Quand on a rencontré la violence pendant l'enfance, c'est comme une langue maternelle qu'on nous a apprise.

Marie-France Hirigoyen.

Sur le contrôle et la notation

Par Sophie Blum, membre de l’OVEO

Image extraite de l’épisode "Chute libre" de Black Mirror : via son téléphone, Lacie note Jack, à qui elle vient de passer sa commande de café-crème.

Alors que nous écrivions au sujet du port du masque obligatoire pour les enfants :  « Le contrôle adulte engendré par l’obligation entrave la construction de la relation de confiance avec l’adulte et de la confiance en soi, et donc toute possibilité de prise de conscience de son propre “pouvoir”, c’est-à-dire de ses capacités à exercer sa responsabilité et à prendre une place digne dans la société » et que la question se posait de la formulation « contrôle adulte » ou « contrôle » (tout court), m’est revenu en mémoire un épisode de la série Black Mirror.

L’épisode s’intitule « Chute libre » et le synopsis disponible sur Wikipédia le présente ainsi :

« Dans une société régie par la cote personnelle, Lacie veut tout faire pour obtenir l’appartement de ses rêves. Quand son amie d’enfance au statut irréprochable lui demande d’être sa demoiselle d’honneur, Lacie voit l’opportunité d’améliorer sa note et réaliser ses rêves.

« L’histoire se déroule dans un monde où chaque personne note les autres de 0 à 5, les mieux notés ayant accès à de meilleurs services. Lacie ne vit que pour améliorer sa note de 4,2 […]. Elle se montre donc extrêmement polie et recherche toujours à obtenir l’approbation générale, quitte à mal noter un collègue qu’elle apprécie. »

Bien entendu, tout cela dégénère et les quelques faux pas de Lacie, sous pression, lui valent rapidement de voir sa note chuter, engendrant une dégringolade hors de contrôle. Au plus bas, elle rencontre une camionneuse ayant choisi d’ignorer ce système (elle-même notée à 1,4), prête à lui venir en aide quand tous les autres la rejettent.

Si les gens perçoivent en général assez bien la perversité du système de notation (notamment des salariés1), ces réflexions – chargées d’inquiétude pour l’avenir et souvent d’indignation – semblent le plus souvent totalement évacuées lorsqu’il s’agit de leur application aux enfants.

C’est là certainement une des conséquences de la domination adulte et un frein à sa dénonciation générale. Comme toute forme de domination (racisme, sexisme…), le simple fait de ne pas s’être formulé explicitement le concept empêche de voir le phénomène.

Pourtant, la notation et le jugement porté sur les enfants sont quotidiens et permanents (notes à l’école bien sûr2, mais aussi jugements tels que : « C’est bien mon chéri », « Ton dessin est très beau », « Il n’est jamais content celui-là »…), et induit les mêmes effets pernicieux que ceux mis en lumière dans cet épisode de science-fiction (pas si fictionnel) : recherche de l’approbation des autres (pour obtenir éventuellement des faveurs – récompenses), perte du discernement et de la capacité de juger de sa propre valeur pour adopter le jugement de la majorité.

L’idée que l’enfant DOIT être contrôlé (parce qu’il est jeune, parce qu’il ne sait pas, parce qu’il est imprévisible, bruyant, ne maîtrise pas les codes sociaux…) est un moteur essentiel de ce que l’on nomme « violence éducative ordinaire » et plus largement de la domination adulte.
L’adulte se pose à la fois en « sachant » (« je vais t’apprendre et te montrer le bon chemin »), en protecteur (« je suis là pour faire valoir tes droits ») et en vigile (« si tu dérapes, je sévirai »). L’enfant est en conséquence privé de son autonomie (peu d’opportunité à décider pour lui-même), devient vulnérable (n’a pas les mêmes droits que les adultes et dépend de l’efficacité des adultes pour faire appliquer ceux censés le protéger), et est obligé de se soumettre (dépossédé des droits fondamentaux accordés aux autres humains, il doit subir les mesures jugées nécessaires à son contrôle mises en place par les adultes autour de lui)

Sans faire l’effort de penser le « pourquoi » de cette différentiation adulte/enfant permettant de remonter le fil de la domination, peu de chances de voir le statut de l’enfant évoluer dans notre société.
Quand on commence à penser l’enfant comme un individu humain à part entière, au même titre que l’on considère une femme ou un Noir comme des individus dominés par un système, une petite lumière de conscience s’éclaire et le « peuple adulte » apparaît sous son plus mauvais jour : un colonisateur venu porter sa parole et sa foi par la force (et sous couvert de « bonnes » intentions ?).


Lire aussi quelques extraits des livres d’Alfie Kohn publiés sur notre site : Pourquoi beaucoup d’amour (ou de motivation) ne suffit pas ; Pourquoi  l’autodiscipline est surévaluée.
Un extrait du chapitre “Contraints à réussir” du livre Aimer nos enfants inconditionnellement d’Alfie Kohn (Éditions l’Instant Présent, 2015) est disponible à la lecture sur le site de l'éditeur.


  1. Voir par exemple l’extrait du spectacle de Blanche Gardin, Je parle toute seule, sur la notation de la propreté dans un aéroport : « L’humanité n’a plus de valeur… J’ai vu des bornes à la sortie des toilettes dans les aéroports – lieux fréquentés par 10 % des plus riches d’entre nous – où l’on invite les usagers à appuyer sur des smileys pour évaluer le niveau de propreté. En fait, les riches notent les pauvres qui se lèvent à 5 heures du matin pour nettoyer leur merde. Et on trouve ça “ludique”… »
    Réactions en commentaire : « Cette manie de tout noter de nos jours c’est compulsif », « Contente de voir que je ne suis pas la seule à avoir été choquée quand j’ai vu ce dispositif immonde. Pour moi ça s’apparente à de la délation… », « Avec des smileys comme ça c’est moins traumatisant pour l’employé qui se fait virer !! »
    N.d.A. : pour les enfants aussi la tendance est à la notation par smileys… []
  2. (Un site pour l’abolition des notes et examens à l’école sur lequel on peut lire un article d’Alfie Kohn à ce sujet, pointant point par point les conséquences de la notation : Du constat des effets dévastateurs de la notation à sa suppression. []