Quand on a rencontré la violence pendant l'enfance, c'est comme une langue maternelle qu'on nous a apprise.

Marie-France Hirigoyen.

Freud et le mouvement de Pédagogie psychanalytique

Psychanalyse et violence éducative

Par Olivier Maurel

Danielle Milhaud-Cappe, enseignante en philosophie morale et politique à l'Université de Paris 1-Tolbiac, a publié en 2007, aux éditions Vrin, un livre intéressant : Freud et le Mouvement de Pédagogie psychanalytique (1908-1937).

Ce livre permet notamment de faire le point sur l'attitude de Freud à l'égard de l'éducation, en particulier de la violence éducative, et de prendre connaissance du mouvement pédagogique qui s'était formé autour de sa pensée. Il permet aussi de voir les sources de l'attitude actuelle des psychanalystes à l'égard de la violence éducative.

Danielle Milhaud-Cappe est membre de l'Association Internationale d'Histoire de la Psychanalyse, mais n'est pas psychanalyste elle-même. Elle garde un certain esprit critique à l'égard de la pensée de Freud. Elle cite Alice Miller dans sa bibliographie et n'ignore pas la notion de « pédagogie noire ».

Position de Freud sur l'éducation

Danielle Milhaud-Cappe montre bien que l'éducation n'a jamais été au centre des préoccupations de Freud. Il n'a consacré à l'éducation « que quelques paragraphes de son oeuvre, et ses indications en la matière se présenteront toujours accompagnées d'un déni de paternité quant à la création elle-même » (p. 43). Comme elle le dit, « dans l'affaire de la pédagogie psychanalytique, [il] n'a pas eu l'initiative. La conséquence en est qu'il sera toujours, vis-à-vis de ces réalisations, dans une situation inconfortable. » (P. 39.) « Les positions de Freud sur les questions éducatives, comme sur bien d'autres, sont souvent fuyantes, affirmées puis récusées, et sans doute cette attitude est-elle chez lui parfois réfléchie, parfois plus inconsciente. » (P. 9.)

Freud lui-même l'a d'ailleurs reconnu dans sa préface au livre d'Auguste Aichhorn, Jeunesse à l'abandon : « Personnellement, je n'ai eu qu'une participation très modeste à cette application de la psychanalyse [à l'éducation]. Il y a très longtemps déjà, j'ai fait mien le mot plaisant qui veut qu'il y ait trois métiers impossibles : éduquer, guérir, gouverner. J'avais largement de quoi faire avec le second des trois. » (P. 52.)

Freud et la répression dans l'éducation

La conception que Freud se fait de l'éducation lui est dictée par ce qu'il pense des « pulsions » de l'enfant. « L'enfant doit apprendre à maîtriser ses pulsions. Lui donner la liberté de suivre, sans restriction, toutes ses impulsions, est impossible. Ce serait une expérience très instructive pour les psychologues, mais les parents n'y pourraient pas tenir et les enfants eux-mêmes subiraient de graves dommages. » (P. 62.)

Dans ses Nouvelles Conférences (1933), « il souligne le double écueil du “Scylla du laisser-faire” et du “Charybde de la frustration” ». Pour lui, « l'impossible de l'éducation reçoit alors son véritable contenu de sens. Il naît de ces impératifs contradictoires : ne pas heurter de front la pulsion, et pourtant ne pas la laisser déborder. » (P. 61.)

On pourrait croire à une attitude équilibrée, mais, très souvent, Freud n'insiste que sur la répression : « Il faut donc que l'éducation inhibe, interdise, réprime... » (Nouvelles Conférences, p. 199, éd. Gallimard, cité par D. M.-C.) Ce que reconnaît Danielle Milhaud-Cappe : « Le message freudien serait finalement de deux sortes : si l'éducation doit “chercher son chemin entre le Scylla du laisser-faire et le Charybde de la frustration”, c'est bien de ce second côté qu'elle risque de se trouver. » (P. 273.) Ainsi, dans une lettre à Pfister que ne cite pas Danielle Milhaud-Cappe, Freud écrit : « Il faut naturellement qu'il y ait une éducation ; elle doit même être sévère. » (25 juillet 1922.)

Ce qui n'a rien d'étonnant quand on connaît le fond de la pensée de Freud. Pour lui, contrairement à ce que prétendent nombre de psychanalystes, les deux pulsions fondamentales, instinct de vie et instinct de mort, Eros et Thanatos, ne s'équilibrent pas. « La disposition à la perversion est quelque chose de profond et de généralement humain. » (Trois Essais sur la théorie de la sexualité, p. 87, cité par D. M.-C.) Mais, lorsqu'il s'exprime de façon plus spontanée dans sa correspondance, il va beaucoup plus loin dans le pessimisme sur la nature humaine, c'est-à-dire, ne l'oublions pas, sur la nature des enfants : « En moyenne je n'ai découvert que fort peu de bien chez les hommes. D'après ce que j'en sais, ils ne sont pour la plupart que de la racaille. » (9 octobre 1918.). Et Paul Roazen, l'historien de la psychanalyse, rappelle que Freud écrivait à Lou Andreas Salomé : « Au fond de mon coeur, je ne puis m'empêcher d'être convaincu que mes chers compagnons les hommes, à quelques rares exceptions près, ne valent rien. » Quand on est animé d'une telle conviction, on peut difficilement pencher, en matière d'éducation, pour une autre attitude que la sévérité et la répression.

