Pourquoi appelle-t-on cruauté le fait de frapper un animal, agression le fait de frapper un adulte et éducation le fait de frapper un enfant ?

Je me sens encore et toujours humiliée…

J’ai attendu longtemps avant d’oser aligner des mots sur ce qui m’était arrivé enfant. Alors même que s’enchaînaient psychothérapies et tentatives d’analyse, jamais je n’ai pu prononcer les mots clés, les termes exacts de ma souffrance ; essayant désespérément de dédramatiser cette histoire, effleurant le sujet sans jamais l’aborder vraiment, masquant ma honte sous mille précautions de langage.

Mes résistances aujourd’hui n’ont pas changé, si ce n’est cette sensation d’urgence qui me pousse à les dépasser.

J’ai mis du temps, il faut le reconnaître, avant de comprendre la nature exacte de ces violences psychologiques et physiques subies, me reprochant mes réactions face à des pratiques cautionnées par l’ensemble de la société. C’est en découvrant sur Internet un texte de Tom Johnson, Les dangers sexuels de la fessée, que j’ai compris la dimension perverse des relations entretenues avec ma mère ; qui sous couvert de « bonne éducation » m’infligea, sans scrupule ni conscience d’agir mal, la pire des condamnations : celle de traîner toute une vie un désastre total, affectif et sexuel.

Les sentiments dominants restent la honte, la pudeur en souffrance, la culpabilité.

Je me sens encore et toujours humiliée. L’idée même d’être lu par les gens de ma famille, témoins passifs mais non moins consentants, me donne l’envie de me terrer ; de mourir, le terme est à peine exagéré ; de disparaître en tout cas. Dire ou écrire le mot « fessée » m’est extrêmement pénible, je le prononce du bout des lèvres. J’entends, incorporé à la sonorité du mot, rires méprisants et moqueries, comme si le terme lui-même contenait toute la honte ressentie. Cet acte d’écriture m’est néanmoins vital.

Que dire de ma pudeur, constamment mise à mal, puisqu’au travers des fessées reçues c’est mon intimité qui a été exposée… Quant à la culpabilité, comment puis-je oser accuser ma propre mère, pourquoi n’ai-je pas été capable « d’accepter » ses agissements ! Je passe et repasse ces questions dans ma tête, doutant sans cesse de la légitimité de ma révolte. Culpabilité orchestrée par mes sœurs, qui ne supportent pas que l’on ose critiquer ses parents. Ma mère est morte quand j’avais vingt-six ans, et j’oscille encore entre soumission mortifère et colère coupable.

Quels agissements ? Tout, et rien diront certains, ceux qui nient l’existence même de ce vécu. Pas tant de violence que cela en apparence, des petits riens, des paroles de tous les jours, une domination subtile, une dureté évidente, un sadisme latent qui ne dit pas son nom, une atmosphère, quelques actes, un acte particulièrement brutal. La sensation, entretenue par ses mots et ses attitudes, que je suis à elle, que mon corps lui appartient, qu’elle a des droits sur ce corps au travers de l’éducation donnée. Cela a duré jusqu’à l’âge de vingt ans, j’ai reçu la dernière claque sur la cuisse à dix-huit ans. Il a fallu que j’attende d’avoir des enfants, que la maternité déforme quelque peu mon corps pour que ma mère semble lâcher sa « main mise » sur moi, pour que je devienne alors un corps « ordinaire », sans intérêt, débarrassé de sa séduction. Ce que j’ai regardé une dernière fois sur son lit de mort, ce sont ses mains. L’image me terrifie encore.

Je ne suis pas une spécialiste de Freud, et me méfie donc de ce que je peux ou non en saisir. Il me semble néanmoins que la psychanalyse a longtemps considéré les dires des patients racontant leurs traumatismes d’enfance comme la seule expression de leurs fantasmes propres, dédouanant ainsi les parents de toute véritable culpabilité. J’ai cru comprendre aussi que certains praticiens, enfin, se démarquaient de cette conception, acceptant d’entendre ces histoires comme une réalité première.

