Il est urgent de promouvoir la culture du respect de l’enfant comme “ultime révolution possible” et comme élément fondamental de transformation sociale, culturelle, politique et humaine de la collectivité.

Maria Rita Parsi, psychologue italienne.

Sa Majesté des mouches : une distorsion nocive de la nature des enfants

Nous publions ci-dessous la traduction de la lettre d’information n° 114 (mai 2026) de Peter Gray1, à propos du livre de William Golding Sa Majesté des mouches, remis à l'honneur avec la diffusion sur Canal+ de la série du même nom et la sortie d’un film également inspiré par ce livre, The Plague.

Olivier Maurel avait déjà commenté le livre de Golding dans un article de 2023, Le roman Sa Majesté des mouches, de Samuel Golding, une nouvelle fois démenti, et il y consacre également un passage de son prochain livre, dont nous publions un extrait en annexe ci-dessous2.

L’impact sur la culture des films et séries adaptés de ou inspirés par Sa Majesté des mouches est probablement supérieur encore à celui du livre, étant donné le nombre de spectateurs, la répétition, la force des images, plus suggestives qu'un texte écrit, qu'on peut lire avec plus de distance, ou même qu'une pièce de théâtre.

Fin mai et début juin 2026, le magazine Télérama a publié trois critiques sur le film original de Peter Brook (1954), la série récemment diffusée, et un film également récent, The Plague, qui s'inspire du livre... Ce qui est frappant dans la plupart de ces articles ou dans les émissions de radio/TV, c'est la façon dont les critiques s’émerveillent de la « justesse » de la vision des auteurs, de la « fidélité » de leurs observations, comme s’ils avaient une vraie connaissance de ce qui se passe dans la réalité, et aussi la façon dont le mot « cruauté » est systématiquement employé comme s’il devait (tout naturellement...) donner envie de lire un livre ou de regarder un film.

Ainsi dans Télérama le 2 juin 2026, sous le titre “The Plague” : un premier film juste et cruel sur la masculinité adolescente : « Dans un camp d’été sportif, des garçons de 12-13 ans rejouent cruellement “Sa Majesté des mouches”. Charlie Polinger observe avec acuité harcèlement, honte, conformisme et masculinité adolescente, porté par de jeunes acteurs saisissants. »

Le 30 mai 2026, “Sa Majesté des mouches” : une aventure déroutante, par le scénariste de la série “Adolescence”. « Le roman de William Golding (1954), plusieurs fois adapté au cinéma, fait l’objet d’un énième remake au format sériel. [...] Le résultat, inconfortable mais intéressant, ajoute une expérience quasi sensorielle au propos du livre : ces enfants propres sur eux se muent lentement en sauvages, leur prétendue innocence balayée par une quête de pouvoir sans pitié, le paradis vert où ils ont atterri dégénérant en enfer guerrier. Limité à seulement quatre épisodes, Jack Thorne conserve l’architecture dramatique du texte d’origine, le simplifie habilement, ôte un peu de son ambiguïté et de sa violence, ajoute des émotions. » (C’est nous qui soulignons.)

Le 9 mai 2025, à propos du film de 1963 : “Sa Majesté des mouches”, de Peter Brook : l’enfance sans l’innocence. « Après le crash d’un avion qui n’a laissé aucun adulte vivant, des enfants recommencent le monde sur une île déserte. Et redeviennent sauvages… Cette fable inquiétante, traversée par des impressions fantastiques, reste éternellement d’actualité et fait un film troublant, parfois glaçant, très audacieux. »


Peter Gray. Lettre n° 114 (16 mai 2026)

Traduit de l’anglais (U.S.A.) par Catherine Barret

Sa Majesté des mouches : une distorsion nocive de la nature des enfants

Parfois une fiction se répète si souvent que les gens la croient véridique.

Netflix diffuse actuellement une série en quatre parties, Sa Majesté des mouches, bien sûr inspirée du célèbre roman du même nom3 de William Golding (1954). L’article qui suit a été publié à l’origine sur mon blog Psychology Today il y a près de six ans.


