Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

J’ai rompu toutes les relations avec ma famille depuis l’âge de 25 ans

Témoignage reçu (en juin 2010) en réponse au questionnaire du site.

Avez-vous subi vous-même de la violence éducative au cours de votre enfance ? Sous quelle forme ?

OUI! Coups de martinet sur les fesses et les parties génitales nues, claques sur la tête, tirage des oreilles et des cheveux, agenouillement sur une règle métallique, violences verbales du style: "tu es un incapable...", inscrit dans une institution catholique pour déficients visuels, obligation avec menaces verbales de faire les rites religieux, même les enfants non baptisés l'étaient de force et devaient faire leurs rites religieux.

A partir de et jusqu'à quel âge ?
7 ans et jusqu'à 19 ans. Cette violence a pris différentes formes au fur et à mesure de l'âge. Dans le milieu familial, clairement violence éducative ordinaire tout au long de la période avec de la dévalorisation permanente. Il y eu une période de maltraitance physique entre l'âge de 12 ans et 16 ans où l'emploi du martinet sur les fesses nues était pratique presque quotidienne lorsque j'étais chez les parents durant les congés scolaires et il y eu une fois très grave où là, ce fut carrément un acte de barbarie lorsque je fus frappé sur les parties génitales au moyen du martinet avec des blessures très graves que la mère a soignées alors que c'était elle-même qui avait rapporté au père en état d'ébriété que les trois frangins que nous étions, avions montré nos sexes à la petite voisine au travers d'un grillage... Bien entendu l'attitude de la mère est purement et simplement d'une perversion sans bornes et sans nom... La dernière fois que les coups ont plu, ce fut à l'âge de 23 ans lorsque j'avais eu un rire émotif. Mais cette fois-ci j'ai rendu les coups et je suis parti en claquant la porte. Chez les religieuses, ce fut de la violence ordinaire d'éducation où le chiffon du tableau voltigeait dans la tronche des élèves, les punitions à genoux sur une règle métallique étaient courantes, la nuit debout devant un toilette était également de mise. Les rites religieux y étaient strictement obligatoire, peu importe la conscience des élèves qu'ils soient très jeunes ou adolescents, la moindre parole de travers et une erreur lors d'une prière c'était du tirage d'oreilles et des cheveux sur les tempes...

Par qui ? (père, mère, grands-parents, autre personne de la famille ou de l'entourage, enseignant...)
Parents, grands-parents paternels, religieuses du Centre de Rééducation pour Déficients Visuels de Clermont-Ferrand.

Cette ou ces personnes avaient-elles elles-mêmes subi de la violence éducative dans leur enfance ? De quel type, pour autant que vous le sachiez ?
Pour mon père, c'est certain qu'il a fait l'objet de violence physiques sous la forme de raclées de la part de sa mère, son père s'étant suicidé... Ma mère, je n'en sais rien et les religieuses de Clermont-Ferrand, je n'en sais rien non plus. J'ai vu de mes propres yeux ma grand-mère paternelle foutre des raclées à grands coups de rouleaux à pâtisserie sur son troisième mari lorsque celui-ci rentrait en état d'ébriété, celui-ci est décédé d'une cirrhose du foie...

Vous souvenez-vous de vos sentiments et de vos réactions d'alors (colère, tristesse, résignation, indifférence, sentiment d'injustice ou au contraire de l'avoir “bien mérité”...) ?
Avec les parents, c'était carrément de la maltraitance caractérisée puisque les corrections se faisaient à grands coups de martinet sur les fesses et les parties génitales nues. J'étais sans doute trop lucide sur ce qui m'arrivait et je me sentais dans l'impuissance à fuir dans la mesure où comme malvoyant je ne savais pas où aller autrement lorsqu'on débute l'adolescence. Alors à quoi bon fuguer puisque je savais alors que la police et la gendarmerie ne prenaient pas en compte les plaintes des enfants dans le début des années 70. Chez les religieuses en internat, je me vengeais des violences ordinaires d'éducation en saccageant les décorations par exemple, saccageant également tous les symboles se rapportant à la religion...

Avez-vous subi cette(ces) épreuve(s) dans l'isolement ou avez-vous eu le soutien de quelqu'un ?
Dans l'isolement dans le milieu familial, une cousine de laquelle j'étais proche m'a dit un jour: "Mais enfin comment est-ce possible, ta mère est si gentille!" c'est naturellement à de tels propos qu'il me fut possible plus tard, d'identifier que ma mère était et restera une perverse narcissique... et dans l'internat religieux nous étions solidaires entre les élèves garçons, de sorte que nous faisions toutes les conneries de la création pour destabiliser la hiérarchie catholique de l'établissement et nous sommes parvenus un jour à faire chialer la religieuse supérieure!

