Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

Daniel Pennac, Comme un roman

Extraits choisis de l'essai de Daniel Pennac, illustrant à merveille la violence exercée sur les enfants par nos exigences et attentes d'adultes.

Un enfant qui ne lit pas (notamment quand cela lui est demandé pour l'école), ça pose problème. Un enfant qui lit "trop", ça pose problème aussi. Pennac nous rappelle le temps où le livre et nous, conteurs, ne faisions qu'un, en lisant à voix haute à l'enfant. L'enfant, qu'il nomme alors déjà "lecteur", adorait les histoires (et les adore encore si l'on revient à cette "gratuité" de la lecture). Il témoigne aussi de tout ce que les adultes s'autorisent à eux-mêmes mais n'autorisent pas aux enfants.

Dans ces extraits, il nous raconte la situation de lecture forcée liée à un travail scolaire :

« – Tu ne fais aucun effort !
Énervement, cris, renoncements spectaculaires, portes qui claquent, ou entêtement :
– On reprend tout, on reprend tout depuis le début !
Et il reprenait, depuis le début, chaque mot déformé par le tremblement de ses lèvres.
– Ne joue pas la comédie !
Mais ce chagrin-là ne cherchait pas à nous donner le change. Un chagrin vrai, incontrôlable, qui nous disait la douleur, justement, de ne plus rien contrôler, de ne plus tenir le rôle à notre satisfaction, et qui s’alimentait à la source de notre inquiétude beaucoup plus qu’aux manifestations de notre impatience.
Car nous étions inquiets.
D’une inquiétude qui le compara très vite à d’autres enfants de son âge. »

« Seulement, nous autres ‘pédagogues’ sommes usuriers pressés. Détenteurs du Savoir, nous le prêtons contre intérêts. Il faut que ça rende. Et vite ! Faute de quoi, c’est de nous-mêmes que nous doutons. »

« Qu’avons-nous fait du lecteur idéal qu’il était en ces temps ou nous-mêmes jouions tout à la fois le rôle du conteur et du livre ?
L’ampleur de cette trahison !
Nous formions, lui, le récit et nous, une Trinité chaque soir réconciliée ; il se retrouve seul à présent, devant un livre hostile.
[…]
Et ce n’est pas la moindre des métamorphose que cet acharnement de papa et maman à vouloir, comme la maîtresse, lui faire libérer ce rêve embastillé.
– Alors, qu’est-ce qui lui est arrivé au prince, hein ? J’attends !
Ces parents qui jamais, jamais, quand ils lisaient un livre, ne se souciaient de savoir s’il avait bien compris que la Belle dormait au bois dormant parce qu’elle s’était piquée à la quenouille, et Blanche-Neige parce qu’elle avait croqué la pomme. »

« Il est, d’entrée de jeu, le bon lecteur qu’il restera si les adultes qui l’entourent nourrissent son enthousiasme au lieu de prouver leur compétence, stimulent son désir d’apprendre avant de lui imposer le devoir de réciter, l’accompagnent dans son effort sans se contenter de l’attendre au tournant, consentent à perdre des soirées au lieu de chercher à gagner du temps, font vibrer le présent sans brandir la menace de l’avenir, se refusent à changer en corvée ce qui était un plaisir, entretiennent ce plaisir jusqu’à ce qu’il s’en fasse un devoir, fondant ce devoir sur la gratuité de tout apprentissage culturel, et retrouvent eux-mêmes le plaisir de cette gratuité. »


Comme un roman est un essai de Daniel Pennac paru en 1992 aux éditions Gallimard. Cet essai se veut à la fois un hymne et une désacralisation de la lecture, ainsi qu'une invitation à réfléchir à la manière pédagogique de l'appréhender. Il constitue ainsi une critique des techniques, exigences et recommandations de l’Éducation nationale.