Pourquoi appelle-t-on cruauté le fait de frapper un animal, agression le fait de frapper un adulte et éducation le fait de frapper un enfant ?

Nos réactions au 13 novembre

Nous publions ci-dessous les textes écrits par plusieurs membres de l'OVEO à la suite des attentats du 13 novembre 2015.

A lire également : On ne naît pas terroriste, on le devient...


Le socle de la violence humaine

Par Olivier Maurel

Face aux terribles attentats du 13 novembre, nous devons répéter ce que nous disons depuis longtemps. Si l'on peine à expliquer des massacres aussi inhumains, c'est parce qu'on s'obstine à ne pas tenir compte d'abord d'un phénomène massif qui constitue le socle de la violence humaine : la violence extrême, physique et psychologique, que subissent la majorité des enfants dans les pays où la méthode traditionnelle d'éducation n'a pas été remise en question. C'est ensuite à cause des formes de maltraitance grave qui subsistent dans des pays comme la France, où le niveau général de la violence éducative a baissé, mais où l'on n'a pas encore eu le courage et la lucidité d'interdire clairement toute forme de violence même relativement faible (tapes, gifles, fessées), seule manière d'éradiquer la maltraitance grave : celle qui produit les terroristes et plus encore les idéologues de la terreur.

Les attentats terroristes sont programmés dans la première catégorie de pays, celle où sévissent encore des méthodes d'éducation qui ont fait de l'espèce humaine, depuis des millénaires, l'espèce animale la plus destructrice et la plus cruelle qui soit. Et les organisateurs des attentats recrutent facilement comme exécutants des jeunes qui ont manqué d'amour, ont été abandonnés émotionnellement, n'ont pas été reconnus, ont été méprisés dès leur plus petite enfance, et qui croient trouver un sens à leur vie et une manière de se faire reconnaître dans l'adhésion à des idéologies qui justifient le meurtre.

Quand on trouve normal que des enfants soient frappés, battus, humiliés « pour leur bien », à un âge où leur cerveau est en pleine formation, il ne faut pas s'étonner si plus tard, quand les circonstances s'y prêtent, ils adhèrent à une idéologie aberrante et deviennent des bombes à retardement, « pour le bien » que leur a enseigné leur idéologie.

Bien sûr, les causes sociales, historiques, économiques, politiques jouent aussi un rôle dans le déclenchement des violences extrêmes. Mais, pour être exécutées, ces violences ont toujours besoin d'individus chez qui les capacités d'empathie présentes à la naissance de tous les enfants ont été détruites, et chez qui le respect de la personne des autres n'a pas pu se développer, parce que leur propre personne n'a pas été respectée. C'est toujours une fragilité affective qui fait que des jeunes se laissent convaincre par les mensonges des propagandistes de la haine et de la violence.


Les racines de la violence ne doivent pas être ignorées

Par Jean-Pierre Thielland

Il y a, en tout [...] massacreur ou terroriste, aussi terrible soit-il et sans aucune exception, un enfant qui fut autrefois gravement humilié, et qui, pour survivre, a dû totalement nier ses sentiments de complète impuissance. Mais ce déni radical de la souffrance endurée a entraîné un vide intérieur, et, chez beaucoup de ces êtres, un arrêt du développement de la capacité innée de compassion. Détruire des vies humaines, y compris la leur, réduite à l'état de vide, ne leur pose aucun problème.

(Alice Miller, Les racines de l'horreur dans le berceau.)


Le 13 novembre 2015, dans les rues de Paris et dans une salle de spectacle, des hommes ont une nouvelle fois, après le 7 janvier, délibérément semé la terreur et la mort, assassinant et blessant gravement plusieurs centaines de personnes.

D’abord saisis par l’horreur, nous nous sommes posé cette question : comment des hommes, pour la plupart très jeunes, en arrivent-ils à ce passage à l’acte aussi destructeur pour eux et pour les centaines de vies innocentes qu’ils ont sciemment décidé de détruire ?