Quelles étaient les conséquences de cette violence lorsque vous étiez enfant ?
Dès que les violences ont eu pour cible mes parties génitales à l'âge de 12 ans, les résultats scolaires se sont effondrés de la moitié passant à 9/20 au lieu de 18/20 et l'entourage n'y a vu que du feu dans la mesure où je cachais tout à mes camarades... La violence étant moindre dans l'établissement scolaire par rapport au milieu familial que je préférait y être à l'abri. J'avais une image totalement déformée de l'univers féminin, dans la mesure où les garçons et les filles étaient totalement séparés et si nous avions le malheur d'aller voir une fille, lui parler, c'était le renvoi assuré. J'ai dû apprendre le vivre ensemble entre garçons et filles à partir du jour où je suis arrivé en classe de seconde à l'Institut National des Jeunes Aveugles à Paris et je dois remercier aujourd'hui toutes mes amies de l'époque de m'avoir beaucoup aidé à le faire! Il faut bien préciser que dans la fratrie nous sommes trois garçons, aucune fille.

Quelles en sont les conséquences maintenant que vous êtes adulte ? En particulier vis-à-vis des enfants, et notamment si vous êtes quotidiennement au contact d'enfants (les vôtres, ou professionnellement) - merci de préciser le contexte ?

Ma première épouse ayant eu des petits enfants, j'ai pu être en contact avec des petits enfants. Me souvenant parfaitement de toutes les violences subies, petites et grandes, je me suis attaché à ne jamais employer la moindre forme de violence à leur égard. Lorsque des difficultés avec l'autorité survenaient, je prenais du temps avec l'enfant pour lui faire verbaliser ce qui venait d'être vécu, de manière à provoquer une conscience du danger et je répétais la chose tant que la notion de danger n'était pas totalement intégrée. Professionnellement je n'ai pas eu à être en relation avec des enfants à ce jour. Dans d'autres domaines de la vie d'adulte, j'ai fait un passage chez les anarchistes avec en particulier un passage par Radio Libertaire entre l'âge de 24 et 26 ans. Par ailleurs, j'ai développé mes compétences dans le droit, particulièrement le droit de la consommation. Ainsi j'ai fait un long passage par l'Union Fédérale des Consommateurs Que Choisir où je tenais des permanences litiges. J'ai également travaillé au Québec pour un service prenant en charge les personnes en situation de surendettement. Pour compléter le tableau, j'ai fait une formation d'accordeur réparateur de pianos que j'ai exercée durant plusieurs années à Nice. J'ai rompu toutes les relations avec ma famille depuis l'âge de 25 ans. J'ai dû faire moi-même une thérapie sous la forme de la musicothérapie durant quelques mois pour retraiter toutes les questions liées à la violence familiale. Depuis l'an dernier, l'âge de 50 ans, j'ai entrepris une formation pour être moi-même musicothérapeute, cette formation s'achevant en 2011 lorsque j'aurai 52 ans. J'ai été déjà marié avec une première femme particulièrement violente et nous avons divorcé au bout de trois ans de mariage. Je me suis remarié depuis avec une seconde femme avec laquelle nous connaissons une réelle harmonie et une grande paix intérieure, jamais de conflits, encore moins de disputes, le dialogue y est permanent! Lorsque j'ai habité au Québec, j'ai découvert à ce moment-là les mouvements de dépendants affectifs anonymes. Je suis donc en train de créer cela en France à Strasbourg mais en y intégrant la question de la violence subie dans l'enfance comme source de développement de la dépendance affective à l'âge adulte. D'un point de vue relationnel, mes relations amicales sont composées à 90% de femmes et 10% d'hommes, ayant un profond rejet de mes semblables masculins. Je me souviens du fameux mercredi soir de mai 1985 où, lors de la finale de coupe d'Europe de foot à Bruxelles, il y avait eu une formidable bousculade dans les gradins faisant un grand nombre de morts et de blessés. Les auditeurs de Radio Libertaire appelaient la radio pour témoigner de ce qu'ils voyaient à la télé et j'étais au standard ce soir-là. J'étais particulièrement écoeuré de la violence extrême de ces types abrevés de haine et de bière comme l'avait si bien chanté Renaud...