J’essaye dans mon passé d’y voir clair, me remémorant d’une part les évènements précis, d’autre part les conséquences sur ma vie. Ce sont deux étapes complexes, difficiles à séparer.

La première démarche, qui consiste donc à repérer les faits, est compliquée dans le sens où j’ai baigné dans une sorte d’ambiguïté, de situation parfois à peine palpable, je l’ai déjà dit. J’ai mis des années à pouvoir « définir » ce que je vivais : était-ce un viol, une ambiance incestueuse, avais-je le droit de considérer ainsi la situation? Mais non voyons ! Puisqu’il ne s’agissait pas directement de mon sexe, c’est à dire de mon vagin, de ma vulve. Pas de pénétration, pas d’attouchements sur cette partie du corps qui n’intéressait pas, apparemment ; les actes étaient ceux d’une femme envers sa fille, et non d’un homme envers celle-ci. Et pourtant ! C’était bien au niveau du sexe que se traduisaient les sensations, j’expliquerai comment. C’était la domination d’un adulte sur un enfant, l’histoire d’un corps dénudé offert à la vue et aux mains d’un individu plus fort que lui.

La deuxième démarche, constater les dégâts, n’est pas simple non plus. Parce que tout cela reste subjectif au fond : mes réactions me sont personnelles, j’en suis quelque part responsable, d’autres enfants n’auraient peut-être pas « résonné » de la même façon à des traitements similaires. C’est là qu’intervient très fortement le sentiment de culpabilité, dans ce reproche constant que je me fais d’avoir réagi d’une certaine manière, et pas d’une autre. Avec pourtant la conscience lucide d’une absence totale de liberté dans ma position d’enfant, sans aucun libre arbitre sur le plan intellectuel, sans un quelconque pouvoir sur mon psychisme.

Je vais donc tenter de décrire au plus près les actes, et au plus près les conséquences ; de manière froide, pragmatique, est-ce seulement possible ? Avec la crainte qu’on me renvoie ma description des faits comme autant de points de vues modifiées, colorées par mon regard. Avec la peur que l’on considère mes réactions comme la preuve d’une constitution psychique fragile, n’engageant que moi...

Mais c’est justement au travers des exactions maternelles, et j’ose enfin aujourd’hui les nommer comme telles, que s’est fabriquée cette fameuse constitution.

J’ai sept ans. Quelques secondes d’un événement ordinaire feront basculer ma vie, exploser ma tête. Cinquante ans plus tard je revivrai la scène avec les mêmes sensations, et un goût d’irrémédiable.

J’ai sept ans et je suis têtue, pénible comme une enfant capricieuse. Je ne sais pourquoi j’aime embêter mes sœurs, une façon peut-être déjà de construire mon destin. Car je les cherche il faut le reconnaître, ces deux aînées que je nomme « petites saintes ». Elles sont obéissantes et gentilles, bien ancrées dans l’âge de raison. J’envie leur statue de « fille sage » mais elles m’agacent, et je ne désire surtout pas être comme elles. Je me sens malgré tout bien seule dans la rébellion et la révolte, tentant donc sans cesse de les déloger, de ce qui me semble être une trop confortable adhésion aux lois ambiantes.

Une énième dispute déclenche la foudre. Victimes relatives de mes quatre volontés et spectatrices vengées de l’incident, toute ma vie je les jugerai complices. J’accuserai leur complaisance, leur manière de minimiser et justifier les agissements maternels. Ressentiment dont elles subiront longtemps les conséquences, sans pouvoir véritablement comprendre.

