entre les mots, 16 mars 2016. ↩︎
- Témoignages « Veux-tu une fessée déculottée devant tout le monde ? » ; « Une fessée qui dure toute la vie… » ↩︎
- « Quand la “minorité” disparaît dans la guerre mais réapparaît dans la mort : un autre scandaleux état d’exception ». ↩︎
- Jeunesse et Droit par le prisme de la vulnérabilité, sous la direction de Dorothée Guérin, LexisNexis, 2021. ↩︎
- Michel Odent, La Naissance et l’évolution d’Homo sapiens, Méréville, Le Hêtre Myriadis, 2022. ↩︎
- Les articles 222-8 et suivants du Code pénal protègent les moins de 15 ans, offrant ainsi une moindre protection aux 15-18 ans qui ne sont pourtant pas moins « mineurs » pour leurs droits. De même, la « majorité sexuelle » découle, de fait, de l'interprétation de l’article 227-25 du Code pénal et implique une moins bonne protection des 15-18 ans. ↩︎
- Voir l'article déjà cité, « Le blocage français sur le vote à 16 ans n’est que la partie émergée de l’iceberg ! » ↩︎
‹ Mort de Lyhanna : la France ne protège pas les victimes de violence sexuelle
