Quand on a rencontré la violence pendant l'enfance, c'est comme une langue maternelle qu'on nous a apprise.

Marie-France Hirigoyen.

Grandir la peur au ventre

C'est seulement depuis peu (quelques mois seulement) que j'ai appris que ce que je combattais depuis de nombreuses années portait un nom: la VEO.

J'ai grandi avec elle... Malheureusement.

Je suis la benjamine d'une fratrie de 3 enfants, un père gendarme - très pris, très absent... - une mère jeune et souvent dépassée, qui crie, tape, menace, humilie... Mon quotidien pendant presque 19 ans. Ce n'est pas sans émotion que j'écris ces mots, même aujourd'hui, à 31 ans, les larmes coulent toutes seules, ça fait mal de se souvenir. Je veux témoigner parce que j'en ai marre de lire des commentaires de personnes disant qu'une "bonne" fessée, une "correction", ne les a pas tués, qu'ils ne sont pas pour autant des déséquilibrés etc. ça me révolte et j'ai envie que la France prenne enfin position contre la VEO ! J'en souffre encore aujourd'hui !! Et ce ne sont pas les psy qui essaient de "justifier" ou "expliquer" les gestes de mes parents qui me feront me sentir mieux ! Je m'en fous de connaitre leurs raisons, parce qu'il y a des conséquences tristement indélébiles et ils n'en prennent pas la mesure.

Ma mère plaisantait avec les autres femmes de gendarme en disant que nous avions appris par coeur le numéro court des enfants battus ! Pensez-vous ! Ils se prennent une volée et ils se sentent maltraités !!!

Je ne me souviens pas de gestes tendres de mes parents, encore moins de mots d'amour ou de compliments. Peut-être quelques rares moments avec mon père... Je ne me souviens que des moments qui font mal. Ceux qui parfois me donnaient envie que ma mère tape plus fort pour qu'elle m'achève.

J'avais tellement peur de m'en prendre une que je mentais constamment pour me protéger, mais évidemment lorsque le mensonge était découvert c'était pire, mais je suppose que ça valait toujours le coup d'essayer.

Des coups pour une mauvaise note, des humiliations, des moqueries, mais je n'entendais jamais que l'on m'aimait. Je me détestais tout autant qu'eux. A même pas 10 ans je demandais parfois, en colère et en hurlant, à mes parents pourquoi ils m'avaient fait naitre ! Je ne comprenais pas l'intérêt de m'avoir "voulue".

Des "anecdotes", des "rien du tout", pour elle, mais des choses qui marquent pour moi. Un spectacle de danse où j'étais très fière de moi, ma prof de danse me chouchoutais, j'étais la plus jeune du groupe... Et à la fin du spectacle, ma mère me sort "tu comptais tes pas ! on voyait bien tes lèvres bouger !". Je tenais tête : je chantonnais, maman !! "Arrête de dire n'importe quoi on voyait bien que tu comptais tes pas!". Je n'avais qu'une envie : qu'on me dise que c'était bien ! qu'elle était fière peut-être ?! C'est "marrant" comme on espère encore et encore des marques de reconnaissance de quelqu'un qui n'en a jamais eu.

Je me souviens d'un mensonge qui m'a valu d'être tirée du lit par les cris de ma mère, mon père me jetant dans la baignoire et me mettant sous la douche froide, en chemise de nuit. J'étais terrorisée et ne saurais même pas dire, aujourd'hui, quel était le motif de ce mensonge.

Je les ai haïs... Tellement.

Lorsque j'ai évoqué cet épisode à mon père il y a très peu de temps, il a pleuré, ne s'en souvenait pas... il m'a demandé pardon et m'a avoué ne pas avoir vu que nous souffrions tous les 3 et que nous avions terriblement peur de notre mère. Pour lui, il croyait ce que disait notre mère, nous étions insupportables... Je lui en ai parlé parce que je voulais qu'il(s) comprenne(nt) bien que je n'accepterais pas qu'il donne une fessée ou une gifle à ma fille, comme je l'ai déjà vu sur mes neveux. Ma soeur reproduit l'éducation que nous avons reçu sur ses enfants, ça me fend le coeur, et elle ne dit rien lorsque mes parents se permettent de "corriger" ses enfants... C'est tout simplement impensable pour moi. Je refuse toute forme de violence sur mon enfant, et si qui que ce soit ose s'aventurer sur ce chemin sur MON enfant, ce sera un aller sans retour. Je lui ai bien expliqué que je serai intraitable et intolérante, que ça ne me dérangera pas de ne plus les voir du tout, au pire des cas. Je lui en ai parlé à lui parce qu'il est plus ouvert et moins sur la défensive que ma mère. Pour elle, nous sommes ingrats et "les enfants ça exagère toujours tout"...

Pour moi, tout ça, ça fait partie de la violence : les gestes tout autant que les mots.

