C’est seulement quand se produit un changement dans l’enfance que les sociétés commencent à progresser dans des directions nouvelles imprévisibles et plus appropriées.

Lloyd de Mause, président de l'association internationale de Psychohistoire.

Deuxième lettre ouverte d’Olivier Maurel au pape François

Lettre ouverte au pape François à propos de l'Exhortation Amoris Laetitia

Très Saint Père,

J'ai été de ceux qui ont accueilli avec joie votre élection et les premiers moments de votre pontificat. J'ai été touché par votre simplicité, votre refus du décorum, votre courage et surtout par ce que je croyais être votre bienveillance.

Toutefois, certaines de vos paroles sur l'éducation des enfants et sur les corrections qu'il serait nécessaire de leur faire subir m'ont inquiété.

Mais depuis que j'ai lu votre Exhortation sur l'amour dans la famille publiée le 8 avril dernier, je suis vraiment perplexe, car on trouve dans ce texte des recommandations susceptibles d'encourager les pires pratiques éducatives sur les enfants.

Vous écrivez en effet, page 15, paragraphe 17 de cette exhortation : « Les parents ont le devoir d'accomplir avec sérieux leur mission éducative, comme l'enseignent souvent les sages de la Bible. » Pour illustrer cette recommandation, vous citez les références d'une série de six proverbes bibliques écrits entre quatre et six cents ans avant Jésus-Christ.

Or, quand on se reporte au contenu de ces proverbes, il y a de quoi être horrifié.

Je passe sur les trois premiers (Pr, 3, 11-12 ; 6, 20-22 et 13,1) qui ne valent guère mieux que les suivants mais qui sont moins évidemment scandaleux.

Mais les trois derniers sont absolument consternants. Les voici dans la traduction de la Bible de Jérusalem :

  • Pr 22, 15 : « La folie est ancrée au cœur de l'enfant,
    le fouet bien appliqué l'en délivre. »
  • Pr 23 13-14 : « Ne ménage pas à l'enfant la correction
    si tu le frappes de la baguette, il n'en mourra pas.
    Frappe-le de la baguette
    et tu délivreras son âme du Shéol1. »
  • Pr 29, 17 : « Corrige ton fils, il t'épargnera toute inquiétude
    et fera les délices de ton âme. »

La « mission éducative » des parents consiste-t-elle vraiment à suivre ces conseils des « sages de la Bible » : corriger leurs enfants à coups de baguette (ou de « bâton » ou de « verge » selon les traductions) et ne pas « ménager la correction » car de toute façon, l'enfant « n'en mourra pas » ? Est-ce vraiment ce que vous avez voulu dire ?

Alors que je formulais la même question, il y a quelques années, à propos de l'emploi du proverbe : « Qui aime son fils lui prodigue les verges, qui corrige son fils en tirera profit », cité au paragraphe 2223 du Catéchisme de l'Eglise catholique, on m'avait répondu en substance qu'il s'agissait là d'images symboliques et que les verges n'étaient que le symbole des corrections sages et modérées que les parents donnaient avec amour à leurs enfants.