L’anthropologue Dounia Bouzar, directrice générale du Centre de Prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam, travaille avec des jeunes qui sont entrés dans un processus de déradicalisation ». Elle évoque ce qu’elle appelle « un profil bien connu » : « Faiblesses familiales et sociales, non-intégration de la loi et actes de délinquance. ».Elle observe que ceux qui sont arrivés au bout du processus de radicalisation ont été déshumanisés : « La relation humaine est considérée comme une démonstration de faiblesse et exister passe par mourir en tuant… »

La presse nous a donné quelques éléments de l’histoire de certains des tueurs qui confirment ces profils.

Abdelhamid Abaaoud aurait été quelqu’un qui harcelait ses condisciples et ses professeurs et s’est fait attraper pour des vols de portefeuilles. Salah Abdeslam « a commis des actes délictueux en étant mineur ». Son frère, Brahim Abdeslam, a brûlé l’ancien logement de ses parents, a été impliqué plus récemment dans des trafics de drogue et est décrit comme « intelligent mais agressif » (Libération, 17/11/15 et 22/11/2015).

Bilal Hafdi, qui s’est fait sauter seul au Stade de France, est décrit comme quelqu’un de gentil, qui faisait des conneries de son âge, fumait des joints et souffrait de l’absence de son père mort quand il était petit. Samy Amimour est présenté comme « bien élevé », « timide » et « sportif ».

Ismaël Omar Mostefaï était connu des services de police pour de petits délits, condamné à huit reprises pour des conduites sans permis, des vols, des violences ou des outrages, par les tribunaux d’Evry et de Chartres.

Ces présentations restent très superficielles et donnent peu d’éléments précis. Elles soulignent surtout le peu d’intérêt porté à l’enfance des « terroristes » par la presse.

Seule l’enfance de Hasna Aït Boulahcen, tuée lors de l’assaut par la police à Saint-Denis, est évoquée un peu en détail et présente un univers marqué par la maltraitance et l’abandon (sur le site du Monde le 21/11/2015). Mais, là encore, aucun lien n’est fait entre cette enfance désastreuse et l’entrée dans la délinquance puis le terrorisme.

Il ne s’agit pas ici d’excuser des actes atroces, mais d’essayer de déterminer leur origine et de comprendre ce processus qui fait sombrer dans la violence.

Il s’agit aussi de prendre conscience que ce sont les actes terrifiants de ces jeunes qui nous disent ce que fut leur enfance, comme un miroir qu’ils nous tendent en forme de dernier acte de leur tragédie.

Car c’est bien sur ce terreau d’une enfance massacrée que les graines de la violence peuvent fructifier. L’altruisme et l’empathie innés de ces humains en devenir ont été anéantis par un environnement familial et social qui ne leur a pas permis de se défendre, les a empêchés d’exprimer leur colère et leur rage contre ces adultes qui les ont humiliés.

Cette colère justifiée mais étouffée et emmagasinée dans une totale solitude va constituer une véritable bombe à retardement. Bombe à retardement qui explose plus tard, lorsqu’ils pourront se choisir des boucs émissaires, notamment par le biais de la délinquance ou du terrorisme.

Car ils sont des proies faciles du prosélytisme et de l’extrémisme. La logique sectaire qui est le mode de fonctionnement de ces groupes va les prendre au piège. Ils vont enfin avoir l’occasion de se sentir importants, puissants, et gratifiés par une idéologie qui valorisera leur mépris de la vie et leur désignera leurs futures victimes. Ils trouvent enfin une issue à leur haine.

En février 2015, le psychiatre Maurice Berger déclarait : « Chez les enfants très violents, on est impressionné par l'absence de protection qu'ils ont subie, l'absence d'évaluation sérieuse de leur développement affectif, et par des décisions judiciaires insuffisamment protectrices… En 1992, j'écrivais : Pendant les quarante années à venir, nous continuerons à “fabriquer” des milliers de futurs adultes qui se tourneront vers diverses formes de violence. Nous y sommes : des enfants insuffisamment protégés et terrorisés n'ont pas d'autres choix que de devenir terrorisants… »

Nous savons bien que ceux qui se laissent facilement manipuler pour devenir des délinquants ou des tueurs sans états d’âme ont été des êtres fragilisés dès leurs premiers pas dans la vie. Et ils n’ont pas rencontré de « témoin secourable », au sens où l’entend Alice Miller, pour prendre leur défense ou leur offrir un regard et un soutien qui soient humanisants et empathiques.

