Quand on a rencontré la violence pendant l'enfance, c'est comme une langue maternelle qu'on nous a apprise.

Marie-France Hirigoyen.

À propos des méthodes et autres solutions

Par Amandine C., membre de l'OVEO 1

Photo de Takacs Alexandra sur Unsplash

Il en va de l’éducation comme de la santé, des régimes alimentaires ou encore du jardinage : si l’on rencontre une difficulté et que l’on cherche à la résoudre, les conseils des « spécialistes » pleuvent et il n’y a souvent qu’un pas à faire pour croire que ce serait LA réponse à appliquer pour voir s’estomper cette difficulté à coup sûr. Du coup, lorsque les résultats restent décevants, on se dit que la méthode n’est pas « la bonne », ou qu’on ne la maîtrise décidément pas etc. On reste alors dans cet épuisant et incessant questionnement : que puis-je/dois-je FAIRE de plus ?!

Si l’on peut s’amuser (et souvent s’horrifier!) des « recettes » éducatives (ou sanitaires) et de leurs foisonnements plus ou moins farfelus au fil du temps, des époques et des cultures (cf. par exemple L’Art d’accommoder les bébés, de Delaisi-Perceval et Lallemand), il n’en reste pas moins que le besoin de réponse reste toujours très prégnant, à croire que « LA » clé d’une meilleure harmonie générale se dérobe sans cesse, ou que nous ne maîtrisons toujours pas assez bien telle ou telle méthode/technique, qu’il faut encore ajouter des formations, trouver toujours de nouveaux maîtres…

À cela s’ajoute aujourd’hui la donne nouvelle apportée par les neurosciences cognitives et affectives qui « objectivent » certaines réalités, notamment éducatives, qui ne peuvent donc plus se retrouver otages de nos fantasmes et de nos préjugés, notamment en matière de développement du jeune enfant, de ses besoins fondamentaux, mais aussi à propos des réponses inappropriées et délétères (violence verbale, physique, émotionnelle) que l’adulte lui apporte presque toujours. On n’a plus le droit de dire que « chacun voit midi à sa porte », car on sait que si les réponses qu’on leur apporte diffèrent (et rivalisent parfois de non-sens), les besoins des enfants sont bien les mêmes partout…

Et si les techniques/méthodes n’étaient elles-mêmes qu’une étape à dépasser pour développer un art de vivre et d’être en relation véritable, selon le « connais-toi toi-même »  socratique qui détermine tout à mon sens ? Car sinon, comment se sentir autonome et souverain si ce sont des « méthodes », des actions qui nous définissent et nous meuvent plus que notre seul être ?! Si l’on se positionnait dans une authentique démarche d’apprendre dans un sens qui nous fait grandir, trouver du sens et développer nos propres compétences, comme le fait tout enfant à la base pour se développer, on chercherait davantage des « modèles » que des « maîtres », mais il faudrait encore veiller à ne pas rester dépendants de ces modèles, et à ce que ces derniers ne s’érigent pas en « maîtres »…

Si l’on part du principe, largement légitimé depuis les études menées notamment sur l’enfant, que « oui, la nature humaine est bonne » (Olivier Maurel), il me semble que nous n’aurions pas tant besoin d’ « apprendre » que de « dés-apprendre » beaucoup pour retrouver notre empathie fondamentale et toutes les ressources qui en découlent. Pour autant, les verrouillages sont souvent tels qu’il nous faut « désamorcer » les nœuds qui nous séparent de cette empathie et de cette « bonté » première.

Pour ma part, je suis bien en difficulté lorsque je dois donner le nom de telle ou telle technique/méthode/maître à penser qui m’aurait fait avancer plus qu’un(e) autre dans mon cheminement (que ce soit en matière de santé, d’éducation, ou plus largement dans ma philosophie de vie) : je crois qu’à un moment, elles sont intégrées, littéralement incorporées, pour devenir un tissage unique, propre à notre histoire particulière, et que l’on rejoue sans cesse, pour ne pas en rester prisonnier et gagner toujours en autonomie, au fur et à mesure des questionnements ou des épreuves que la vie nous présente. Et, en cela, toute « méthode », toute ressource extérieure reste soumise à énormément de subjectivité et à tous les biais qui vont avec.

En effet, une technique, aussi efficace soit-elle, reste à interroger en permanence pour ne pas être utilisée à mauvais escient, et l’on sait combien la « pédagogie noire » peut revêtir de multiples visages, parfois fort attrayants. Même lorsque les intentions sont louables, les violences n’en deviennent parfois que plus insidieuses (manipulation, retournement des rôles/positions etc.). Ainsi, une méthode pourrait être comparée, par exemple, à une compagnie aérienne : même reconnue « de qualité », elle ne reste qu’une porte d’entrée, un accès, mais elle n’est ni la destination ni le voyage en lui-même, qui ne peuvent résider qu’au plus intime de chacun, dans une dynamique et un tricotage propre à chacun.