Or, il est intéressant de voir que, s'ils se réclamaient de la psychanalyse et étaient parfois très proches de Freud, comme notamment Pfister, les pédagogues disciples de Freud, du moins ceux dont traite le livre de Danielle Milhaud-Cappe, ont pris de très sérieuses libertés avec cette doctrine, et souvent sur des points fondamentaux.

Le mouvement de Pédagogie psychanalytique

Ce mouvement s'est formé autour de trois pionniers : un éducateur de délinquants, Auguste Aichhorn (1878-1949), un instituteur, Hans Zulliger (1893-1965), et un pasteur, Oskar Pfister (1873-1956).

Aichhorn s'oppose à Freud sur un point essentiel, celui du passage du « principe de plaisir » au « principe de réalité ».

Pour Freud, l'enfant ne serait animé que par le premier, et seule l'éducation, dont on a vu qu'elle doit être frustrante et répressive, peut le faire accéder au principe de réalité. Or, Aichhorn affirme, lui, que « le passage d'un principe à l'autre est une aptitude naturelle, puisqu'aussi bien, sans adaptation à la réalité, aucun vivant ne saurait survivre ».

Pour Freud, l'homme est un être déterminé par sa nature « perverse » et toujours plus ou moins rebelle à la socialisation. Aichhorn pense, lui, que « l'homme est libre et naturellement enclin à se socialiser » (p. 97). Aichhorn « confère à l'enfant un élan vers la culture et le bien que l'on chercherait en vain dans les approches freudiennes de l'enfant. » (P. 98.) « C'est cet optimisme foncier concernant l'humaine nature, écrit Danielle Milhaud-Cappe, qui permet au rééducateur de réduire la méchanceté à une simple réactivité qui, plus tard, lui fait occulter la portée de l'hypothèse de la pulsion de mort concernant l'explication de la délinquance. » (P. 98.)

Rien à voir évidemment avec le pervers polymorphe décrit par Freud dans les Trois essais ou le jeune « loup » hobbesien auquel il se réfère dans Malaise dans la civilisation. (P. 98.)

Hans Zulliger (1893-1965) ne semble pas croire, lui non plus, à la « perversion polymorphe » des enfants. « Car, au fond, affirme-t-il, l'homme est bon. » (La Psychanalyse à l'école, p. 211, cité par D. M.-C.) Dans cette logique, il affirme que « notre éducation doit être confiante, stimulante, encourageante, joyeuse » (L'Angoisse de nos enfants, p. 172, cité par D. M.-C.). Et, pour guérir les enfants, il croit davantage aux vertus du jeu et à l'expression qu'elle permet, qu'à celles de l'interprétation analytique. Le jeu de l'enfant est, pour lui, une « dynamique de guérison » (p. 163).

Quant au pasteur Pfister, bien que très lié à Freud, par une véritable amitié apparemment réciproque, il se différencie de lui sur un point qui était pourtant fondamental pour Freud : la sexualité. Alors que Freud voyait dans la sexualité « la clef du problème des psychonévroses, ainsi que des névroses en général » (p. 215), Pfister renvoyait dos à dos les théories de Freud et celles d'Adler qui, lui, privilégiait les rapports de domination et le complexe d'infériorité.

Aucun des trois, enfin, ne mentionna « Thanatos », « l'autre pulsion », c'est-à-dire la pulsion de mort (p. 267).

Il est significatif (et, je crois, heureux pour leurs élèves !) que ces trois pédagogues, très attachés à la psychanalyse, mais confrontés aux réalités de la pédagogie et du contact avec les enfants, aient laissé de côté des pans entiers de cette théorie.

Si l'on songe que, comme le souligne Danielle Milhaud-Cappe, « les investigations freudiennes ne fournissent pas de voies d'accès directes à l'enfance ». Que la « voie » par laquelle Freud a cru accéder à la connaissance de l'enfance « est paradoxalement celle de la maladie adulte [...] à partir d'un postulat général : celui de l'existence d'un lien de causalité entre le vécu enfantin et les symptômes névrotiques » (p. 134), on comprend mieux que la connaissance qu'avait Freud de l'enfance était tout ce qu'il y a de plus biaisé.

Mais qu'en est-il maintenant du point de vue des pédagogues disciples de Freud et de celui de Freud lui-même sur les punitions corporelles et la violence éducative en général ?

