Pourquoi appelle-t-on cruauté le fait de frapper un animal, agression le fait de frapper un adulte et éducation le fait de frapper un enfant ?

Lettre ouverte au mensuel “Infocrèche” sur ses “astuces pour gérer caprices et colères”

La lettre qui suit a été envoyée par une adhérente de l'OVEO en réponse à un article paru dans un magazine grand public qui prétend donner des conseils à la fois aux parents et aux professionnels de la petite enfance (assistantes maternelles, crèches, haltes-garderies, etc.), avec la caution de professionnels et une large diffusion, comme le revendique la page de présentation de l'éditeur (Infobébés-Infocrèche).

Nous la publions à titre d'exemple de ce que l'on peut faire pour réagir aux nombreux articles de ce genre publiés régulièrement dans la presse et qui, comme nous l'a écrit l'auteur de cette lettre, continuent à encourager les parents (et les professionnels de l'enfance) à des pratiques éducatives violentes héritées de la tradition, sans tenir aucun compte des résultats des recherches qui sont faites depuis maintenant des dizaines d'années sur les conséquences de ces méthodes.


Lettre ouverte à Laurence Yème, journaliste à Infocrèche, et à Christine Brunet, psychologue conseillère à Infocrèche

Dans le n° 111 (novembre 2012) du mensuel Infocrèche, un article titré « 10 astuces pour gérer caprices et colères » développe en 10 points comment « affronter » les sautes d’humeur des enfants âgés entre 18 mois et 3 ans.

Je souhaite répondre ouvertement à cet article, car j’ai été choquée de trouver dans un magazine à grande diffusion destiné à informer et soutenir les parents, des conseils qui :

1. vont à l’encontre des besoins du petit enfant,
2. participent à promouvoir une forme d’éducation violente,
3. reflètent une méconnaissance de la question,
4. induisent les parents en erreur (ni ne les soutiennent ni ne les informent).

A une époque de grandes mutations sociales où de nombreux parents en souffrance cherchent dans la « parentalité positive » des réponses qui ne soient ni répressives ni non-directives, cet article est en fait un « tricotage » d’attitudes répressives et d’« écoute » détournée et mal comprise.

De quoi s’agit-il ?

Cet article fait l’amalgame entre réalités observables du comportement du petit enfant – opposition et affirmation – et interprétations de ces observations présentées comme des vérités : les fameux « caprices » !

Or, il n’y a aucune valeur de vérité dans ces allégations.
Ces interprétations sont contestables, tout autant que la manière dont elles sont présentées.
Cet article, en faisant le distinguo entre « colères légitimes » (un besoin d’attention frustré par exemple) et « caprices » (il veut un troisième bonbon), présuppose qu’il y a de « bonnes » et de « mauvaises » colères.

Comment, d’après l’article, faire la différence ?

Les colères légitimes : sont celles qui « me » semblent, en tant que parent, correspondre à un véritable besoin non satisfait et que « je » peux soit combler, soit consoler (« un doudou dans la machine à laver »).

Les « caprices » : sont des colères qui se rapportent à des envies, des désirs irraisonnés (« un troisième bonbon »).

En résumé, il y aurait d’un côté les colères – légitimes – que le parent peut concevoir, et celles que le parent ne peut concevoir, comprendre ou accepter : les caprices.

Cette manière de penser, essentiellement centrée sur l’adulte, a naturellement des conséquences sur « comment » nous allons assurer notre rôle parental.

Par ailleurs, ce distinguo simpliste induit, et ceci est abondamment démontré par la suite, qu’il y aurait « quelque chose » à combattre chez l’enfant, « quelque chose » qui se dresse contre l’autorité… et que le parent doit impérativement réprimer jusqu’à en faire une affaire personnelle d’affirmation de son pouvoir – « … ce caprice, c’est une affaire entre lui et moi, je reste inflexible… »

Et c’est à ce stade, dans sa forme journalistique, que l’article propose toute une batterie d’« astuces » parentales en réponse aux « mauvais » comportements de l’enfant, « astuces » échelonnées entre évitement, distraction, abus de pouvoir, menace, moquerie, démagogie, répression de l’émotion, exclusion temporaire et jusqu’à la punition pour obtenir la soumission de l’enfant à l’autorité.

Toujours dans sa forme « vraie et dynamique », à ces conseils sont mêlés des petits marqueurs de l’affection parentale tels que « mon bout d’chou » ou « mon p’tit loup » qui, en permettant aux parents de s’identifier, vont du même coup les faire adhérer aux comportements répressifs proposés comme d’innocentes « astuces ».