Globalement, que pensez-vous de votre éducation ?
Je la qualifie de désastreuse, non productive de valeurs. J'ai réfléchi très tôt à des formes alternatives d'éducation car je me suis vite rendu compte que c'était une véritable catastrophe que de vouloir imposer les choses par la force en lieu et place de l'émulation. Résultat des courses, aujourd'hui je suis un libre penseur et je bouffe du curé à toutes les sauces! J'ai cultivé le plus possible mon autonomie contre l'incurie des assistantes sociales... Ce positionnement s'explique par le fait que je suis aveugle. Je considère que le fait de vouloir faire baptiser les enfants très jeunes est une forme de violence par rapport à la conscience de l'enfant dans la mesure où il n'est plus possible de retirer son nom des registres de baptême, essentiellement dans la religion catholique.

Viviez-vous, enfant, dans une société où la violence éducative est courante ?
OUI... Chez les religieuses de Clermont-Ferrand, rien n'apparaissait puisque le jour de la fin de l'année scolaire, il y avait une grande fête où les enfants étaient mis en valeur par différentes représentations soit de théâtre, soit de musique... donc les parents n'y voyaient que du feu, d'autant que chez les familles les violences y étaient beaucoup plus graves que dans l'institution religieuse, d'autres élèves me l'ont témoigné par la suite, essentiellement des filles avec lesquelles j'ai pu relationner par la suite, les ayant retrouvé dans la
vie d'adulte dans des associations de personnes circulant avec des chiens-guides d'aveugles.

Qu'est-ce qu'évoque pour vous l'expression « violence éducative ordinaire » ? Quels types de violence en font partie ? Et quelle différence faites-vous, le cas échéant, entre maltraitance et « violence éducative ordinaire » ?
La violence éeducative ordinaire, ce sont toutes les formes de violence physiques ou psychologiques visant à faire changer des comportements à l'enfant en utilisant la force et le lien de subordination de l'enfant par rapport à l'adulte, que celui-ci soit son parent ou son enseignant. Il s'agit également du non respect de la conscience de l'enfant en le faisant baptiser de force et en l'obligeant à suivre toutes les phases initiatiques des religions sans obtenir son consentement éclairé... Il s'agit enfin du non respect des rythmes biologiques de l'enfant et de semer la confusion entre les nécessités biologiques des besoins de l'enfant et les projections des parents ou des pédagogues sur l'enfant. Les adultes devraient aider l'enfant à trouver sa voie qui lui correspond. Ainsi, je suis parrain civil d'une adolescente âgée de quatorze ans. Il y a deux ans, elle m'a sollicité pour que je l'aide à choisir sa voie. Elle m'avait dit à l'époque que l'armée l'attirait. Je dois dire que personnellement, je n'ai pas une grande estime de l'armée, mais, j'ai fait toutes les recherches nécessaires pourtant afin de répondre au mieux à son questionnement et je lui ai posé un certain nombre de questions ouvertes pour l'aider à réfléchir sur le sens d'un éventuel engagement dans l'armée et des conséquences que cela pourrait avoir dans sa vie d'adulte. Elle y a effectivement réfléchi et aujourd'hui elle y a renoncé en utilisant ses propres arguments qu'elle a pu développer avec sa réflexion qui lui est propre. Les actes de maltraitance sont tous les coups physiques portant atteinte à l'intégrité physique ou psychologique de l'enfant avec notion de le dégrader pour l'empêcher d'évoluer. Ainsi tous les actes entraînant une incapacité de travail sont clairement des actes de maltraitance. Les actes de barbarie sont tous les coups entraînant une invalidité temporaire ou permanente empêchant l'enfant puis l'adulte de faire un ou plusieurs actes de la vie tel que se lever, se coucher, se laver, aller aux toilettes, se déplacer de manière autonome, préparer les repas et manger...

Avez-vous des objections aux idées développées par l'OVEO ? Lesquelles ?
Pas la moindre objection, cela rejoint parfaitement mon point de vue sur la question.

Comment nous avez-vous connus : site ? livre d'Olivier Maurel ? salon ? conférence ? autres ?
Une adhérente, que je remercie ici.

Ce site a-t-il modifié ou renforcé votre point de vue sur la violence éducative à l'égard des enfants ?
Mon point de vue a été renforcé par ce site.

Si vous acceptez de répondre, merci de préciser sexe, âge et milieu social.
Thierry, 51 ans, en cours de formation de musicothérapeute.