Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

La fessée toujours d’actualité…

Une femme a récemment été condamnée par le tribunal correctionnel de Lille à six mois de prison avec sursis pour avoir giflé sa fille de 9 ans (voir l’article paru dans Le Point à ce sujet). Nous profitons de ce cas unique pour rappeler que la loi d’interdiction de toutes formes de violence infligée aux enfants telle que nous la demandons est une loi préventive ayant pour but de provoquer un réveil des consciences, et non une loi répressive visant à mettre les parents fauteurs en prison.

Le débat sur l’interdiction des châtiments corporels en France a été relancé en 2009 à la suite de la proposition de loi d’Edwige Antier. 82 % de nos concitoyens se déclaraient alors opposés à une telle loi, selon un sondage TNS SOFRES réalisé pour Ouest France fin 2009. La crainte de voir les parents mis en prison pour avoir giflé leurs enfants avait été avancée dans les médias comme un argument contre l’interdiction. Le cas rapporté ci-dessus ne fera sans doute que renforcer cette crainte.

La Suède fut le premier pays à interdire en 1979 les violences infligées aux enfants. Cette loi préventive a permis de faire changer les mentalités en l’espace d’une décennie. Aucune peine d’emprisonnement n’avait jamais été infligée jusqu’à l’année dernière. Pour la première fois en 2010, des peines d’emprisonnement ont été prononcées contre un père de famille d’une part, et contre un couple de parents d’autre part (pour plus de détails sur ces cas, voir l’article Suède : le retour inquiétant de certaines formes de violence éducative ? ). Et, très rapidement, les opposants à l’interdiction se servent de ces cas pour critiquer les tentatives d’interdiction, par exemple au Canada.

En effet, au Canada, le droit de correction existe toujours comme en France. L’association Repeal 43 (du nom de l’article donnant droit de correction aux enseignants, parents et tuteurs) lutte pour le faire interdire depuis plusieurs années. La sénatrice libérale Céline Hervieux-Payette a récemment déposé une nouvelle proposition de loi. « L’objectif du projet de loi est d’éduquer les parents et les gardiens, plutôt que de les punir », a-t-elle expliqué à ses collègues du Sénat canadien.

Dans l’article publié sur le sujet par le Journal du Québec, on peut lire ceci :

    « Alors que Mme Hervieux-Payette affirme qu’aucun parent n’a été condamné dans les 26 pays qui ont interdit les châtiments corporels, deux parents de la Suède ont récemment reçu une peine de neuf mois d’emprisonnement.

    Selon les rapports, les parents ont administré une fessée à leurs trois enfants les plus âgés. La Suède interdit la fessée depuis 1979. En plus des neuf mois qu’ils doivent purger derrière les barreaux, les parents ont été condamnés à verser 25 000 couronnes à chacun des enfants concernés, soit environ 11 000 $ CAN.

    Retirer l’article 43 du Code criminel pourrait ouvrir la porte à des peines similaires pour les parents canadiens, selon des critiques du projet de loi de Mme Hervieux-Payette. Des condamnations pour voies de fait au Canada peuvent entraîner une peine de cinq ans d’emprisonnement. »

Présenté ainsi, l’emprisonnement d’un couple de parents fait bien entendu peur et ne peut que servir d’argument aux opposants à l’interdiction. Le cas des parents suédois est en vérité plus compliqué que ce qui est rapporté ici (voir à ce sujet l’article sur la Suède mentionné plus haut).

Encore une fois, il nous semble important de rappeler la nécessité d’une loi d’interdiction de toute forme de violences infligées aux enfants, loi préventive, accompagnée de campagnes d’information nationales ayant pour but de faire prendre conscience à l’ensemble de la population des méfaits de la violence éducative ordinaire. Il est indispensable qu’elle soit aussi accompagnée d’une vraie politique familiale et de soutien à la parentalité.

Le chemin vers cette prise de conscience reste cependant très long et sinueux, comme le montre cet autre article publié en juin 2010 par le même magazine Le Point, indiquant que 88 % des professionnels de la santé ne sont pas favorables à une loi d’interdiction, selon une enquête réalisée pour le Journal international de médecine au printemps 2010. Le journaliste rapporte plus loin que « les "blouses blanches" restent attachées à certains principes d'éducation dans lesquels la "correction" physique ne doit pas être systématiquement écartée ». Ah, les principes d’éducation !