De même que l’on peut, y compris dans une démarche dite consciente et non-violente, « aider » un fœtus à naître avec une ventouse, ou des produits de synthèse ou encore « simplement » (!) en lui tirant sur le cou/la tête (approche par exemple des « salles nature » qui favorisent la physiologie mais restent « prêtes » à intervenir et, de fait, interviennent davantage que ne le ferait une sage-femme à domicile ou dans une véritable maison de naissance indépendante), on peut aider un potager à donner ses fruits en ajoutant des engrais bio et des tuteurs, on peut aider un jeune enfant qui ne sait pas lire à l’âge de 8 ans ou ne maîtrise pas ses tables de multiplication avec une multitude de méthodes et de stratégies (je suis toujours sidérée de constater leur foisonnement sur Internet : peu de monde se pose la question en d’autres termes que celui de LA solution à trouver pour résoudre cela ici et maintenant !), on peut aussi « aider » un enfant à se conformer aux attentes de son entourage et de la société avec divers outils et « habiletés »…

Néanmoins, comme l'affirme Jean-Pierre Lepri, chercher sans cesse une solution (méthode, pédagogie etc.) à un « problème posé » peut bien au contraire le nourrir : il est donc intéressant de se demander en quoi finalement, au regard de qui/de quoi cela représente un problème réel ?? Alors il peut arriver que la « résolution » ne soit qu’une « dissolution » ! Et si l’on est honnête, on voit bien comment, souvent, on (se) pose littéralement le problème en question en restant coincés derrière les œillères et dans les petites cases que notre éducation, notre culture et société nous présentent comme les « seules » alternatives et les seules finalités.

Or, s’il est toujours louable d’avancer vers plus de cohérence/bien-traitance, un simple « greenwashing » général ne suffit et ne suffira pas, et l’urgence est telle (autant dans le domaine de l’éducation que dans celui de l’écologie et, par conséquent, de la santé) qu’il nous est impossible de nous aveugler bien longtemps : c’est une autre culture qu’il faut développer, un regard collectif qui se reconnecte à une logique globale.

On SAIT aujourd’hui, avec force recoupements d’études et d’expériences de terrain menées partout dans le monde, au-delà donc des contingences diverses (culturelles, politiques, environnementales etc.), ce qui permet une naissance physiologique (qui replace le soignant dans un tout autre rôle que celui qui dirige et qui intervient de manière prophylactique et bien souvent délétère). On sait aussi de mieux en mieux comprendre les logiques subtiles de la microbiologie des sols, des plantes, des écosystèmes et tout ce qui favorise l’abondance des récoltes en matière de production agricole (qui place le maraîcher dans une posture avant tout d’observation et de coopération avec son sol et son terrain)… Si on reprend l’exemple des engrais bio et des tuteurs, on sait que cela « fragilise » la plante et la rend dépendante de nos interventions, alors que connaître ses spécificités, ses alliés naturels etc., permet de la laisser exprimer son plein potentiel). On sait aussi comment un enfant apprend et grandit harmonieusement, selon son rythme et ses modalités propres, et cela vient faire exploser les vieux schémas, qu’il s’agisse de l’instruction des enfants ou, plus globalement, de l’accompagnement de leur devenir. Là aussi, et cela dénouera tous les autres domaines, c’est bien la place, la responsabilité et le rôle de l’adulte (du « soi-disant sachant ») qui sont interrogés, au-delà de sa seule « façon de faire » !

Je me souviens par exemple de la frustration d’une amie qui avait finalement retiré sa fille d’une école Montessori qui avait pourtant cristallisé tant d’espoirs auparavant dans leur trajectoire. Elle avait merveilleusement bien analysé la situation : « Elle est très belle cette école, et leur projet est très chouette, mais ils ont “juste” oublié d’y intégrer les enfants »  (qui devaient donc, là encore, coller aux projections et aux intentions louables mais néanmoins dirigistes des adultes) !

Il en va de Montessori (dont l’originale regretterait sans doute bien des détournements actuels) comme de la CNV (Communication NonViolente) ou d’autres alternatives encore (la liste est longue !) qui veulent promouvoir la non-violence et « donc » la bien-traitance. Pour autant, il est clair que « promouvoir la non-violence » ne signifie pas forcément s’ancrer dans une authentique bien-traitance : selon le cheminement propre à ceux qui recourent à ces « écoles » ou ces ressources, on n’avance pas tant que l’objectif n’a pas changé, à savoir faire en sorte, avec certes le moins de dommages possible mais aussi avec détermination, que les enfants obéissent, se conforment aux attentes des adultes, que ce soit à l’école, dans la rue, à la maison ou dans un magasin. D’une certaine façon, même « bienveillante » ou « positive », on risque, sans ce changement de regard (ce qui se joue davantage dans ce que l’on est soi-même que dans une action ou façon de faire : c’est bien « l’être » qui détermine alors le « faire »), de rester dans cette démarche d’agir sur l’autre (qui est un sujet souverain pourtant), et ainsi une logique de pouvoir reste sournoisement embusquée, où l’adulte fait porter la responsabilité de la qualité de sa relation à l’enfant à l’adéquation de ce dernier à ses attentes/besoins d’adulte, ou à l’efficacité de la « méthode » utilisée pour cela, ce qui revient finalement au même…

Pourtant, à mon avis, on peut aller bien plus loin – sans forcément que cela prenne des années – et ne pas se contenter de garder les mêmes logiques tout en testant diverses techniques/méthodes (de développement personnel, d’éducation, de soins divers) qui les rendent plus « lisses », plus attrayantes, plus « douces » : simplement en acceptant de changer de lunettes, pour reprendre un terme sociologique.