Malheureusement, je dois vous dire que cette réponse trahit un manque d'information flagrant sur la réalité de la situation des enfants. Aujourd'hui encore, dans la plupart des pays du monde, dont beaucoup sont de culture chrétienne, ce n'est pas à coups de « symboles » qu'on « corrige » les enfants mais bien littéralement à coups de bâton, de palette de bois, de règle, de ceinture, de câble électrique, de tuyau de plastique, de « chicote », de poivre dans les yeux, de pâte de piment dans la bouche, l'anus ou le sexe, en les attachant ou en les suspendant à des arbres, en les brûlant avec des braises, et par bien d'autres moyens encore, et cela, dans leur famille et à l'école ! Les parents et les maîtres croient bien faire en pratiquant ces méthodes, non pas par méchanceté mais en toute bonne foi et « avec amour », simplement parce que c'est leur tradition et qu'ils ont été élevés ainsi. Ils ne peuvent que penser que les proverbes que vous citez légitiment leurs pratiques puisqu'ils en appliquent littéralement les recommandations avec quelques variantes locales. Et quelle horrible justification leur donne le proverbe 22, 15 : « La folie est au cœur de l'enfant » ! Vous ne pouvez pourtant pas ignorer ce que beaucoup de parents ignorent malheureusement, à savoir que le cerveau des enfants est inachevé jusqu'à un âge avancé et que ce que les anciens prenaient pour de la « folie » (les pleurs, les colères que les enfants ne peuvent maîtriser), est simplement dû à cette immaturité. Vous rendez-vous compte que vous invitez les parents à battre leurs enfants dès le plus jeune âge pour les « délivrer » de cette « folie » ?

Comment ne voyez-vous pas qu'il est tout aussi irresponsable de citer « symboliquement » ces proverbes à des parents qui les appliquent déjà à la lettre, qu'il le serait, dans des pays où la lapidation est encore en usage, de citer « symboliquement » les versets 21, 18-21 et 22, 20 du Deutéronome, qui recommandent de lapider le fils indocile et la fille chez qui on n'a pas retrouvé « les signes de virginité » ?

Comment pouvez-vous ensuite dans la prière qui termine cette Exhortation, recommander aux chrétiens de demander à « la Sainte Famille de Nazareth, que plus jamais il n’y ait dans les familles des scènes de violence », alors que vous leur avez vous-même recommandé – quel exemple donné aux enfants! - la plus lâche des violences et la plus destructrice, celle qu'exerce un être grand et fort sur un être petit et faible, à l'âge où il est le plus vulnérable ?

En janvier 2014, au cours de sa 65e session, le Comité des droits de l'enfant a rappelé à l'Etat dont vous êtes le chef, qu'ayant signé la Convention des droits de l'enfant, il est de son devoir d'interdire toute punition corporelle et humiliation dans les écoles catholiques qui comptent près de cinquante huit millions d'enfants à travers le monde. Ne pensez-vous pas que votre exhortation aurait été plus évangélique si elle avait annoncé cette interdiction ?

Vous avez vous-même dit, avec votre langage spontané et direct, qu'un mot irrespectueux sur votre mère pourrait valoir à son auteur, de votre part, « un coup de poing ». Quelle réponse mériteraient alors des conseils de violence à l'égard des enfants ? Je vous le laisse juger.

Père que je voudrais continuer à croire « très saint », je vous prierai seulement de relire les proverbes que vous avez cités, de les confronter aux paroles si novatrices de Jésus sur les enfants, et d'avoir le courage (je sais que vous en avez!) de les dénoncer très vite et publiquement comme les restes de vieilles traditions absolument inacceptables à une époque où l'on connaît très bien leurs conséquences sur la vie future des enfants ! C'est urgent car, depuis la publication de votre exhortation, vous êtes vous-même (sans le vouloir, j'en suis convaincu), potentiellement complice de la perpétuation de gravissimes maltraitances d'enfants dont les conséquences se manifesteront plus tard dans la violence de nombre d'adolescents et d'adultes que vous déplorerez, mais trop tard.

En attendant, je communique cette lettre à la presse, particulièrement à la presse catholique, pour tenter, autant que faire se peut, de remédier aux effets nocifs involontaires de votre exhortation.

Veuillez voir, Très Saint Père, dans la franchise que manifeste ma lettre, le signe du profond respect que j'ai pour vous.

Olivier Maurel,
Président de l'Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVEO)

(Cette lettre a été envoyée le 14 avril 2016.)


Lire la première lettre ouverte d'Olivier Maurel au pape François : Quand le Saint-Père parle des pères....

A lire également : La violence faite aux enfants dans les traditions religieuses et spirituelles.


  1. Le séjour des morts pour les Hébreux. []