Quand on a rencontré la violence pendant l'enfance, c'est comme une langue maternelle qu'on nous a apprise.

Marie-France Hirigoyen.

A propos des limites

Par Olivier Rolland, membre de l’OVEO

Je me rappelle que mon entourage disait de moi que je n’avais « pas de limites ». Or, ce n’est pas faute d’avoir reçu des claques et des sermons pour ne pas faire ceci ou ne pas dire cela, justement pour me donner ces prétendues limites. En y réfléchissant, j’avais surtout besoin qu’on m’écoute et qu’on me donne une explication sans crier. D’apprendre que mes actes pouvaient avoir des conséquences, et si je donnais l’impression de ne pas avoir de limites, c’était surtout pour attirer l’attention ou exprimer ma révolte. En tout cas je m’en serais bien passé, parce que je savais très bien que je prenais des risques, j’aurais tellement voulu être « heureux » (m’aimer, quoi !) et ne pas avoir besoin de jouer un rôle.

Je ne vois pas pourquoi on dit qu’il faut « poser des limites » aux enfants alors qu’il faudrait en poser de la même manière aux adultes, si on utilise ce principe. J’aime bien ce qu’écrit Janusz Korczak : « L’enfant est comme un étranger dans une ville inconnue dont il ne connaît ni la langue, ni les coutumes, ni la direction des rues. Souvent, il préfère se débrouiller seul, mais si c’est trop compliqué, il demande conseil. Il a alors besoin d’un informateur poli. »

J'ai lu quelques textes qui expliquent pourquoi il faut poser des limites. J’ai trouvé celui-là qui ressemble à tous les autres par les clichés qu'il véhicule (c'est moi qui souligne dans le texte) :

« L'absence de limite est toujours une source d'angoisse. Un enfant qui ne se voit pas définir des limites claires se trouve fort démuni. Il a besoin de savoir ce qu'il a le droit de faire et ce qu'il ne peut pas faire. Poser des interdits lui donne des balises qui le rassurent. L'enfant a besoin d'un cadre qui va l'aider à grandir.

« Certes, ce cadre évolue avec l'âge de l'enfant. Il convient d'adapter les interdits avec le degré d'autonomie qu'il a atteint. Ainsi les interdits de la petite enfance : ne pas descendre l'escalier, ne pas sortir dans la rue tout seul, ne pas allumer la télé seront progressivement levés. D'autres leur succéderont : ne pas faire du vélo sur une route jugée trop dangereuse, ne pas rentrer d'une visite chez un copain après une certaine heure, ne pas regarder la télé avant d'avoir fait ses devoirs.

« Mais les règles posées seront d'autant plus rassurantes qu'elles feront preuve de stabilité. Les décisions doivent être maintenues pendant une certaine durée et les deux parents doivent s'accorder sur ces limites. Si les règles changent trop souvent ou sont appliquées de façon aléatoire, l'enfant vit alors une insécurité affective qui va l'angoisser et le priver des bienfaits de l'anticipation. Comment prévoir les conséquences de ses actes si les règles changent en permanence ou ne sont pas respectées ?

« L'absence de limites expose l'enfant à une illusion dangereuse : celle de sa toute-puissance. Si les parents ne mettent pas un frein aux débordements de l'enfant, c'est la vie qui s'en chargera et le choc risque d'être rude.

« L'autorité sert à faire comprendre à l'enfant qu'il n'est pas tout seul sur ce monde1, et qu'il y a des règles valables pour tous.

« Pour autant, il est bon de préciser que l'établissement des normes en vigueur dans une famille doit toujours s'élaborer sur le mode de la négociation, les limites relatives à la sécurité de l'enfant notamment. La règle doit être annoncée de manière explicite et doit être conforme aux valeurs fondamentales : respect d'autrui, respect de la personne de l'enfant. La négociation avec l'enfant a pour but de lui faire comprendre que la loi émise n'est pas soumise à l'arbitraire de l'adulte mais qu'elle tire sa justification de lois universelles qui sont le fondement de notre civilisation [sic]. » (Source : http://genevieve.cavaye.pagesperso-orange.fr/limites.htm.)