Mais tout va trop vite, je zappe déjà, je ne suis pas prête…me voilà maintenant et pour me protéger encore, dans la dénonciation des fautifs, pauvres petites filles coupables d’un voyeurisme passif dont elles ignorent le sens. Comme si le regard porté sur la scène avait pris au fil du temps le pas sur l’histoire, comme si le manque de défense au moment où j’en avais besoin se révélait plus grave encore que l’acte lui-même. Injustement j’inverse les rôles puisque ma mère n’est plus. Dans la non-reconnaissance du mal subi je nomme les témoins et me heurte à leur absence, à la négation du souvenir, à cette inconscience générale et faussement protectrice, qui transporte dans le temps les miasmes d’une plaie négligée.

Les années passent et je me débats, le procès n’aura pas lieu. Mais des enfants sont nées, et des petits-enfants, qui entretiennent en eux et répandent notre saga familiale. Qu’on le veuille ou non nos descendants trahissent nos secrets, les révèlent de leur simple respiration.

Je découvre alors une misère partagée, qui comme l’océan, s’étale sur le rivage, s’infiltre dans le sable, envahit le territoire. Je ne suis plus le centre du monde. Filles et fils, neveux et nièces témoignent de la douleur des mères : en de jolis clins d’oeils, des sourires même, ou de grosses pathologies.

Je n’ai moi-même jamais frappé mes enfants, j’ai évité ce pire, oh miracle ! les névroses sont ailleurs, et curieusement, pas tant chez les miens. Sous-estimant la souffrance de mes sœurs, j’ai cru être seule sur le radeau ; occultant l’évidence, d’un échafaudage aux piliers reliés.

Je palabre, je disserte, j’évite comme toujours la description des faits. C’est comme un sas de protection, me permettant d’aller au but par touches successives.

Je suis donc insupportable. Ma mère alors m’emmène dans la chambre, une seule chambre pour nous trois, au bout du couloir. Je recule au fond de la pièce de telle sorte que j’y suis finalement prisonnière. Je suis en jupe, avec des socquettes. Mes cuisses sont à l’air libre. Je fais face à ma mère. Elle commence à frapper, très fort sur l’intérieur de mes cuisses, de plus en plus haut, très près du sexe caché par ma culotte ; j’ai les jambes écartées, offertes à ses mains qui régulièrement s’abattent sur ces parties si fines de ma peau.

L’intérieur de mes cuisses est très sensible, le mal est terrible. Je tente de les refermer, mais ses mains s’abattent partout où elles peuvent, à l’extérieur maintenant, c’est une pluie de claques sur mes rondeurs étalées qui me font hurler de douleur. Je tente de me débattre, piégée entre le lit et le corps imposant de ma mère qui fait barrage à tous mes efforts pour échapper à la correction. Ses mains de nouveau m’atteignent là où cela fait le plus mal, à l’intérieur des cuisses sur cette partie tendre de mon intimité, près du sexe.

Quelque chose se brise en moi ; quelque chose se brise dans ma tête sans que je puisse le définir. Comme si les rougeurs sur mes jambes et la douleur ressentie devenaient une fracture dans mon cerveau. Physiquement cassée, mentalement cassée.

Cette scène s’est produite deux fois, l’une donc chez nous devant mes sœurs, l’autre pendant des vacances devant mes cousins. Je m’y revoie jambes écartées, offerte aux coups et à leur regard, sans pouvoir me défendre, totalement soumise au bon plaisir et à la force de ma mère. La méritant forcément cette raclée. Elle frappait de façon extrêmement efficace, faisant claquer ses paumes de mains dans un bruit assourdissant ; la brûlure en était intense. Elle le savait et en était fière, de laisser sur ma peau la marque de ses cinq doigts. C’était son expression, « les cinq doigts sur tes fesses », dans les menaces régulières qu’elle proférait à mon encontre, la bouche et les yeux gourmands. Même habillée j’étais nue sous son regard, déshabillée en mots détaillant les couleurs que j’allais prendre.

