Interview de l’OVEO dans le Journal de l’Animation

Le Journal de l’Animation, mensuel à destination des volontaires et des professionnels du monde de l’animation, a publié récemment un ouvrage consacré à la prévention et à la gestion de la violence en accueils collectifs de mineurs, sur les temps péri- et extrascolaires : Prévenir et gérer la violence en accueils collectifs de mineurs, repères et outils pour l'équipe d'animation.
L'ouvrage de 196 pages annonce aborder : les violences vécues ou exercées par les jeunes ; les tensions au sein des équipes ; les violences institutionnelles ou relationnelles parfois invisibles ; les postures éducatives favorisant l’apaisement ; les outils de prévention et de régulation des conflits ; l’accompagnement des groupes et des situations de crise.
Il alterne outils pratiques, propositions d'activités, analyses, exemples, témoignages et interviews.
C'est dans le cadre de ce dernier format que l'OVEO a été contacté pour évoquer ses missions, ses ressources et le rôle que peuvent jouer les équipes d'animation dans la lutte contre la violence éducative ordinaire.
Merci à Anne-Claire Chermette, membre de l'OVEO depuis 2015, d'avoir répondu aux questions de Florent Contassot en notre nom, et à l'équipe du Journal de l'Animation de nous autoriser à diffuser cet entretien sur notre site.
Anne-Claire Chermette, de l'Observatoire de la violence éducative ordinaire
Travaillant dans le secteur de la petite enfance, Anne-Claire Chermette est bénévole depuis 11 ans au sein de l'Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO).
Le Journal de l'Animation : Quand est née l'association ?
Anne-Claire Chermette : L'Observatoire est une association loi 1901, créée en 2005 à l'initiative de parents qui échangeaient sur les différentes formes d'éducation alternative via la liste de discussion Parents conscients. L'idée était de contribuer à développer la prise de conscience publique de la réalité et des conséquences de la violence éducative ordinaire, qui était alors une notion nouvelle et développée en France par l'un des fondateurs et président de l'Observatoire, Olivier Maurel. L'association souhaitait également porter le vote d'une loi afin de lutter contre ces violences.
Depuis, nous avons élargi notre champ d'intervention à la domination adulte, à savoir celle exercée de manière « presque totalement invisible » par les adultes sur les enfants « par la contrainte, l'appropriation, la subordination, la privation de droits, la violence, qu'elle soit physique, psychologique, sexuelle ou symbolique ». C'est une manière de pointer la dimension systémique de la violence éducative ordinaire.
Nous vous invitons à lire la déclaration de philosophie de l'association, que nous avons publiée en avril 2021. Elle évoque nos objectifs, les valeurs que nous portons et ce que nous ne sommes pas. Par exemple, nous ne préconisons aucune méthode d'éducation ou de communication particulière.
JDA : Pourquoi était-il alors important d'informer l'opinion publique ?
Anne-Claire Chermette : Au début des années 2000, il n'y avait pas encore de mots pour dire cette violence. De même, la collecte de données sur la violence éducative ordinaire était plutôt rare, en particulier en France (et les études portaient plus particulièrement sur les châtiments corporels), comme les ressources pour lutter contre.
L'autre grande association de l'époque, Ni claques ni fessées, avait débuté ce travail et commencé à rassembler des données. Jacqueline Cornet, sa présidente, avait notamment établi une corrélation entre les punitions corporelles reçues à titre éducatif et la propension à avoir des accidents à l'âge adulte. Elle a été une des premières à dire clairement, preuves à l'appui, que frapper un enfant a des conséquences sur son devenir.
Il convient bien sûr de citer également le travail d'Alice Miller, qui a largement œuvré à partir des années 1980 à développer dans ses ouvrages l'importance de l'éducation violente comme élément clé de la violence de nos sociétés (elle évoquait la notion de « pédagogie noire »).
La violence éducative ordinaire est un grand paradoxe parce que nous avons tous baigné dedans ou subi des violences à différents degrés, à tel point que nous ne considérons plus qu'il s'agisse de violence. La violence extrême est finalement rare (même si malheureusement encore 1 enfant décède tous les 5 jours environ sous les coups d'un parent), il s'agit plus d'une violence banalisée, admise et parfois même revendiquée par les familles... C'était et c'est donc important de l'expliquer et de rappeler parfois que ce que vous pensez être pour le bien des enfants, c'est en vérité de la violence. Il y a donner des coups, infliger des punitions corporelles... mais aussi crier, priver, manipuler... Dès le début des années 2010, il y a eu plusieurs projets de loi pour interdire les punitions corporelles mais ils ont tous avorté ; nous étions alors moqués et ce n'était pas une mesure populaire. C'était aussi le temps des rassemblements initiés par la Manif pour tous et les politiques ne souhaitaient pas attiser plus la colère populaire.
JDA : Comment peut-on définir la violence éducative ordinaire ?
Anne-Claire Chermette : « La violence éducative ordinaire désigne l'ensemble des pratiques et comportements des adultes qui portent atteinte à l'intégrité, à la dignité et aux droits fondamentaux des plus jeunes (enfants, adolescents) et qui ne sont pourtant généralement pas reconnus comme violents et oppressifs. Elle suppose la généralisation et la banalisation des rapports de domination entre les adultes et les jeunes personnes par l'éducation. » C'est la définition de la violence éducative ordinaire que porte l'association, qui à notre sens intègre la logique « punition-récompense » dont l'objectif est de faire obéir les enfants à notre volonté d'adulte.