Dans Cahier du soir d’un éducateur, de Jean Cartry, j’ai relevé ces passages :

« Au modeste niveau de notre action quotidienne auprès des enfants et des adolescents, oser dire non, assumer l’inévitable conflit qui s’ensuit, est l’enjeu fondamental de la relation éducative car l’enfant n’est pas naturellement bon. La mégalomanie infantile n’est pas une abstraction clinique. Le Petit Prince, dans sa lumineuse blondeur, vient d’une autre planète mais, les petits princes de la terre, eux, sont dans la toute-puissance, la volonté de jouissance immédiate et l’emprise totalitaire sur leur mère. Ils règnent sur un royaume d’illusions. C’est dans la loi du père qu’ils apprennent à résister au mal sans se prendre pour une incarnation du bien et, ce relativisme, dans la loi et la désillusion, est déjà un humanisme. » (P. 75.)

« En prison les ados difficiles ?

Un enfant, un adolescent doit être contenu dans le temps afin de ne pas prendre la nuit pour le jour. Il doit se coucher, se lever, manger à l’heure, entrer dans les rythmes quotidiens qui permettent la vie ensemble, les rythmes circadiens qui permettent la vie tout court. Il doit distinguer l’avant de l’après dans le maintenant du penser. Il s’agit de pouvoir faire des projets, de différer la satisfaction d’un désir, de goûter au bonheur de l’attente où s’exerce l’espérance.

Un enfant, un adolescent doit être contenu dans l’espace afin de ne pas s’y perdre en errance, de reconnaître sa place et ses limites, d’habiter des lieux pour être parfois seul, parfois avec les autres. Il doit connaître la différence entre le fermé et l’ouvert et faire un travail de circulation entre son dedans et le dehors.

Un enfant, un ado doit être contenu dans son corps pour en expérimenter les aptitudes dans des limites, pour différencier le public de l’intime, pour contenir ses pulsions et contrôler sa violence et sa sexualité comme on veille au feu.

Un enfant, un ado doit être contenu dans la relation aux adultes, parents, maîtres, éducateurs qui ne sont pas des copains, encore moins des complices mais des images porteuses de loi et de sécurité. Il doit être contenu dans sa relation aux autres qui sont, comme lui, sujets de désir et non pas objets de jouissance. Il doit être confronté à la loi et aux interdits foncièrement libérateurs.

Un enfant, un ado, doit être contenu dans un moule humain pour prendre forme humaine. Contenu, pas détenu. » (P. 107.)

Pourtant, p. 114, l’auteur écrit : « Tous ces meurtres psychiques (Maurice Berger2) commis pour le “bien” des enfants parce que “Tu honoreras ton père et ta mère”, injonction biblique où s’enracinent la culpabilité et la terreur enfantines décrites notamment par Alice Miller »… mais il écrit cela pour dénoncer le retour d’enfants chez leurs parents toxiques et violents, retour dicté par des textes législatifs ou administratifs et qui relève davantage de la maltraitance caractérisée définie par la société, que de la maltraitance telle que la définit Alice Miller.

Donc je crois avant tout que les limites sont là pour contenir les enfants parce qu’ils sont censés être mauvais et qu’ils peuvent devenir tout-puissants, croyance fondée sur la peur de ses propres parents du petit enfant que l’on a été.

J'aimerais donner un autre exemple que j'ai relevé dans A corps et à cris de Caroline Eliacheff, et qui aurait suscité pour beaucoup de parents le besoin de « poser des limites » :

« Il [un garçon dans une situation difficile] demande : “Comment on sait que c'est un garçon ?” Je [Caroline Eliacheff] le lui explique. Après cette séance où il a appris des choses, il sort en me disant, mi-interrogatif, mi-affirmatif : “Ce qu'on sait on peut le prendre”, interprétant lui-même son comportement de “voleur”. Je lui réponds qu'effectivement on peut apprendre en “volant” du savoir aux professeurs, mais que l'on m'a avertie que l'école lui reprochait de voler des objets aux plus jeunes, ce qui est interdit; mais j'ajoute avoir bien compris que ce qu'il voulait, c'était du savoir. Depuis, on ne m'a jamais parlé de vols à l'école. »

Cet enfant sait très bien que c'est interdit de voler, il exprime son besoin d'apprendre comme il peut.

Tout le monde doit respecter des limites (et les siennes !), il n'est pas question de le contester. Ce que je veux dénoncer, c'est l'emploi de ce mot pour les enfants à des fins de soumission et d'appropriation. Les limites auxquelles nous sommes confrontés sont comprises des enfants par les exemples que nous pouvons leur donner, et non à cause de notre autorité.


1. (Sur ce monde, sic.) On peut craindre au contraire que l'enfant ne se sente très seul face à l'autorité décrite par l'auteur, et à la description qui est faite de lui et de ses « pulsions » !
2. Professeur associé de psychologie à l'université Lyon 2, chef de service en psychiatrie de l'enfant au CHU de Saint-Étienne et psychanalyste.