Vous dites : « C’est épuisant de s'occuper des enfants.» Vous avez raison. Vous ajoutez : « Parce que nous devons nous mettre à leur niveau. Nous baisser, nous pencher, nous courber, nous rapetisser. » Là, vous vous trompez. Ce n'est pas tant cela qui fatigue le plus, que le fait d'être obligé de nous élever jusqu'à la hauteur de leurs sentiments. De nous élever, nous étirer, nous mettre sur la pointe des pieds, nous tendre. Pour ne pas les blesser.

Janusz Korczak, Quand je redeviendrai petit (prologue), AFJK.

Témoignage d’un “témoin lucide”

Je souhaite témoigner très simplement d'une de mes actions au quotidien dans cette lutte contre les violences banalisées.
je ne suis pas un travailleur social, je ne suis pas psychologue...

Je veux vous raconter comment je "travaille" à cette lutte sans l'appui d'un statut professionnel, et sans prétendre en savoir plus que des personnes qualifiées.

Les livres d'Alice Miller, les prises de position de M. Maurel, Brigitte Oriol m'ont permis d'illustrer mes intuitions grâce à leurs connaissances et leur vocabulaire précis, sur lesquels j'ai pu "m'appuyer" pour faire valoir que je n'étais pas seule à faire corps avec ce combat là.
Très souvent, je visite une amie qui est mariée et qui a trois enfants. Son mari effectue un travail qui ne lui permet pas d’être présent aux heures cruciales pour les enfants (17h -21h) au sein des actes de la vie quotidienne.
Elle occupe ainsi sa fonction de mère comme une mère "isolée".

Je peux préciser qu'elle est originaire d'un autre pays, mais je craindrais de noyer le poisson...

Quand on n'est d’aucune formation spécifique, la question d'accompagner une mère comme je le fais demande beaucoup de précautions.

La violence "ordinaire" est présente comme un membre supplémentaire de cette famille. les injures, les cris, une main qui se lève toute seule pour réprimander un enfant...
la femme offre aussi le spectacle de sa contradiction, oscillant entre dépression, "éclatement" (voix forte, cris...) et exaltations éphémères. La nourriture par exemple, à mon arrivée était le moyen pour la mère d'occuper les mains et la bouche de ses enfants, faisant taire ainsi question ou propos qui aurait pu déranger l'adulte dans son besoin de se maintenir dans un déni classique des choses essentielles de sa vie. Je sentais un grand malaise, sans savoir par où aborder les difficultés de mon amie afin de lui donner envie de faire régner davantage de sérénité et de calme en elle et dans sa relations à ses enfants.

L'évènement "déclencheur" qui m'a permis si j'ose dire d'entrer en action fut un jour ou la mère s'est sentie contrariée par l'attitude de son fils ainé : elle lui a lancé un objet qui a atteint l'enfant à la tête. Je me suis alors positionnée ainsi : physiquement debout face à la mère, je l'ai appelée par son nom plusieurs fois. Elle semblait submergée par sa propre haine, et les acteurs présents, ses enfants comme moi semblions totalement étranger au psychodrame qu'elle orchestrait. J'ai d'abord dit très fermement et devant l'enfant qu'elle n'avait aucun droit de le frapper. Enfin elle a fini par me rendre mon regard, j'ai du lui toucher le visage pour qu'elle accepte de revenir à ce présent. Je lui ai dit qu'elle faisait un amalgame terrible, et qu'elle devait demander mon aide quand j'étais présente.
Un très long travail a commencé depuis ce jour. Je n'ai pas la prétention de me substituer à un professionnel ; mais ces personnes rentrent rarement dans le vrai quotidien des familles. C'est une chose pour un adulte d'exprimer ses peurs et ses doutes hors contexte, dans un lieu neutre, bureau, cabinet... mais rentré chez soi, l'individu peut rapidement se laisser déborder par les images familières que son quotidien lui renvoient.

Aussi je crois au soutien actif et quasi quotidien dans ce cas particulièrement par l'aide de personnes éclairées. J'ai appris (parce qu'elle a sollicité mes conseils) à donner envie à mon amie de sentir combien il est bon d’être dans son rôle de protecteur vis à vis des enfants, je l'ai encouragé à aller embrasser ses enfants le soir quand elle disait qu'elle les avait lavés et nourris, elle n'allait pas en plus aller les embrasser!

Nous revenons aussi sur sa propre enfance et mettons des éléments en lumière.

Je ne me pense pas comme sauveur; tout ce que je dis, j'ai pu le dire à cette femme parce qu'elle avait ouvert les portes de son histoires, parce qu'elle était désireuse de trouver son issue, et il est bon d'avoir une épaule secourable en ces moments.

Je déplore qu'il soit si honteux dans notre société de s'ouvrir à autrui de nos difficultés, passagères ou bien en place.

Mon amie avance à son rythme que j'ai appris à respecter.
et pour tirer un peu de positif de tout cela, ma joie est sans bornes quand cette maman prend un de ses petits dans les bras, qu'elle les surprend d'un geste tendre ou d'une caresse, chaque petit pas qu'elle fait pour aller à la rencontre de ses enfants informe sur la rencontre qu'elle fait peu à peu d'elle même et de sa propre histoire.
bien sur, il y a encore des "loupés"... Je ne peux pas protéger cette famille, ces enfants. Mais j'ose déposer quelque chose, et tente de ré-ouvrir une voie en cette femme pour qu'elle trouve sa respiration en propre et vive une vie heureuse ou les enfants oseront l’être également. Et si cette amie a geste brutal , une émotion mal contenue, son enfant sait la regarder, ose et lui dit, "Maman, ça, tu n'as pas le droit" c'est déjà pas mal, non ?...

Anonyme.