Quand nos responsables politiques prendront-ils conscience que le fléau de la violence et de la criminalité se construit aussi au sein même de l’éducation, dans les familles ?


Terrorisme et répression des émotions

Par Catherine Barret

Que voulons-nous dire quand nous écrivons que les terroristes sont d’anciens enfants qui ont manqué d’amour et de respect ? On nous objectera qu’au moins certains d’entre eux (il est déjà intéressant que ce ne soit qu’une petite partie) ont été élevés dans des familles « normales », avec des « valeurs », que leurs parents « les aimaient », se sont occupés d’eux, bref, selon la formule consacrée, qu’ils étaient des enfants « sans histoires1 ». Pire, on interprète comme signe qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter le fait qu’un enfant (cela a été dit à propos des frères Kouachi, et aujourd’hui à propos d’au moins l’un des tueurs du 13 novembre 2015) ait été « timide et effacé » ! Autrement dit, un enfant « sage » ?

Comme l’explique Alfie Kohn dans son livre sur l’amour inconditionnel, un enfant peut être trop « sage ». Il peut manifester une « obéissance compulsive » par peur de ses parents (ou parfois d’une autre autorité, à l’école par exemple, ou aussi bien dans une famille d’accueil ou une institution), et, non, cela n’est pas bon signe, car cela veut dire que, dès que l’enfant sera assez grand pour échapper à cette autorité, s’il n’a pas rencontré de « témoin secourable », s’il n’a jamais pris conscience que ce qu’on lui a fait n’était pas « normal », il n’aura de cesse qu’il n’ait retourné contre d’autres (et contre lui-même) la violence qu’il a dû se faire pour s’adapter, pour réprimer dès son plus jeune âge ses sentiments et ses émotions d’enfant.

Dans la plupart des cas, cela donnera un adulte considéré comme « normal » et, encore une fois, « sans histoire(s) », bien que le plus souvent avec des problèmes relationnels, affectifs, de travail, de santé (dépression, addictions, maladies…). Mais, pour ceux chez qui le contraste entre leur vraie identité et le degré de répression des émotions aura été trop grand, il pourra suffire d’un environnement ou d’un contexte un peu particulier ou difficile, de rencontres faites au moment où l’individu se sent plus fragile ou cherche un sens à sa vie, pour que cette vie bascule vers l’obéissance à une autorité violente, surtout si cette autorité se pare d’idéaux fallacieux et de promesses de bonheur (y compris dans un autre monde hypothétique), et si elle donne à l’individu un sentiment d’« appartenance » qu’il n’avait encore jamais connu, puisqu’il ne s’était jamais senti accepté et aimé pour ce qu’il était.

Car on aura beau prétendre que les terroristes (ou ne serait-ce que certains d’entre eux) ont été élevés par des parents « aimants », ce qui compte pour la vie, ce n’est pas ce que le parent croit faire (même s’il croit le faire « pour le bien » de l’enfant), mais ce que l’enfant ressent. Et l’amour conditionnel, sous quelque forme qu’il se présente2, est le mode d’éducation le plus universellement répandu aujourd’hui dans l’espèce humaine.

Aimer un enfant « inconditionnellement » ne signifie pas que l’enfant « peut faire n’importe quoi ». Un enfant ne fera pas « n’importe quoi » s’il vit avec des adultes responsables, s’il se sent aimé pour lui-même (et non pour ce qu’il fait conformément à ce qu’on attend de lui) et n’a pas besoin pour plaire aux adultes de perdre son identité, sa confiance en lui-même et dans les autres. S’il n’a pas besoin d’être seulement « sage », de s’effacer, d’obéir. Si on le laisse apprendre en regardant vivre les autres, s’il trouve ses propres limites en comprenant que les autres non plus ne font pas « n’importe quoi », qu’il leur arrive à eux aussi de ne pas faire ce qu’ils voudraient, parce qu’ils tiennent compte des besoins et de l’intérêt de tous, et que c’est une tendance innée chez les animaux sociaux que nous sommes. Un enfant peut comprendre cela, si on lui en laisse la chance, s’il se sent réellement aimé, respecté, protégé. Mais ce n’est pas ainsi qu’ont été élevés les futurs terroristes.