Ces « astuces » (le mot tendance !) destinées aux parents, ne sont en fait ni plus ni moins que des conseils pour réprimer la personne de l’enfant.

L’enfant serait-il donc mauvais ? Et l’adulte aurait des comptes à régler ?

Le problème, c’est que ce cocktail journalistique laisse croire qu’on peut réprimer, punir, humilier et aimer en même temps.

Mais, me direz-vous, n’est-ce pas le rôle du parent que de donner des limites à son enfant et de les faire respecter ?

Pour plus de clarté et prévenir les fervents défenseurs de l’autorité telle qu’elle est présentée dans cet article, j’affirme ici que, bien entendu, le parent ne peut (et ne doit) pas satisfaire tous les désirs de l’enfant.

Cependant, selon que nous considérons l’expression de ses désirs frustrés comme des caprices à combattre ou ses colères comme une simple expression émotionnelle nécessaire à l’enfant, et d’autant plus nécessaire que le jeune enfant ne dispose que de ce moyen, nous donnerons à l’enfant une réponse radicalement différente !

Reprenons l’affirmation de cet article que pleurer pour un troisième bonbon est un caprice. Certes, un troisième bonbon ne correspond à aucun besoin véritable (sauf à celui d’explorer encore !) mais à l’envie, au désir de connaître encore ce plaisir auquel l’enfant vient de goûter. L’enfant vit alors une véritable frustration qui aujourd’hui s’explique physiologiquement par une accumulation d’hormones de stress dans son organisme. Les cris et les pleurs vont soulager ce stress. Les cris et les pleurs ne sont donc pas le problème, mais au contraire la solution au problème de l’enfant.

« Pleurer, c'est le processus par lequel le bébé se guérit de ses blessures. » (Aletha Solter.) Hélas ! Aucun enfant n’est capable de dire : « Je me sens frustré parce que j’aurais voulu un troisième bonbon et pleurer va m’aider à surmonter cette frustration. » Par contre, tous les enfants s’attendent à ce que nous comprenions leur frustration !

Si nous cherchons à réprimer l’expression, à l’éviter, ou si nous utilisons notre pouvoir pour faire respecter nos règles définies par nos croyances sur l’éducation (et souvent notre ignorance), il est fort probable que nous allons devoir « affronter » (terme guerrier à lui seul révélateur puisque présupposant une divergence d’intérêt et la présence d’un ennemi …) les sautes d’humeur de l’enfant !

Il est bon de savoir que toute frustration non exprimée est une « bombe à retardement »… (métaphore guerrière assumée)

L’enfant n’a pas besoin d’être « combattu » ni les parents de « botter en touche » !
Alors, comment faire ?

« C’est l’éducateur, et non l’enfant, qui a besoin de pédagogie. » (Alice Miller)
« Le carburant, c’est l’amour ! » (Isabelle Filliozat)
« Si nous voulons que nos enfants soient civilisés, apprenons à nous conduire de manière civilisée. » (Haïm Ginott)
« Les enfants n’ont pas besoin d’être éduqués mais d’être accompagnés avec empathie » (Jesper Juul)
« Dans une relation bienveillante il n’y a pas de place pour la punition. » (Haïm Ginott)

L’enfant a besoin d’être « écouté », c’est-à-dire accompagné, soutenu. La parentalité positive propose des alternatives non violentes dans la relation telles que :
• L’importance d’un contact physique affectueux
• Ni récompense ni punition ni châtiment corporel
• La recherche des besoins profonds de l’enfant
• La gestion de sa propre colère pour une communication non violente et empathique
• La relation sans perdant ou gagnant/gagnant
• La résolution de conflit par la médiation et la discussion
• La prévention du stress et des traumatismes
• La reconnaissance des effets bénéfiques du jeu
• L’écoute et le respect de l'expression des émotions de l'enfant

Si un comportement n’est pas désirable, c’est le comportement qu’il faut redresser et non l’enfant1 ! Cette confusion a été préjudiciable à la plupart d’entre nous et, sans le savoir, nous en souffrons tous à des degrés divers : peur, défaut d’estime de soi, manque de confiance, dépression etc.