J'ai quitté la maison à 19 ans, prétextant vouloir me rapprocher de mon petit ami qui vivait dans le Nord... C'était mon excuse pour m'éloigner. Reprendre mes études en alternance pour me débrouiller seule, loin d'eux.

J'ai ensuite quitté la France, sur un coup de tête, en m'inscrivant à un programme d'échange culturel de filles au pair aux Etats-Unis, à 21 ans. Le jour où je leur ai dit "je sais ce que je vais faire après mon BTS ! Je pars vivre aux Etats-Unis pendant 1 an !" Ils ne m'ont pas cru et j'ai eu pour seule réponse "c'est ça oui !". Imaginez leurs têtes lorsque, un mois plus tard, je faisais mes bagages, visa en poche, sourire et excitation sur les lèvres.

J'ai vécu avec une famille qui pratiquait une éducation positive, le petit garçon que je gardais allait dans une école Montessori. A l'époque je ne comprenais pas le concept et les principes. Lorsque nous discutions éducation, que j'expliquais comment ça se passait chez moi, ils avaient l'air horrifié rien qu'à l'évocation d'une fessée ou de vexer un enfant. Je ne comprenais pas pourquoi ! C'était "normal" pour moi. Je ne comprenais pas le temps que la maman passait avec son petit garçon qui faisait une crise. Mais ils m'ont parlé, et il m'a fallu attendre mon retour en France pour prendre conscience de l'alternative qu'il existait !

Enfant, on se demande pourquoi les adultes ont oublié qu'ils ont eux aussi été des enfants un jour. Comme lorsqu'on se demande pourquoi un patron traite si mal un stagiaire (qui se justifie par un "moi aussi j'ai vécu ça quand j'étais stagiaire !" :-/). J'ai beaucoup réfléchi et me suis remise en question. Il m'a fallu m'éloigner géographiquement de la source de ma souffrance pour pouvoir prendre du recul et accepter que cette souffrance fait partie de moi, fait partie de mon passé, fait aussi de moi ce que je suis aujourd'hui. J'ai alors promis à ma petite Claire intérieure de ne jamais l'oublier. Je la revois parfois, cachée derrière un fauteuil du salon, 5 ans peut-être, qui se rend compte qu'elle vient de mettre un coup de feutre noir sur sa chemise de nuit blanche et que la peur l'envahit. C'est étrange cette sensation de la voir de l'extérieur, comme si j'étais spectatrice.

J'ai été entourée de personnes incroyables aux Etats-Unis, et puis ensuite à mon retour, lorsque je me suis installée à Paris. De belles rencontres qui m'ont ouvertes sur "d'autres façons de faire". J'ai pu parler de mon vécu pour la 1ère fois à ma meilleure amie il y a à peine 5 ans. J'en pleurais à chaudes larmes, elle me regardait ébahie et me confiait plus tard qu'elle n'aurait jamais pu imaginer que j'avais pu vivre de telles choses. Elle a grandi avec une mère aimante, dont elle est très proche. Elle est devenue maman à son tour, quelques années plus tard et elle m'a inspirée ! Elle a été mon modèle ! Je la voyais douce et attentionnée avec son bébé... Je savais que je voulais être CE genre de maman.

En mai 2014 je découvre ma grossesse, pas planifiée, le père s'envole... Mais je désire cet enfant plus que tout. Ma fille est née en Janvier 2015, j'ai passé 9 mois à lire Filliozat, Gordon, Guegen, à écouter des conférences de Marshall Rosenberg. Ma lutte intérieure était en marche depuis quelques années déjà mais l'arrivée de ma fille a accéléré la machine. Je me suis fait une promesse, promesse que je fais aujourd'hui à ma fille : s'aimer, communiquer, respecter. A la moindre montée de colère en moi, au moindre cri qui commence à sortir de ma bouche, c'est comme une alerte qui s'allume en moi, je vois ma mère et je ne veux pas lui ressembler. Je me ravise. Je respire profondément. Je demande pardon à ma fille, la serre dans mes bras, je lui dis que je l'aime plus que tout au monde, et je m'apaise.

Ma fille ne sera pas une énième victime de plus de la VEO. C'est mon combat. Ma conviction que le monde sera meilleure avec de l'amour et de la bienveillance.

Aujourd'hui je ne respecte toujours pas ma mère. C'est triste mais c'est ainsi. On se "cotoie", c'est cordial, je n'aime pas particulièrement passer du temps avec elle - elle ne comprend pas et dit que ça lui fait du mal ! IRONIE ! Parfois même je me demande si je l'aime tout simplement... Pouvons-nous aimer quelqu'un qui nous a fait souffrir tant d'années ?

Aucun enfant ne devrait vivre ça. Comment peut-on se construire sur des fondations brisées ? Comment peut-on croire, encore au 21ème siècle, que la violence "enseigne" quoi que ce soit ?