Or, on le sait indubitablement depuis les travaux d’Alice Miller notamment, cela ne se fera pas sans remettre en cause nos propres éducations/éducateurs, sous peine de devoir toujours rejouer, avec plus ou moins de fracas, cette logique d’éducateur à éduqué qui assèche tant les relations et les potentiels de chacun ! Assumons ce que Freud n’avait pas osé : refusons de continuer à inverser les rôles pour le confort (illusoire !) de l’adulte et de l’ordre établi ! Au lieu de chercher des méthodes/astuces pour faire faire quelque chose aux enfants, acceptons de plonger au cœur de nos enfances pour y délier les nœuds qui viennent entraver nos relations et verrouiller les élans naturels de coopération, notamment avec nos enfants ! Jesper Juul nous dit bien comment l’enfant n’a certes pas besoin d’un parent qui le contrôle, lui pose ces fameuses limites ou le juge, mais bien d’un parent « responsable de lui-même », qui l’accompagne en portant sur lui un « regard bien-traitant » (selon la formule d'Arnaud Deroo).

Cela passe par chasser les désinformations, d’autant plus nombreuses que tout le domaine de l’information est mouvant et à l’heure actuelle très rapide à se diffuser jusque dans les scléroses de ses préjugés, y compris insidieusement par le biais de divertissements divers (séries et émissions TV, etc.). Ces divertissements répondent aux croyances culturelles et autres préjugés populaires, la circulation d’informations véritables est bien laborieuse et reste bien loin d’égaler les taux d’audience/le lectorat de ceux qui confortent ces croyances…

Cela vient en mettant au jour le morcellement dans lequel nous ont confinés nos éducations et autres conditionnements (morcellements qui nous furent sans doute utiles à certains moments de notre vie pour mieux nous affranchir des superstitions ou des carcans religieux), afin de retrouver l’unité de base qui permet cette confiance dans les interactions subtiles et permanentes du vivant (sur lesquelles on a suffisamment de connaissances objectives aujourd’hui pour s’autoriser cette confiance désormais éclairée). Il est urgent, y compris d’un point de vue écologique, de (re)découvrir les compétences du vivant (à travers l’être humain, notamment enfant, mais aussi la microbiologie des sols en agriculture etc.) et d’accepter avec humilité qu’il nous faille bien apprendre en continu à son contact et au contact des autres, dans un écosystème commun, en sortant de cette illusion que l’âge adulte serait celui du parfait accomplissement et qu’il donnerait des droits sur les autres et sur notre environnement, dans une toute-puissance qui modèle et exploite.

Il s’agit alors d’ETRE avant tout, responsable (conscient), humble et empathique, d’accompagner en portant un regard bien-traitant,  d’user de parcimonie si l’on doit agir, en reconnaissant la spécificité de chacun, son rythme, ses besoins propres… Oublier un peu « l’objectif » et apprécier le chemin et ses inattendus, cela peut alléger bien des situations, et pas seulement dans notre relation d’adulte aux enfants, même si ce sont bien ces derniers qui nous inspirent aussi cet apprentissage ! Finalement, à travers un véritable appel au « connais-toi-même », et via divers chemins de traverse, on cherche toujours à « aider à faire tout seul » quand il devrait s’agir toujours de primum non nocere et d’« empowerer » à la base en n’entravant rien et en apportant des réponses appropriées au besoin, au lieu de « polluer », de s’autoriser en permanence des intrusions intempestives et de répéter à chaque génération de regrettables erreurs (causées avant tout par des contresens/malentendus renforcés par des « modèles » et empreintes nocifs) avant de jouer les sauveurs, se plaçant ainsi à bien des égards dans une véritable logique de pompiers pyromanes.


  1. Nous ne publions qu'aujourd'hui cet article écrit en 2017 par cette adhérente que son état de santé (EHS/MCS) empêche depuis 4 ans de participer à nos discussions connectées... Article toujours d'actualité dans une période où les médias relancent le débat sur les méthodes dites alternatives, la "parentalité positive" etc., vs. le bon vieux "time-out" et la punition.

    Lire d'autres articles d'Amandine : La violence obstétricale ordinaire, séquelles et prémisses de la violence éducative ordinaire (2017) ; Est-il juste de restreindre la liberté d'instruction ? (2016) ; A propos du « nouvel » enseignement civique et moral destiné aux élèves et Communiquer avec les nouveaux-nés, un moyen de prévenir la maltraitance (2015).[]

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