La psychanalyse et la violence éducative

Freud s'est très rarement exprimé sur les punitions corporelles. Celle dont il a parlé le plus longuement (mais en quelques lignes seulement !), c'est la fessée. « Une des origines érogènes de la tendance passive à la cruauté (masochisme) est l'excitation douloureuse de la région fessière, phénomène bien connu depuis les Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Les éducateurs en ont déduit avec raison que les châtiments corporels, qui sont généralement appliqués à cette partie du corps, doivent être évités chez tous les enfants qui, subissant les influences de la civilisation, courent le danger de développer leur libido dans des voies collatérales. » (Freud, Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, p. 90, cité par D. M.-C.).

Danielle Milhaud-Cappe note que « le thème de la violence éducative reste chez lui discret. Peter Gay déplore que Freud n'envisage pas le rôle pathogène de l'éducation paternelle, dans le cas pourtant flagrant du président Schreber. Hormis les méfaits d'une répression violente, Freud ignore les aspects les plus sombres du rapport pédagogique. » (P. 270.)

Pour elle, c'est donc « de manière seulement indirecte que la théorie freudienne a pu contribuer à la lutte contre le Child abuse et au développement des droits de l'enfant ». « La révélation de l'existence de pulsions chez l'enfant » aurait « conduit indirectement à des attitudes plus tolérantes. Les exigences relatives à la propreté se sont relâchées et les préjugés qui pesaient sur l'onanisme enfantin ont décru. On a mesuré les dégâts causés par des répressions injustifiées. » Selon le mot d'Anna Freud, il ne s'agit plus de « tirer les moineaux avec des canons ». Cependant, « on ne saurait aller jusqu'à faire de Freud le pionnier de ce combat » (p. 18).

Le livre de Zulliger, La psychanalyse à l'école, tient bien compte de l'emploi de la violence physique à l'égard des enfants. Il stigmatise la lâcheté des enseignants qui, devant le caractère indéfendable de leurs procédés, demandent caution à l'Etat : « [...] sentant combien est coupable l'usage que nous faisons de la férule, nous demandons aux lois scolaires de sanctionner les châtiments corporels. Ce serait un moyen de nous décharger sur l'Etat de notre responsabilité. » (P. 141.)

A travers des textes libres écrits par ses élèves de onze à treize ans, il dénonce aussi les effets de la violence éducative dans les familles :

« On me bat quand je fais une grosse bêtise. Alors je sens venir ça. J'en ai chaud. Je n'ai rien envie de faire. »

« En comptant les liens pour les gerbes, je fus battue parce que j'avais renversé la bouteille du petit déjeuner. J'ai pris une de ces colères... Que Dieu m'en garde ! Puis, continuant à compter, j'ai fait exprès de me tromper. »

« Quand le père rentre, je le regarde méchamment et au fond de moi-même, je le hais. »

« Je m'attardai dans le petit bois des mousses. Quand je rejoignis mon père, il avait fini de ramasser l'herbe. Il me donna une gifle qui me jeta dans le fossé. Quand je me relevai, j'en reçus une seconde. J'avais une grosse bosse à la tête. En dedans, je disais des gros mots à mon père et j'aurais voulu lui jeter une pierre. Mais je n'avais pas le droit de rien dire et je filai doux. »

Et il énumère ce que sont pour lui « les tristes et inévitables suites des châtiments corporels » : « Résistance passive, secrète ou déclarée, colère, fureur, haine, soif de vengeance, sadisme d'un côté, dissimulation, hypocrisie, attitudes sournoises et rampantes, peurs morbides, idées de mort et masochisme de l'autre. » (La Psychanalyse à l'école, pp. 44-45, cité par D. M.-C.) Quand on lit cette liste établie par un homme qui, lui, connaissait les enfants, quand on sait que Freud a élaboré sa conception de la perversion fondamentale de la nature humaine sans tenir compte des effets de cette méthode d'éducation subie par la majorité des enfants, on ne peut que considérer avec le plus grand scepticisme sa vision de l'humanité. Et l'on a du mal à comprendre que cette conception soit encore celle des adeptes de la théorie des pulsions(1).

Terminons quand même sur une remarque de Freud que l'on peut approuver même si l'on ne partage pas sa vision des enfants : « Ne peut être éducateur que celui qui peut sentir de l'intérieur la vie psychique infantile, et nous adultes ne comprenons pas les enfants, parce que nous ne comprenons plus notre propre enfance. » (P. 27.)


 

1. Pour la critique de la « théorie des pulsions », voir en particulier Alice Miller, L'Enfant sous terreur. Un résumé de ce livre se trouve sur le site d'Alice Miller (voir aussi la critique en lien sur cette page). A propos du « complexe d'Œdipe » (l'autre dogme infaillible de la psychanalyse, avec la « pulsion de mort »), on peut également lire cet article édifiant (à lire aussi, du même auteur : Punir au nom d'Œdipe). Il va sans dire qu'une telle vision de la « nature de l'enfant » (et donc de l'être humain) a des conséquences incalculables, non seulement sur la pratique psychanalytique elle-même, mais aussi, depuis près de cent ans, sur toute la culture et la société. (Note de C.B.)