« Et qu’est-ce que tu fais de Sa Majesté des mouches ? » Combien de fois ai-je entendu cette réflexion alors que je venais de parler de la valeur pour les enfants d’un jeu indépendant, à l’écart des adultes, ou d’une école démocratique où des enfants d’âges très divers échangent entre eux sans supervision par des adultes. « Sa Majesté des mouches » est pour beaucoup de gens une façon de résumer ce qu’ils pensent des enfants : ils sont incapables d’autodiscipline et, sans la surveillance des adultes, finiront nécessairement par devenir fous et s’agresser mutuellement. Quand j’entends cela, ma première réaction est de dire : « Vous savez, Sa Majesté des mouches est une fiction ! »

Vous connaissez sans doute l’histoire que raconte ce roman : après un naufrage, un groupe d’adolescents britanniques se retrouve échoué sur une île déserte quelque part dans le Pacifique. Au début, ils coopèrent et élaborent des stratégies de survie rationnelles, mais, au fil du temps, les pires instincts des moins disciplinés d’entre eux prennent le dessus et ils se séparent en factions ennemies. Le temps qu’un navire vienne à leur secours, trois des garçons sont morts et l’île est en flammes. Golding voyait cela comme un roman sur la nature humaine, mais, à cause de l’âge des personnages, l’œuvre s’est transmise comme une leçon sur la nature des enfants, et en particulier la nature des garçons.

Dans la réalité, les enfants agissent très rarement, voire jamais, comme les enfants fictionnels de Sa Majesté des mouches. Lorsqu’ils deviennent brutaux, ce sont généralement des adultes qui dirigent ou qui provoquent cette brutalité. Lorsque des enfants réels sont abandonnés et comprennent que leur vie est en danger, leur instinct de survie entre en jeu et les pousse à coopérer davantage encore qu’il ne le font en temps normal. La coopération profondément inscrite dans leur ADN leur dit que c’est leur seul chance de se sauver.

Pensez par exemple aux « garçons perdus du Soudan », Lost Boys of Sudan [l’article n’est pas traduit en français] : ces milliers d’orphelins, en groupes plus ou moins nombreux, ont fui le génocide dans leur pays et marché, certains plusieurs milliers de kilomètres, pour attendre des camps de réfugiés, s’entraidant tout le long du chemin. C’étaient généralement les plus âgés qui dirigeaient chacun de ces groupes, mais, dans certains cas, ces garçons plus âgés n’avaient pas plus de 10 à 12 ans.

Un exemple réel de garçons échoués sur une île déserte

Il y a quelques années, l’écrivain et historien néerlandais Rutger Bregman a déterré l’histoire presque oubliée de garçons qui s’étaient réellement échoués sur une île inhabitée très semblable à celle du roman de Golding, et il a raconté cette histoire dans son merveilleux livre Humankind4.

Ces garçons étaient élèves d’un pensionnat catholique très strict du royaume polynésien des Tonga. Dégoûtés de l’école, ils ont décidé de s’enfuir vers les Fidji, à près de 500 miles, en « empruntant » une barque de pêche. Mais ils ne connaissaient pas grand-chose à la navigation et, une violente tempête ayant détruit leur bateau, ils ont dérivé pendant huit jours avant d’atteindre une île déserte. Ils y sont restés pendant 15 mois à partir de juin 1965, jusqu’à ce qu’un bateau de passage réponde à leurs appels et vienne les sauver. Bregman a réussi à retrouver le capitaine du bateau et l’un des garçons – tous deux devenus de vieux messieurs et restés des amis proches –, qui lui ont raconté l’histoire.

Les garçons se sont certes querellés, mais ils ont appris à régler leurs querelles de manière pacifique. L’un d’eux a réussi à allumer un feu en frottant des bâtons l’un contre l’autre, et ils ont pris soin d’entretenir ce feu pendant toute la durée de leur séjour. Ils ont cherché ce qu’ils pouvaient manger et créé un jardin. Quelqu’un surveillait la mer en permanence au cas où un bateau passerait. Ils ont fabriqué une espèce de guitare avec du bois flotté, une noix de coco et du fil de fer récupéré de leur bateau naufragé, et ils en jouaient pour se remonter le moral. L’un des garçons s’est cassé une jambe lors d’une chute, mais les autres ont réussi à la remettre en place et ont pris soin de lui jusqu’à sa guérison. Ils ont survécu à un été de grave sécheresse en économisant toute l’eau qu’ils pouvaient trouver.

