Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

Deux réactions à la violence éducative

Par Olivier Maurel, porte-parole de l’OVEO

Une nouvelle venue du passé, d'abord, mais actualisée par une canonisation prochaine.

Le pape François a annoncé son intention de canoniser en septembre 2015 le franciscain Junipero Serra (1713-1784), religieux qui a évangélisé la Californie au XVIIIe siècle et qui avait déjà été béatifié en septembre 1988. Ce projet a suscité l'opposition de nombreux Californiens d'origine indienne, qui n'ont pas oublié que cette évangélisation a contribué à la destruction des cultures et souvent des vies des populations indiennes qui vivaient là depuis des milliers d'années. Mais il est intéressant de savoir aussi que Junipero Serra, élevé lui-même à la dure1 était un partisan fervent des châtiments corporels.

Cela est confirmé par le témoignage de l'explorateur Jean-François de la Pérouse, qui a visité la mission californienne de Monterey en 1786 et a écrit : « Des punitions corporelles sont infligées aux Indiens des deux sexes qui négligent l’exercice de la piété, et de nombreux péchés, qui en Europe sont laissés à l’appréciation de la justice divine, sont ici punis par le fer et le pilori. Et enfin, pour compléter la similitude entre ceci et d’autres communautés religieuses, il faut observer que, de l’instant où un indien est baptisé, l’effet est le même que s’il avait prononcé ses vœux perpétuels. S’il s’échappe de la mission pour aller habiter avec sa famille dans un village indépendant, il est sommé trois fois de revenir à la mission, et s’il refuse, les missionnaires en appellent au gouverneur qui envoie alors les soldats pour le saisir dans sa famille et le ramener à la mission, où il est condamné à recevoir un certain nombre de coups de fouet. » (Extrait du Journal de Jean-François de la Pérouse, Monterey, 1786.)

Mais, lorsqu'on lui reprochait cette pratique, Junipero Serra répondait que « contrairement aux tyrans », il le faisait « par amour », « comme un père tendre et circonspect ». Lorsqu’un châtiment corporel était nécessaire, celui-ci était supervisé par un autre Amérindien, et les punitions elles-mêmes étaient appliquées afin de causer une douleur tempérée et de l’embarras, plus qu’une blessure durable.

Le père Serra n’en était pas moins sûrement au courant d’abus possibles à cet égard. Ainsi, en 1780, il écrivait : « Je suis prêt à avouer qu’au sujet des châtiments dont nous discutons, certains prêtres ont pu se laisser aller à des injustices et à des excès. »

Le pape et l'Eglise justifient la canonisation de ce religieux malgré cette pratique par « l'époque » : « Nous devons ici faire très attention de ne pas juger le passé avec nos critères d’aujourd’hui. À l’époque, dans de nombreuses parties du monde civilisé au XVIIIe siècle, on usait par exemple couramment du fouet, des chaînes et du pilori. » L'argument serait plus convaincant si l'Eglise elle-même n'avait pas encouragé de telles pratiques tout au long des siècles où elle a été étroitement associée aux pouvoirs politiques et judiciaires.

Après cet exemple de reproduction de la violence subie, justifiée par le même argument de l'« amour paternel », un exemple inverse de résistance dès l'enfance à la maltraitance. Il s'agit de Samar Badawi, jeune femme d'Arabie Saoudite. Dès l'âge de 13 ans, révoltée par la violence de son père qui la battait, elle a fait une fugue, puis une nouvelle fugue à l'âge de 26 ans pour la même raison. Elle porte plainte et demande que son père soit privé du statut de tuteur. Mais son père la poursuit pour désobéissance et obtient gain de cause auprès des magistrats saoudiens. La « fille indigne » passe sept mois en prison. Après sa libération, elle épouse l'avocat qui a pris sa défense et qui se trouve aujourd'hui emprisonné à son tour après avoir été condamné à quinze ans de prison. Elle a créé un blog sur lequel elle prend la défense de tous les militants des droits de l'homme saoudiens2.

Deux personnalités, deux époques et deux contextes évidemment très différents. Junipero Serra qui, tout en défendant certains des droits des Indiens, d'après ce que disent de lui ses historiens, reproduit sur eux le comportement qu'il juge avoir été bon pour lui et conforme aux préceptes de son Eglise. Samar Badawi, qui se révolte à 13 ans, qui ose porter plainte à 26 ans alors qu'elle connaît certainement le contexte d'une extrême dureté dans lequel elle vit, et qui élargit son action à tous les dissidents de son pays. On aimerait savoir ce qui a déclenché en elle cette révolte et le courage et la persévérance pour la maintenir des années durant dans un pays où le slogan électoral du pouvoir royal affiché sur tous les murs est : « Ecoute et obéis. »


  1. D’après Le Monde du 2 mai 2015 ; je n'ai pas trouvé de confirmation ailleurs, mais l'information paraît très vraisemblable compte tenu des coutumes éducatives du XVIIIe siècle. []
  2. Source : Le Monde, 6 mai 2015. []