Toutefois, elle n'est pas nécessairement la même que les autres acteurs éducatifs engagés. Par exemple, la Fondation pour l'enfance intègre, comme nous dans sa définition, toute forme de violence, qu'elle soit physique, psychologique ou verbale : « La violence psychologique recouvre le chan-tage, le déni des émotions de l'enfant, les moqueries ou encore l'humiliation... La violence verbale correspond par exemple aux hurlements, injures, moqueries ou même condescendance envers l'enfant. Enfin, la violence physique intègre l'ensemble des châtiments corporels : gifles, fessées, pincements, coups, morsures mais aussi l'insatisfaction de ses besoins physiologiques. » Mais elle n'inscrit pas dans sa définition la dimension systémique de cette violence, reposant sur une logique de domination adulte.
JDA: Le combat de votre association a finalement porté ses fruits en 2019...
Anne-Claire Chermette : Le 10 juillet 2019, après plusieurs années de plaidoyer, a été adoptée la loi n° 2019-721 relative à l'interdiction des violences éducatives ordinaires. Le texte porté par la députée centriste, Maud Petit, a toutefois été amoindri finalement. Il proclame que l'autorité parentale s'exerce sans violences physiques ou psychologiques (y compris les fessées, gifles ou humiliations) mais il n'a pas fait disparaître pour autant de façon automatique le droit de correction qui existait depuis 1819, et qui a finalement été aboli par la Cour de cassation en janvier 2026 (cf. encadré).
Aucune sanction pénale directe n'accompagne ce texte. C'est l'article n° 222-13 du Code pénal qui fait référence, et les sanctions les plus souvent prononcées par les juges sont des amendes et/ou de la prison avec sursis. L'obligation de suivre un stage de responsabilité parentale peut être imposée par le juge, soit comme peine complémentaire, soit comme mesure alternative aux poursuites.
JDA : Où en est-on aujourd'hui dans la lutte contre les violences éducatives ordinaires?
Anne-Claire Chermette : Le troisième Baromètre des « violences dites éducatives ordinaires » de la Fondation pour l'enfance est sorti en avril 2026. Comme on peut le lire dans synthèse, « les résultats de cette édition mettent en lumière une réalité contrastée. D'un côté, les parents apparaissent globalement réceptifs aux messages en faveur d'une éducation sans violence: ils reconnaissent largement les effets délétères des violences éducatives et déclarent majoritairement adhérer aux principes portés par la loi. De l'autre, cette appropriation demeure partielle et incomplète. » Plus de 8 parents sur 10 considèrent qu'une éducation sans violences physiques ni verbales est encouragée en France. Pour autant, on découvre que 83 % des répondants déclarent avoir eu recours à une violence verbale ou psychologique au moins une fois au cours des douze derniers mois et 41 % d'entre eux déclarent même avoir eu recours à une punition physique au cours de l'année écoulée.
Ce constat est similaire à l'enquête que nous avions menée entre février et juillet 2024 auprès des professionnels de l'enfance et de la parentalité. Environ la moitié des répondants considéraient qu'il n'y avait pas ou peu d'évolutions depuis la promulgation de la loi. Seuls 16 % constataient une réelle modification des mentalités et des pratiques. Lorsqu'on les avait interrogés sur la nécessité de développer les actions de prévention, 36 % avaient souligné le besoin de mesures de sensibilisation et d'information. On dira donc que les mentalités changent, mais pas vite, et qu'il y a encore beaucoup à accomplir.
JDA : Quel rôle jouent les équipes d'animation contre la violence éducative ordinaire ?
Anne-Claire Chermette : Les animateurs ont un rôle important à jouer, comme l'a montré l'exemple systémique de Paris [ndlr : révélations de nombreux cas de violences et de maltraitances sur les jeunes accueillis dans les accueils périscolaires parisiens, suite à la diffusion, jeudi 29 janvier 2026, par l'émission Cash Investigation de l'enquête de Claire Tesson]. Bien entendu, ce cas n'est pas à généraliser mais les acteurs éducatifs peuvent s'interroger sur leur posture face à des jeunes. Les cris et les injonctions à l'obéissance restent le quotidien des enfants et des jeunes accueillis dans les centres de loisirs.
Les animateurs peuvent donc commencer par questionner leurs pratiques, évaluer au quotidien la prise en compte des besoins des enfants, questionner la pertinence de l'environnement, comment sont pensées les activités... C'est une réflexion individuelle mais aussi collective, en équipe. C'est très difficile de changer seul, et on peut se sentir dépassé. On doit bannir de son langage des expressions qui nient les émotions comme « arrête de crier » ou « arrête de faire ton bébé », essayer d'interagir à hauteur d'enfant... On ne doit pas ajouter de la violence à la violence.
Il est aussi important que les professionnels de l'animation ne soient pas maltraités institutionnellement et puissent bénéficier de conditions de travail propices à l'instauration d'un climat bienveillant.
Pour finir, les équipes d'animation ont également un rôle à jouer, même si c'est un sujet complexe, sur la sensibilisation des familles à la violence éducative ordinaire, en instaurant autant que possible un dialogue (mais rappelons-le, les cas de violences les plus graves doivent faire l'objet d'un signalement ou d'une information préoccupante, il est important que les équipes soient formées en ce sens).
Nous invitons les équipes d'animation à venir consulter les outils et ressources mis à disposition sur le site de l'association : il s'agit de tracts et d'affiches librement téléchargeables... Nous proposons par ailleurs une exposition mobile sur les thèmes de la violence éducative ordinaire et de la domination adulte. Elle est composée de 18 panneaux qui peuvent être imprimés au format A3, et peuvent constituer un support pour aborder le sujet en équipe ou auprès des familles.
Nous renvoyons aussi vers de nombreux autres documents d'information et de sensibilisation (textes, témoignages, vidéos, podcasts...)
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