Elle semblait obsédée par mes fesses, bien qu’au cours des deux scènes décrites je n’aie pas été touchée en cet endroit. Il fallait constamment qu’elle en parle.

Avec quel plaisir non dissimulé me faisait-elle me déculotter pour une piqûre ! Le médecin venait à la maison, cela se passait le plus souvent en public puisqu’il y avait toujours un membre de la famille à traîner par là. Elle racontait ensuite la scène à la voisine, avec moult détails.

Répétant à l’envi : « les fessées, il faut les donner avant l’âge de cinq ans », elle aimait parler d’éducation, donnait l’impression qu’elle y réfléchissait, qu’elle contrôlait ses choix.

Ma mère à l’extérieur n’était pas perçue comme une personne violente. Elle passait pour une mère attentive, et fière de ses trois filles ; elle savait les éduquer, avec l’autorité nécessaire. Présente à la paroisse pour de nombreuses activités, elle était considérée comme une personne dévouée et généreuse.

Celle qui m’a le plus aidée pendant mon adolescence, qui a vraiment joué un rôle de seconde mère, protectrice autant qu’il était possible, attentive à mes besoins, s’interposant quand elle trouvait l’attitude de ma mère trop dure, cette femme ne s’est jamais rendu compte de la gravité de ce que je vivais.

À dix-huit ans je suis tombée malade, enchaînant toutes sortes de maladies psychosomatiques. Depuis plusieurs années ma scolarité était difficile. J’avais passé des tests vers l’âge de onze ans, j’avais été déclarée « d’intelligence médiocre » par des psychologues me prédisant un avenir peu ambitieux. En vérité j’étais incapable de me concentrer : envahie de fantasmes bizarres dont je ne saisissais pas l’origine. En troisième, les professeurs avaient écrit sur mon bulletin : « élève désagréable, butée, défaitiste ; idées faussées, esprit déformé ». Ils pensaient m’imposer le redoublement. J’ai choisi la possibilité de passer un examen, de rattrapage en quelque sorte, que j’ai brillamment réussi… et qui m’a permis de poursuivre en seconde. Mais au moment du baccalauréat j’ai glissé de nouveau, entre autre dans une dépression, un enfermement qui excédait ma mère. Un jour qu’elle tentait de me faire parler, devant mon mutisme elle s’est énervée. Ne supportant pas que je lui résiste elle m’a frappée sur la cuisse, avec une violence dont le souvenir reste intact. Encore une fois pourtant, rien n’a semblé anormal à personne.

Ce n’est pas seulement la violence des coups portés, qui me font frémir encore aujourd’hui. La violence peut être « sèche », sans arrière-goût libidineux. Aussi terrible que cela puisse être, battre un enfant par des claques sur les joues, des coups de poings, des brûlures de cigarette que sais-je, toutes ces horreurs n’ont pas exactement la même connotation qu’un acte de violence sur les zones érogènes que sont les fesses ou l’intérieur des cuisses. Cela ne réduit certes pas les atrocités, mais la teneur en est différente.

Quoique… Le sadisme quel qu’il soit n’est-il pas toujours d’ordre sexuel ?

Ce que je perçus très vite chez ma mère, outre les droits qu’elle s’octroyait sur moi, c’est son propre désir, et son goût prononcé pour certaines parties de mon corps. Au-delà des coups, c’est son plaisir affiché, son appétit des rondeurs, la gourmandise des mots employés qui me blessaient. Je tentais par tous les moyens d’éviter le sujet, de me dérober, de ne pas provoquer sa jouissance. J’avais le choix d’adhérer à son jeu, accepter d’être sa chose, sa putain, renonçant pour son bon plaisir à ma dignité ; je pouvais ainsi lâcher prise, me rouler dans sa fange, arrêter de me débattre, avec la sensation alors de glisser dans un puit sans fond. Ou résister et résister encore, me cramponner à la paroi, désespérément, avec des moyens à peu près nuls de m’en sortir. J’étais irrémédiablement sur une pente m’entraînant malgré toutes mes résistances vers un univers de boue, de sang, de liquide gluant, de mort. Je suis obsédée par le suicide, non que je veuille mourir, mais parce que cette sensation de prostitution m’est intenable.

