Il est urgent de promouvoir la culture du respect de l’enfant comme “ultime révolution possible” et comme élément fondamental de transformation sociale, culturelle, politique et humaine de la collectivité.

Maria Rita Parsi, psychologue italienne.

Les hommes et la violence (4/5)

Un homme aimable peut aussi être un bourreau

Par Gert Svensson
Publié par le quotidien suédois Dagens Nyheter le 25/11/2008

Ce sont des pères de familles ordinaires qui ont torturé Eduardo Grutzky en prison en Argentine. « L'autorité et la pression du groupe peuvent pousser presque n'importe qui à faire usage de violences brutales », dit-il.

En prison, sa cellule ne faisait pas plus de cinq pas de longueur, avec des angles arrondis pour accroître la sensation de désorientation du prisonnier. Entre les latrines au sol d'un côté et la porte à barreaux de l'autre, il n'y avait qu'un banc en béton attenant au mur. Rien d'autre.

C'est dans cet espace qu'Eduardo Grutzky fut isolé durant cinq ans, la plupart du temps dans une obscurité totale, et à certaines périodes complètement nu. Il avait été emprisonné à cause de son engagement dans une guérilla gauchiste luttant contre la dictature militaire en Argentine au milieu des années 1970.

Son chef au sein de la guérilla était une femme lesbienne qui s'appelait Norma.

« C'était une personne chaleureuse, mais froide sous le stress. Elle est morte au combat et a changé pour toujours ma perception de la biologie, des rôles sexuels et des sentiments. C'est elle qui m'a rendu féministe. »

Il a été torturé durant quatre jours par les policiers qui l'avaient arrêté.

« J'avais les mains attachées dans le dos avec une corde qui m'entrait dans la chair. Ils me faisaient subir des électrochocs, me tabassaient et me broyaient le corps à coups de poids très lourds, afin que je leur révèle le nom de mes camarades. »

Son amie avait aussi été arrêtée.

« J'avais une cagoule noire sur la tête et j'ai entendu ses cris quand ils l'ont violée. »

Plus tard, en prison, la torture fut plus aléatoire. Il arrivait qu'on le laisse tranquille durant plusieurs jours, jusqu'au moment où les gardiens avaient envie de s'amuser. « On prend le Juif », disaient-ils, et lui plongeaient la tête dans un seau d'eau.

« Je me noyais et ils me ranimaient. A chaque fois. Ils me rouaient de coups parce que je ne voulais pas me masturber devant eux. »

« Le Gros », un des gardiens, était pourtant assez aimable. Comme la plupart de ses collègues, il n'était qu'un père de famille tout ce qu'il y a de plus ordinaire, qui travaillait.

« Il était aimable et serviable, me demandait comment j'allais et parfois me souriait. »

Mais, quand la prison a été reprise par des militaires durs qui ont mis en place une discipline sévère et exigé plus de brutalité dans la torture, « Le Gros » a changé.

« Il est devenu complètement fermé et nous a torturés de la façon la plus cruelle, et je sais pourquoi. Il était parvenu à un stade plus avancé de l'état agentique. »

Eduardo Grutzky emprunte ce terme au psychosociologue américain Stanley Milgram, dont nous avons rapporté les expériences classiques sur l'obéissance à l'autorité dans une précédente série d'articles sur le mal de notre journal. A travers ses expériences, Milgram a pu montrer que la plupart des individus, sous certaines conditions, sont prêts à se soumettre à l'autorité au point d'être capables, lorsqu'on leur en donne l'ordre, d'administrer à leur semblable un choc électrique mortel - cela contre leurs propres convictions1.

Au moment de cet acte, on se trouve, selon Milgram, dans un état « agentique » : on a délégué sa propre conscience morale et on agit comme l'instrument docile de l'autorité - du chef, du commandant, du leader. Comme les surveillants des camps de concentration nazis ou aux soldats américains qui ont massacré les habitants du village vietnamien de My Lai, on ne se considère plus comme responsable de ses propres actions. L'excuse invoquée est : « J'ai fait mon travail ! »

« Au fond de lui, "Le Gros" trouvait certainement horrible ce qu'il nous faisait. Mais il avait reçu des ordres et ne se sentait pas responsable. Et les rares surveillants qui ne se sont pas laissé forcer la main, mais qui ont protesté contre la direction de la prison, ont été fusillés ou ont disparu. C'est de cette façon que la torture a pu continuer. »

C'est cette caractéristique humaine d'obéissance à l'autorité qui explique que des jeunes hommes en groupe puissent commettre des atrocités dont ils seraient incapables de se rendre coupables seuls, affirme Eduardo Grutzky. Ils le font sous les ordres d'un chef de bande destructeur, dans le cadre d'une culture macho qui met la violence au-dessus de tout.

« Je n'ai jamais remarqué que les femmes fassent preuve de plus de sens civique que les hommes. Mais le processus de socialisation des garçons est complètement différent de celui des filles. Quand un bébé garçon pleure, on dit qu'il est en colère ; quand une fille pleure, c'est parce qu'elle est triste. On réagit généralement avec approbation face à l'agressivité des garçons, et toute la culture populaire est basée sur la violence. »

Eduardo Grutzky est arrivé en Suède en 1984. Il a travaillé entre autres à
Fryshuset2 à Stockholm, où il a lancé Elektra [pour les jeunes filles] et Les Héros Sharaf [pour les garçons], deux projets à caractère social visant à soutenir les jeunes et à les informer sur les problèmes liés aux « crimes d'honneur » [avec des campagnes de sensibilisation et de formation en direction du public, des professionnels et des élus]. Il est actuellement engagé dans Alma Europa, une organisation non gouvernementale qui développe de nouvelles méthodes de travail social. Il donne souvent des séminaires sur le thème de la violence, et il est profondément inquiet pour les enfants vivant dans les banlieues suédoises où règne la ségrégation ethnique et sociale.

« Le travail sur l'égalité des sexes n'a pas atteint les classes sociales les plus basses. Nos banlieues et nos prisons sont pleines d'hommes machos jeunes et violents. Ils sont puissants dans la rue, mais ils font du mal aux gens. Et à long terme, ils sont les perdants. »


1 Note de l'OVEO : l'expérience de Milgram est cependant contestable au sens où elle passe sous silence le rôle de l'éducation - l'existence d'individus capables de résister à l'autorité, soit parce qu'ils n'ont pas subi la violence éducative dans leur enfance, soit parce qu'ils ont pu, grâce à des témoins lucides, préserver leur capacité de révolte. Que ces individus soient minoritaires est précisément le signe de la prédominance de la violence éducative.
2 Fryshuset, à l'origine un local désaffecté mis à la disposition des adolescents pour leurs activités de loisirs, s'est peu à peu transformé en centre d'information, de prévention et de formation pour les jeunes. L'idée des fondateurs, qui reste le fil rouge de toutes les activités, est que ce lieu soit un point de rencontre où les adultes sont à l'écoute des besoins des jeunes. (Note du traducteur.)


Traduit du suédois par David Dutarte.
Adapté par Catherine Barret.


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