Lorsqu’ils ont enfin été sauvés, le médecin qui les a examinés a été stupéfait de leur excellente santé et de la façon dont la jambe cassée avait été bien remise en place et avait guéri. Les conditions de cette histoire vraie ressemblaient beaucoup à celles de la fiction de Golding, mais avec un résultat tout à fait différent.

L’attirance du système scolaire pour le livre de Golding

En 2010, Time Magazine a classé Lord of the Flies dans « les dix meilleurs livres qu’on vous a forcé à lire à l’école ». Oui : avec Macbeth et La Lettre écarlate. Il n’est pas surprenant que ce livre figure si souvent parmi les lectures imposées. C’est un conte moral en accord avec un présupposé fondamental de l’école obligatoire : laissés à eux-mêmes, les enfants ne peuvent que tout gâcher.

Comme je l’ai signalé dans un précédent article5, les écoles telles que nous les connaissons aujourd’hui [aux États-Unis] ont pour origine les écoles de la Réforme protestante, fondées sur l’idée que les êtres humains sont nés pécheurs et que la discipline est nécessaire pour chasser d’eux le péché. Les écoles laïques actuelles ne parlent certes généralement pas de « péché », mais le postulat demeure : l’amélioration passe par l’obéissance à l’autorité, pas par l’initiative personnelle.

Il est intéressant de noter que Golding était lui-même enseignant, jusqu’à ce que Sa Majesté des mouches lui permette de gagner suffisamment pour se consacrer à plein temps à l’écriture[4]. Je ne peux m’empêcher de penser que ce métier d’enseignant n’est pas pour rien dans la genèse du livre.

Garder le contrôle sur sa classe est le premier devoir d’un enseignant. Ceux qui échouent dans cette tâche partiront, on ne gardera que ceux qui y parviendront, pour ainsi dire quelle que soit leur (in)capacité à aider réellement les enfants à apprendre. Les enseignants vivent dans la peur constante que leur classe sombre dans le chaos si jamais ils perdent leur autorité. Ils ont peut-être raison, mais c’est le résultat d’une situation répressive artificielle, non de la méchanceté de la nature humaine. Dans le roman de Golding, les enfants libérés de l’école et sans adultes pour les contrôler commencent à s’entretuer, au sens propre du mot. C’est le pire cauchemar pour un enseignant.

Comme l’a fait remarquer son biographe John Carey, Golding avait lui-même une face très sombre contre laquelle il s’est débattu toute sa vie. Dans un mémoire jamais publié, Golding a reconnu avoir tenté de violer une jeune fille de 15 ans au retour du lycée, alors qu’il avait 18 ans. Il a beaucoup bu tout au long de sa vie d’adulte et devenait parfois violent lorsqu’il était ivre. Il était souvent déprimé et ses relations avec ses propres enfants et son épouse étaient agitées. Il luttait consciemment contre ces aspects de sa personnalité, et ses biographes attribuent en partie à cette lutte ce livre sur la noirceur de la nature humaine. Très bien, mais cette lutte de Golding avec ses démons intérieurs ne doit pas nous conduire à la conclusion hâtive que les êtres humains en général, et les garçons en particulier, sont méchants de naissance et ont besoin d’un contrôle autoritaire pour bien se tenir. Le contrôle autoritaire incite à la violence bien plus souvent qu’il ne l’empêche.