Bon à savoir

• L’OVEO (observatoire de la violence éducative ordinaire) définit comme violentes les formes d’éducation punitives, c'est-à-dire celles auxquelles les parents considèrent qu'ils ont le droit d'avoir recours en cas de conflit avec leur enfant, celles qui établissent entre le parent et l'enfant un rapport de pouvoir violent.
• L’OVEO rappelle que la violence éducative ordinaire n’est ni nécessaire pour faire un être humain digne de ce nom, ni génétiquement programmée. Elle peut être combattue et disparaître un jour. [Extrait du dépliant.]
• L’association Nationale pour l'Éducation des Jeunes Enfants considère le recours à la mise à l'écart temporaire (va dans ta chambre !) comme une mesure disciplinaire nocive, au même titre que les punitions physiques, critiques, reproches et humiliations.
• Du point de vue de l'enfant, la mise à l'écart temporaire est perçue comme un abandon et une perte d'amour.
• Les enfants de moins de sept ans ne sont pas capables d'interpréter les mots de la même manière qu'un adulte. Ce qu’ils vivent et ressentent concrètement a plus d'impact que la parole.
• Aucun mot d'amour, même sincère, ne peut effacer un sentiment de rejet.
• Quand les besoins fondamentaux d’un enfant ne sont pas satisfaits, quand les interactions avec son entourage sont insuffisantes ou nocives, les connexions entre les systèmes neuronaux impliqués dans les émotions et le cortex préfrontal ne s’effectuent pas correctement.

Les observations et travaux de la psychologie humaniste sur la fonction des émotions font école depuis quelques années déjà. Ces travaux sont aujourd’hui validés et étayés par les neurosciences qui, grâce aux nouvelles technologies, apportent la preuve que les émotions jouent un rôle prépondérant dans le développement affectif, cognitif et social des êtres humains et que l’expression desdites émotions est tout à fait fondamentale pour un bon équilibre psychique et des relations sociales satisfaisantes. Ceci est particulièrement vrai chez le petit enfant, que la dépendance rend extrêmement vulnérable.

« Il existe beaucoup de conseils à propos des bébés qui pleurent, mais la plupart ne savent pas expliquer les raisons réelles des pleurs, et font des suggestions qui nuisent au développement émotionnel de votre bébé … » « Et alors que les parents sont souvent attentifs à renforcer l'assurance de leur amour et à faire la distinction entre l'enfant et le comportement inadmissible […], leurs actes parlent plus fort que leurs mots. Rien n'est plus effrayant pour un enfant que le retrait d'amour. Avec la terreur vient l'insécurité, l'anxiété, la confusion, la colère, le ressentiment et la baisse de l'estime de soi » (Aletha Solter.)

Est-ce ce que nous voulons pour nos enfants ?

« Quel message transmettons-nous à nos enfants en leur démontrant que l'amour et l'attention sont des marchandises qu'on distribue ou que l'on retient dans le but de contrôler les autres? Est-ce un schéma de résolution de conflit qui leur sera utile? Quelle influence cela aura-t-il sur leur capacité à interagir avec leurs amis, et un jour avec leur conjoint ou leurs collègues? Ne serait-il pas mieux d'apprendre aux enfants des schémas de résolution de conflit corrects dès le départ, plutôt que de transmettre le message que le seul moyen de résoudre les conflits est de couper la communication? » (Aletha Solter.)

En effet, quand l'OMS a produit son rapport sur « santé et violence » en 2002, des conclusions ont mis en évidence la nécessité de faire un travail éducatif très en amont pour favoriser l’acquisition de « compétences psychosociales » comme « les habiletés relationnelles et la gestion des émotions » qui favorisent la résolution des conflits par la non-violence. Ce rapport a montré qu'effectivement la violence fait partie des facteurs qui interfèrent sur la santé, que ce soit des individus ou des groupes.
Nous sommes donc devant un problème de société qui porte la responsabilité des enfants qu’elle « fabrique ».

Martine Koudinoff, psychopraticienne, intervenante en communication, soutien éducatif en crèche, soutien familial, animatrice d’atelier parents.


Bibliographie utile

Parents épanouis, enfants épanouis, A. Faber et E .Mazlish
Comment parler aux enfants pour qu’ils écoutent, A. Faber et E. Mazlish
Au cœur des émotions de l’enfant, I. Filliozat
J’ai tout essayé, I. Filliozat
Parents efficaces, T. Gordon
Eduquer sans punir, T. Gordon
La Fessée, O. Maurel
C’est pour ton bien, A. Miller
Pleurs et colères des enfants et des bébés, A. Solter
Bien comprendre les besoins de votre enfant, A. Solter


1. Il faut comprendre cette phrase au sens où le comportement de l'enfant peut être "questionné" et non au sens où il devrait effectivement être "redressé", modifié par des méthodes de contrôle, retrait d'amour ou punitions. Il est important de savoir que si les parents font (parfois) la différence entre la "personne" de l'enfant et son comportement, l'enfant, lui, perçoit avant tout notre comportement et nos émotions, quelles que soient les intentions affichées. C'est le sens de l'amour "sans conditions". (Note de l'OVEO.)


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