J’ai fait une grave anorexie après la naissance de mon deuxième enfant. Ne rêvant que de pureté, de pudeur, d’éther, de propreté ; être lavée, lavée encore ; m’inventant une existence d’ange, de pur esprit. Je voulais prouver que je pouvais vivre sans corps, sans nourriture donc. Vivre d’amour et d’eau fraîche, plutôt d’esprit et d’eau… Et pendant un temps cela fonctionnait, j’avais un cerveau performant.
Je suis flûtiste. Curieux choix que cette flûte aérienne, reine du ciel par excellence, dans les airs, bleu azur, désincarnée… c’est pourtant cet instrument qui m’a fait prendre conscience que je perdais pied, perdais dangereusement le contact avec la terre. Ma sonorité était devenue vide, sans fond, sans grave, sans corps, prête à casser à tout moment. Ne pouvant plus momentanément jouer - c’était pourtant mon métier, ça l’est encore - j’ai pris conscience que cette flûte était et devait être aussi « Carmen », la belle incarnée, la femme pulpeuse, amoureuse, terrienne, vivante. Pour comble de contradiction, il y a paraît-il dans mon jeu musical beaucoup de sensualité…
Accepter de nouveau d’être dans ma peau. j’étais comme ces gens dans le coma, qui par la suite se sont racontés flottant au dessus de leur corps dans une sorte de béatitude, puis forcés de reprendre place dans ce corps souffrant, parfois démantibulé, comme si revenir à la vie signifiait crier de douleur de nouveau.

Ce combat reste éternellement le mien, être dans le ciel ou sur terre. J’ai sans cesse envie de fuir, je m’échappe, du monde, de la famille, je vis retranchée et seule dans un coin de montagne, magnifique certes, isolé. Je suis attirée par le vide, le rien, l’absence ; remplir mes journées, au travers du métier que j’aime pourtant passionnément est une nécessité vitale en même temps qu’une terreur. Quand la souffrance est trop grande, parce qu’au fond j’ai besoin des autres, d’être vue, entendue, écoutée, admirée j’ose le dire – alors je retourne au monde. J’enseigne, je joue, j’entoure mes enfants, je m’en occupe comme la meilleure des mères, je ne manque pas de générosité ; puis j’ai de nouveau envie de disparaître, je suis dans un balancement infernal.

Que dire de ma vie affective ? je n’ai rencontré sur mon chemin que des hommes pervers, toutes sortes de perversité. Du pédophile latent au pervers narcissique, de l’homme obsédé par le jeu de la fessée pendant l’acte sexuel, ou l’acteur sadique de véritables sévices, au pire des manipulateurs. Le dernier en date a réussi d’abord à me séduire, dans un moment de grande fragilité ; se faisant passer pour un bon médecin, le bon samaritain volant à mon secours ; m’enfermant ensuite dans une situation très concrète d’exploitation, avec en prime la peur, la domination, l’humiliation, le mensonge constant ; je n’ai rien vu venir, et je me débats encore aujourd’hui pour en sortir…

Je suis très étonnée de me retrouver ainsi dans ce genre de situation, alors même que dans mon métier je suis considérée comme une femme de caractère, qui ne se laisse pas marcher sur les pieds.