  1. Auteur de Libres pour apprendre, Actes Sud, 2016, édition poche 2023. ↩︎
  2. Voir également, sur ce sujet, un article de 2012, La violence éducative, un comportement contre nature, et le compte-rendu du livre d'Olivier Maurel Oui, la nature humaine est bonne ! (2009). ↩︎
  3. C’est aussi l’occasion de noter la différence de traitement dans la traduction française de ce roman (et des séries et films qui l’ont suivi) avec le roman de Tolkien Lord of the Rings, Le Seigneur des anneaux. Un « Seigneur des mouches » aurait-il fait trop d’honneur à des enfants ? (N.d.T.) (Sauf précision contraire, les notes de cet article sont de Peter Gray.) ↩︎
  4. En français : Humanité. Une histoire optimiste, éd. du Seuil, 2020. Extrait de la présentation du livre : Ce livre expose une idée radicale. [...] une idée qui trouve ses fondements dans quasiment tous les domaines de la science. Une idée démontrée par l’évolution et confirmée par la vie quotidienne. Une idée si intimement liée à la nature humaine qu’on n’y fait souvent même plus attention. Si nous avions le courage de la prendre au sérieux, cela nous sauterait aux yeux : cette idée peut déclencher une révolution. Elle peut mettre la société sens dessus dessous. [...] L’idée en question ? La plupart des gens sont bons. (N.d.T.) ↩︎
  5. Lettre n° 81. “A Brief History of Education. To understand why schools are what they are,  we must view them in historical perspective” (non traduit). N.d.T. : comme l’a montré Olivier Maurel, la culture du « péché originel » n’est bien sûr pas propre à la Réforme ni à la culture anglo-saxonne, mais imprègne tout l’imaginaire des sociétés occidentales jusqu’à ce jour, même si on peut se demander jusqu’à quel point l’influence états-unienne a pu modifier cet imaginaire. ↩︎

Extrait du livre d'Olivier Maurel à paraître, provisoirement intitulé Une rupture méconnue dans l’histoire de l’humanité. De la domination des enfants à la domination universelle :

Le deuxième démenti à la philosophie du roman de Golding, nous l’avons eu sous les yeux à travers les médias avec l’incroyable histoire vraie de ces quatre enfants colombiens de 13, 9, 4 et un an auxquels il est arrivé exactement la même chose, en pire, qu’aux héros de Golding. L’avion dans lequel ils se trouvaient s’est écrasé dans la jungle le 1er mai 2023. Tous les adultes, dont leur mère, ont péri. Leur avion n’a été retrouvé que deux semaines après l’accident et l’on s’est aperçu, à certains indices, que les enfants avaient survécu. Cent vingt militaires et des dizaines d’indigènes se sont lancés à leur recherche et ils n’ont été retrouvés que quarante jours après l’accident. Ils étaient épuisés, à bout de forces, mais vivants, et ils avaient survécu, y compris le bébé de moins d’un an qu’ils avaient dû porter tout au long de leur errance à travers la jungle, grâce au courage, au sang-froid et à l’intelligence de Lesly, l’adolescente de treize ans.

Ainsi, par deux fois, des enfants se sont retrouvés dans une situation très proche de celle imaginée par Golding. Contrairement aux héros du roman, les enfants réels ont fait preuve d’intelligence et d’altruisme. Lesly, l’adolescente de 13 ans, a enlevé sa sœur de un an des bras de sa mère morte, a pensé à chercher des couches dans les débris de l’avion et a suivi le conseil que lui a donné sa mère avant de mourir : aller retrouver son père. Elle a ainsi permis à ses frères et sœur de survivre quarante jours dans la jungle. Or, cette jungle, d’après Damien Lecouvey, spécialiste de la survie en milieu hostile, est extrêmement sombre. Il faut des heures pour y parcourir quelques centaines de mètres. Les enfants n’ont pu y survivre que grâce au savoir acquis par Lesly dans sa communauté indigène où l’on enseigne encore le savoir-faire traditionnel dès le plus jeune âge.

Les multiples affaires de harcèlement rapportées par les médias peuvent paraître justifier le pessimisme du roman de Golding. Mais la différence entre les situations des auteurs de harcèlement et celle des naufragés de l’île d’Ata ou de la jungle d’Amérique, c’est que les harceleurs se trouvent dans un cadre social complexe soumis à de multiples influences, y compris à celle des réseaux sociaux, plus qu’à celle de leur propre nature, alors que les naufragés, confrontés à une situation de vie ou de mort, ont dû faire appel à leur nature authentique et en ont révélé les richesses et les capacités fondamentales d’intelligence et de solidarité.

Ainsi, le roman de Samuel Golding n’est pas une fable qui nous confronterait à une vérité dure et profonde sur l’humanité, mais le produit de toute une culture qui, depuis saint Augustin jusqu’à Freud en passant par Machiavel, Hobbes et bien d’autres, fantasme une vision pessimiste et trompeuse de l’enfance. Vision qui a pour origine la sévérité avec laquelle on traite les enfants et qui justifie elle-même cette sévérité.


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