A lire sur le site d’Alice Miller (c’est nous qui soulignons les extraits) :

Les racines de l’horreur dans le berceau :

« Contrairement à ce que l'on croyait jusqu'à une époque récente, nous ne venons pas au monde avec un cerveau complètement formé : il se développe durant les premières années de la vie. Et ce que l'on fait à l'enfant au cours de cette période, en bien comme en mal, laisse souvent des traces indélébiles. Car notre cerveau conserve la mémoire corporelle et émotionnelle – bien que, hélas ! pas forcément mentale – de tout ce qui nous est arrivé. Si l'enfant n'a pas, à ses côtés, de témoin secourable pour l'assister, il apprend à magnifier ce qu'il a connu : la cruauté, la brutalité, l'hypocrisie et l'ignorance. Car l'enfant n'apprend que par imitation, et non point ce qu'on cherche à lui inculquer par de belles paroles bien intentionnées. Plus tard, celui qui aura grandi sans témoin secourable et sera devenu instigateur de massacres, tueur en série, parrain de la Mafia ou dictateur, exercera – ou contribuera à exercer sur des peuples entiers, une fois qu'il en aura le pouvoir, la même terreur que celle qu'il aura subie et connue dans sa propre chair durant son enfance. »

Qu’est-ce que la haine ?

« Ce ne sont pas nos sentiments qui représentent un danger pour nous et notre environnement, le danger survient au contraire quand nous nous détachons d'eux par peur. C'est cela qui produit des forcenés, des kamikazes et tous ces tribunaux où l'on ne veut rien savoir des véritables causes des crimes afin de préserver les parents des délinquants et de laisser dans l'ombre sa propre histoire. »

Les sentiments de culpabilité :

« Comment un individu peut-il s'aimer lui-même quand très tôt il lui a fallu apprendre qu'il n'est pas digne d'être aimé ? Quand il reçoit des coups pour devenir autrement qu'il n'est ? Quand il n'a été pour ses parents qu'une charge, et en rien une joie, et qu'au final rien au monde ne pourra jamais venir à bout de la répugnance et la colère de ses parents ? Il croit qu'il est la véritable cause de cette haine, ce qui n'est en rien vrai. Il se sent coupable, veut s'améliorer, mais rien de tout cela ne peut marcher, parce que les parents déchargent sur leurs enfants la rage qu'ils avaient dû retenir et réprimer face à leurs propres parents. L'enfant n'était que le déclencheur de cette rage. »

Un extrait édifiant de Libres de savoir : Prologue : Tu ne sauras point.


  1. Notons d’ailleurs toute l’ambiguïté de cette expression, car beaucoup de journalistes l’écrivent au singulier : « sans histoire », comme dans la formule « les gens heureux n’ont pas d’histoire ». Alors qu’il s’agit en réalité, dans un tel contexte (comme lors des procès criminels), de prétendre que ces enfants n’avaient pas de « problèmes », n’étaient pas censés devenir des délinquants ni des tueurs. []
  2. Nous irons jusqu’à dire que ce qu’on appelle aujourd’hui « discipline positive » est dans la plupart des cas une façon d’imposer une forme d’amour conditionnel qui prend la place d’une relation authentique. Cependant, il est clair aussi que le risque qu’un enfant devienne physiquement violent est essentiellement conditionné par le degré de violence physique qu’il aura subi – ou qu’il aura vu infliger à d’autres. Mais le facteur le plus déterminant dans la répétition de la violence est la répression des émotions, l’impossibilité d’affronter la souffrance, les sentiments de haine et de colère vécus dans l’enfance, et d’ailleurs généralement oubliés. []