Ce qui caractérise le pervers narcissique, c’est notamment son absence d’état d’âme, et son incapacité donc à se reconnaître coupable. Je me suis beaucoup posé cette question, du sentiment de culpabilité chez ma mère. Je crois qu’elle ne s’est jamais rendue compte du mal dont elle était l’auteur, qu’elle n’a surtout pas pris conscience des conséquences de ses actes. À sa décharge, personne à l’époque n’évoquait le problème. Si, Françoise Dolto peut-être, qu’elle écoutait assidûment à la radio (mais Françoise Dolto n’était pas toujours très claire sur certains sujets, avec des zones d’ombre, des contradictions). En tout cas ma mère n’était pas capable de s’analyser, et lorsqu’elle m’a découverte bien malade, elle n’a pas semblé remettre en question son attitude, s’empressant plutôt d’accuser mon père. Etait-elle responsable, excusable, voilà des questions qui m’obsèdent.

Dans ces répétitions, ces analogies que je suis bien obligée de repérer entre les diverses situations rencontrées, ce qui m’interpelle et dont je souffre profondément, c’est que jamais personne devant moi ne reconnaît ses torts, ne me présente ses excuses. La seule chose que j’attends pourtant, comme une condition incontournable à ma guérison, c’est d’être reconnue, dans les abus subies.

Je suis dans l’impossibilité de vivre une sexualité normale. Ce n’est pas faute d’envie, j’ai plutôt grand appétit. Souvent considérée comme une séductrice, les hommes croient ensuite me découvrir frigide.

Le premier orgasme qui m’est venu, de manière tout à fait inopiné, m’a surprise autour de mes trente-cinq ans. Je n’ai pas immédiatement réalisé ce qui m’arrivait. La sensation était si forte que je l’ai presque ressentie comme une douleur. J’étais entraînée vers l’inconnu, prise dans une vague forçant un barrage qui a lâché brutalement, à force sans doute d’usure inconsciente. J’étais à la maison, je devais à ce moment précis penser à ma mère. À cette époque je faisais une psychothérapie et chaque séance m’y ramenait, de façon très chaotique, puisque je m’exprimais par des larmes et des comportements de terreur, davantage que par les mots. Le psychiatre me considérait alors à la limite de la psychose.

Premier orgasme, au souvenir d’une fessée reçue. Quelle honte ! J’ai ainsi compris que ma sexualité, bien malgré moi, s’était construite, éveillée tout d’abord par ce contact physique bien particulier. Que la douleur ressentie s’était à mon insu transformée en jouissance. Que mon moteur sexuel fonctionnait tout seul à partir exclusivement de cette excitation, sensations renforcées par des paroles, et souvenir de ces sensations imprimé dans toutes mes cellules ; le tout sans aucune maîtrise possible. Je jouissais des fessées données par ma mère ! Là exactement était le terrain glissant évoqué plus haut, me conduisant inéluctablement à l’idée du suicide.

Le Constat est insupportable. Encore aujourd’hui, il me suffit d’évoquer tout cela pour que mon sexe mécaniquement et indépendamment de ma volonté se mette en mouvement. Je suis comme un homme qui bande, avec mon sexe au féminin.

Il ne se passe pas un jour sans que je ressente également une brûlure, tout au moins une sensation persistante sur la face interne des cuisses. Je suis comme possédée par des mains, posées sur cette partie de mon corps.

Aucun homme jusqu’à présent n’a su me faire jouir.

Ce qui caractérise ma vie aujourd’hui :

Une souffrance intérieure continue, et une lutte de tous les instants pour la supporter.

Mille tentatives pour m’en sortir, qui me transportent systématiquement vers d’autres horizons difficiles.

Un désespoir.

Un va-et-vient perpétuel entre la nécessité de me réconcilier en pensée avec ma mère, de lui pardonner, de l’aimer, et l’image qui me revient d’une sorcière, d’une salope dont j’ai toujours peur, qui sévit encore, qu’il faut dénoncer et éliminer.

Et pourtant :

J’ai l’intense désir de vivre, une force étonnante m’habite, une détermination que beaucoup envient. C’est le paradoxe de mon histoire, avec le sentiment qu’il y a peut-être là un défi à relever.

Si au moins mon combat pouvait servir !

M.C.